jean michel basquiat

Basquiat : la lumière d’une étoile filante

Jean-Michel Basquiat a vécu sa vie comme une étoile filante. Malgré une courte carrière, il est aujourd’hui l’un des artistes afro-américains les plus importants de l’histoire de l’art mais aussi l’un des plus prisés sur le marché de l’art. Précoce, talentueux, rebelle et anticonformiste, Jean-Michel Basquiat avait une forte personnalité qui l’a propulsé au sommet en seulement quelques années.

I – La vie de Jean-Michel Basquiat

1. Une enfance difficile

Jean-Michel Basquiat eût une enfance mouvementée qui forgea, dès son plus jeune âge, son talent et sa forte personnalité.

Le futur artiste vit le jour à New York, au sein du quartier de Brooklyn, le 22 décembre 1960. Sa mère, Matilde, était d’origine portoricaine tandis que son père, Gérard, était d’origine haïtienne.

Gérard Basquiat avait grandi à Haïti au sein d’une famille aisée, avant d’émigrer aux Etats-Unis pour fuir la présidence de François Duvalier. Cet homme politique entré au pouvoir en 1957 puis réélu en 1964 avait fait d’Haïti une véritable dictature. Autoritaire, corrompu et abusif, il s’était déclaré président à vie et avait mis en place une loi de succession stipulant qu’à sa mort, ce serait son fils qui lui succéderait. Dans un tel contexte, la famille Basquiat fut contrainte de fuir le pays et elle choisit de s’établir à New York, où Gérard rencontra Matilde. Le couple eût trois enfants : Jean-Michel, puis Lisane et Jeanine, respectivement nées en 1964 et 1967. Le père était expert-comptable : la fratrie Basquiat fut élevée dans un milieu modeste mais sans manquer de rien.

Jean-Michel Basquiat était un enfant précoce. Curieux et intelligent, il savait déjà lire et écrire à l’âge de quatre ans et, à huit ans, il parlait couramment l’anglais, le français et l’espagnol. C’est sa mère Matilde qui l’initia à l’art. Elle-même aimait fréquenter des musées et elle emmenait souvent son fils au MoMA. Ce fut également elle qui l’incita à dessiner et qui l’encouragea lorsqu’il montra des prémices d’un talent.

Enfant, Jean-Michel Basquiat était effectivement passionné par le dessin. Il reproduisait les illustrations qu’il trouvait dans le dictionnaire, mais il produisait aussi ses propres dessins, inspirés de livres et bandes dessinées qu’il lisait (la lecture était sa seconde passion), d’automobiles qu’il admirait et de films d’Alfred Hitchcock, qu’il affectionnait tout particulièrement.

En septembre 1968, alors que Jean-Michel Basquiat n’avait encore que sept ans, il fut victime d’un accident extrêmement douloureux. Renversé par une voiture en pleine rue, le petit garçon souffrit de multiples blessures au bras, mais pas que : les médecins préconisèrent également une opération pour lui retirer la rate, qui était endommagée.

S’ensuivit pour Jean-Michel Basquiat une longue convalescence dans son lit d’hôpital. Pour ne pas qu’il s’ennuie, sa mère lui offrit un livre d’anatomie rédigé par Henry Gray et des planches anatomiques dessinées par Léonard de Vinci. Jean-Michel Basquiat passait tout son temps libre à feuilleter et lire ces deux ouvrages, qui influenceraient grandement son œuvre tout au long de sa vie.

La même année, l’équilibre familial des Basquiat s’effondra lorsque les deux parents décidèrent se séparer. Cela faisait déjà longtemps que Matilde souffrait de troubles psychiques et elle avait déjà passé plusieurs séjours dans des établissements spécialisés. Mais au fil du temps, son état mental n’avait cessé de s’aggraver et cela affectait toute la vie quotidienne de la famille. Les enfants voyaient leur mère souffrir, le père perdait patience et les disputes entre les deux parents étaient de plus en plus fréquentes, jusqu’à leur décision de se séparer.

Suite à cette séparation, ce fut Gérard Basquiat qui obtint la garde des enfants. Jean-Michel vécut alors cinq ans à New York avec son père et ses deux sœurs, puis deux ans à Porto Rico, puis de nouveau à New York. A quinze ans, le futur artiste intégra l’école privée Saint Ann à Brooklyn, dont le programme mettait l’accent sur l’apprentissage pratique des arts, entre autres. Il rencontra le graffeur Al Diaz qui devint son meilleur ami et qui l’incita à fuguer. En décembre 1976, Jean-Michel s’enfuit alors de chez lui et vécut durant une semaine dans la rue, sans argent, laissant une trace de son passage dans les rues par le biais du graffiti, un mode d’expression qui l’avait totalement séduit. On ne tarda pas à l’arrêter et à le ramener chez son père, qui était furieux.

2. SAMO : le début d’une importante carrière artistique

En se liant d’amitié avec Al Diaz, Jean-Michel Basquiat s’était ouvert à une toute nouvelle discipline artistique qu’il ne connaissait pas : le graffiti. Lui qui avait toujours aimé dessiner se retrouvait désormais avec un support infini pour réaliser ses œuvres : la rue, ses murs et son mobilier urbain. C’est en 1976 que Jean-Michel Basquiat commença à produire des graffitis sur les murs de New York, aux côtés d’Al Diaz et d’un autre ami commun, Shannon Dawson, lui aussi graffeur.

Après avoir abandonné le lycée, banni de chez lui par son père, Jean-Michel Basquiat partit vivre dans la rue avec Al Diaz et Shannon Dawson. Il travailla dans une boutique de vêtements et fabriqua des cartes postales et des t-shirts, qu’il vendait sur la voie publique et cela lui permettait de se faire assez d’argent pour subvenir à ses besoins les plus basiques.

Jean-Michel Basquiat, Al Diaz et Shannon Dawson produisaient des graffitis sur des murs proches des galeries d’art de Manhattan, les signant par un pseudonyme qu’ils avaient créé pour l’occasion : SAMO. Ce terme était en réalité une abréviation de l’expression « Same Old Shit » : Jean-Michel Basquiat ne se prenait de toute évidence pas au sérieux. Leurs graffitis consistaient en des phrases courtes, souvent empreintes d’ironie, de sarcasme ou de provocation, plus rarement poétiques. Ils écrivaient en lettre majuscules, ne manquant jamais de signer leurs inscriptions d’un « SAMO » qui, peu à peu, commença à intriguer les autres artistes de rue et les passants.

A cette époque, le street art fleurissait à New York, notamment grâce à Keith Haring et sa série « Radiant Babies ». Beaucoup d’artistes se mettaient au graffiti ou au street art et quelques-uns connurent un rapide succès grâce à leur style personnel, leur créativité et leur inventivité. Jean-Michel Basquiat faisait partie de ces artistes. En 1978, le journaliste Glenn O’Brien l’invita sur un plateau de télévision pour y présenter son art et l’hebdomadaire new-yorkais The Village Voice, qui traitait des actualités de la ville notamment dans les domaines de l’art et de l’événementiel, lui consacra un article élogieux. Rapidement, Jean-Michel Basquiat se faisait un nom dans le milieu artistique new-yorkais, ralliant un public enthousiaste à son art. L’année suivante, il mit fin au projet artistique SAMO en inscrivant sur les murs du quartier de SoHo : « SAMO is dead ». C’était la fin de SAMO mais le début d’une carrière qui allait être d’envergure internationale.

3. Premiers succès et rencontre avec Andy Warhol

Suite à la mort de SAMO, Jean-Michel Basquiat commença à multiplier les projets artistiques. En 1979, il fonda avec son ami Shannon Dawson un groupe de rock appelé « Gray », un nom sans doute inspiré par le traité d’anatomie qu’il avait reçu en cadeau à ses sept ans et qui l’avait énormément marqué.

Après SAMO, Jean-Michel Basquiat se tourna de la rue vers d’autres supports, du graffiti à la peinture sur toile. Dans une série de tableaux sobrement intitulée « Heads » (Têtes), l’artiste dessinait et peignait des autoportraits en grand format, qu’il réalisait couché ou assis, sa toile posée sur le sol. A partir de cette époque et jusqu’en 1982, Jean-Michel Basquiat s’inspirait pour peindre de tout ce qu’il pouvait trouver autour de lui : les personnes, les voitures, les rues de New-York et ses graffitis… On retrouve dans sa peinture de l’époque beaucoup de références à la mort, à travers des squelettes par exemple, mais aussi beaucoup de références au corps humain, à travers des représentations de silhouettes, de visages et de masques.

En 1980, Glenn O’Brien lui proposa d’apparaître dans le film « Downtown 81 », réalisé par Edo Bertoglio et dont il avait lui-même écrit le scénario. Ce film contribua à faire connaître Jean-Michel Basquiat à un public plus large, puisque l’artiste était surtout réputé dans le milieu des graffeurs et artistes de rue. Puis, en l’espace d’une année, Jean-Michel Basquiat exposa ses œuvres au sein de deux événements d’importance : le Times Square Show au mois de juin et l’exposition New York/New Wave qui eut lieu entre février et avril 1981 au MoMA. Cette exposition accrut encore la réputation et la légitimité de l’artiste, qui vit ses œuvres affichées parmi celles de Keith Haring, Andy Warhol ou encore du photographe Robert Mapplethorpe.

Alors qu’il connaissait de plus en plus de succès en tant qu’artiste-peintre, Jean-Michel Basquiat décida de quitter le groupe de musique qu’il avait fondé deux ans plus tôt. Il avait eu raison : cette même année, le peintre et journaliste René Ricard publia un article dithyrambique à propos de Jean-Michel Basquiat dans le magazine Artforum. Cette critique s’intitulait « The radiant child » : René Ricard y décrivait la singularité de Jean-Michel Basquiat en tant qu’artiste. Encore si jeune, il ne copiait personne, il avait son propre style artistique : « Ceci n’est pas un graffiti, ceci n’est pas un train, ceci est un Jean-Michel Basquiat » écrivit René Ricard. Artforum était l’un des magazines d’art les plus prestigieux et donc les plus crédibles de l’époque. A partir de cette publication, la carrière du jeune peintre était lancée : il n’allait désormais faire que gagner en célébrité, en argent et en gloire.

Très intéressée par son travail, la galeriste italienne Annina Nosei proposa tout de suite à Jean-Michel Basquiat de lui louer un studio dans le sous-sol de sa galerie d’art à New York. Elle lui acheta des toiles grand format et l’encouragea à travailler dans ce nouvel espace. Annina Nosei fut la toute première galeriste à exposer et vendre des œuvres de Jean-Michel Basquiat, notamment lors d’une exposition multiculturelle réunissant des artistes américains et des artistes italiens, dont faisait également partie Keith Haring.

Jean-Michel Basquiat loua le sol-sol de la galerie d’Annina Nosei jusqu’au mois de mai de l’année suivante. En avril 1982, il avait fait l’objet d’une exposition entièrement consacrée à ses œuvres, au sein de la galerie de Larry Gagosian à Los Angeles, l’un des plus importants marchands d’art de son époque. Il n’avait alors que 22 ans !

Par la suite, le galeriste suisse et collectionneur d’art Bruno Bischofberger, passionné de pop art et de néo-impressionnisme, lui proposa d’être le seul et unique vendeur de ses œuvres. Jean-Michel Basquiat accepta sous la condition que le marchand trouve une galerie dans laquelle il pourrait exposer à New York.

Toujours en 1982, un autre événement provoqua un tournant majeur dans la vie et dans la carrière de Jean-Michel Basquiat. Le jeune artiste rencontra enfin Andy Warhol, son idole, qui était en train de devenir l’une des figures les plus importantes du pop art. Cette rencontre ne se fit pas par hasard : Jean-Michel Basquiat avait effectivement longtemps rêvé de rencontrer Andy Warhol et de devenir célèbre grâce à lui.

On dit aujourd’hui qu’avant même de l’avoir vu pour la première fois, Jean-Michel Basquiat admirait les œuvres d’Andy Warhol et il avait même une photo de l’artiste sur le mur au-dessus de son lit. Il fit tout son possible pour réaliser son rêve : un jour, il croisa Andy Warhol dans un restaurant et il alla vers lui pour lui proposer de lui vendre une carte postale qu’il avait dessinée. Plus tard, il alla même jusqu’à aller frapper à la porte de l’atelier d’Andy Warhol. Celui-ci était réputé pour savoir reconnaître très vite un artiste qui avait du talent ou du potentiel : c’est ce qu’il se passa avec Jean-Michel Basquiat. Andy Warhol lui acheta quelques dessins puis proposa de lui apporter un soutien financier, le temps qu’il se fasse reconnaître. De fil en aiguille, les deux artistes devinrent de très bons amis et chacun apporta beaucoup à l’autre sur le plan personnel comme artistique.

4. Célébrité et collaboration artistique avec Andy Warhol

Entre 1982 et 1985, le style et les thèmes des œuvres de Jean-Michel Basquiat évoluèrent. L’artiste se posa en porte-parole de la condition noire aux Etats-Unis, pays encore fortement touché par le racisme. A travers ses œuvres, Jean-Michel Basquiat cherchait non seulement à dénoncer le racisme et les inégalités en défaveur des afro-américains, mais aussi à affirmer son identité culturelle créole. Pour cela, il peignait les portraits d’hommes célèbres noirs comme par exemple le boxeur Cassius Clay ou le défenseur des droits des Noirs Malcolm X. Dans chaque portrait, il dessinait une couronne visant symboliquement à honorer ces personnalités.

Ses œuvres se distinguaient par une superposition de formes à la manière d’un collage : dessins, écritures, couleurs… Jean-Michel Basquiat s’affranchissait de tout ce qui avait déjà été fait en art pour créer sa propre manière de peindre et de s’exprimer.

Encensé par le magazine Artforum, exposé au sein de la galerie Larry Gagosian, Jean-Michel Basquiat était devenu en 1982 l’une des figures artistiques montantes de son époque. Il sortait dans les lieux à la mode et côtoyait des célébrités : il fréquenta notamment la chanteuse Madonna pendant quelques temps. Bien que leur liaison ne fût pas longue, Madonna continua par la suite à collectionner les œuvres de Jean-Michel Basquiat. En mars 1983, il fut le plus jeune artiste jamais exposé entre les murs du Whitney Museum of American Art. Cette même année, Andy Warhol lui propose de lui louer l’un de ses appartements afin qu’il puisse y établir son atelier. Il lui prodigua de précieux conseils pour faire évoluer sa carrière : c’est notamment lui qui proposa à Jean-Michel Basquiat de s’inscrire à la New York Academy of Art pour y suivre des leçons de dessin anatomique, et c’est aussi lui qui expliqua à Jean-Michel Basquiat, qui n’avait jamais eu de compte en banque, comment placer son argent.

A cette époque, Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol commencèrent également à collaborer sur le plan artistique. A partir de 1983, les deux artistes réalisèrent pas moins de soixante toiles ensemble. Jean-Michel Basquiat représenta également son ami dans plusieurs toiles réalisées seul : Brown Spots (Portraits of Andy Warhol as a Banana) et Dos Cabezas (tableau dans lequel il se représenta aux côtés d’Andy Warhol). En 1985, les deux artistes exposèrent à Zurich des toiles qu’ils avaient peintes ensemble, mais malheureusement, celles-ci reçurent un accueil plutôt froid de la part du public et elles furent vivement critiquées par les médias. On accuse notamment Andy Warhol d’avoir cherché à exploiter les talents de son ami dans son propre intérêt. Ces critiques signèrent la fin d’une collaboration sincère et fructueuse entre les deux artistes.

5. Abus de drogues et décès brutal

Entre 1984 et 1986, non seulement Jean-Michel Basquiat collaborait fréquemment avec Andy Warhol, mais il participait aussi à de nombreuses expositions dans le monde entier, de New York à Abidjan. En 1985, il se retrouva également en couverture du New York Times Magazine, où un article intitulé : « New Art, New Money: The Marketing of an American Artist » parlait de son art et de sa célébrité arrivée très rapidement.

Trop rapidement, peut-être. Jean-Michel Basquiat était encore très jeune lorsqu’il est devenu l’un des artistes les plus demandés sur le marché de l’art. Il gagnait beaucoup plus d’argent qu’il n’en avait besoin et évoluait dans un milieu où le luxe était la norme, lui qui avait grandi dans une famille modeste puis vécu dans la rue. Depuis le début de sa carrière, lorsqu’il réalisait des graffitis dans les rues de New York aux côtés d’Al Diaz, il avait été habitué à prendre des drogues, qu’il appréciait parce qu’elles lui permettaient d’être plus créatif et de tenir plus longtemps éveillé pour travailler sur ses peintures.

L’usage fréquent de drogues eut aussi de très mauvais impacts sur la santé de l’artiste. Mal dans sa peau, sujet aux pensées noires, Jean-Michel Basquiat traduisait son mal-être dans ses tableaux qui, particulièrement au début de sa carrière, évoquaient sans arrêt la mort. Lorsqu’il se lia d’amitié avec Andy Warhol, il prit ses distances avec la drogue, grâce à l’influence de son ami.

Malheureusement, Jean-Michel Basquiat reprit la drogue suite à la fin de sa collaboration avec Andy Warhol, en 1985. Son style artistique évolua à partir de 1986 : il testait de nouvelles techniques, de nouvelles manières de peindre, fortement influencé par sa prise régulière d’héroïne.

A la mort d’Andy Warhol le 22 février 1987, Jean-Michel Basquiat accéléra encore sa consommation de drogue, espérant y noyer sa peine. Il peignit beaucoup moins et se retira du milieu public. On ne le vit presque plus pendant environ un an et demi. Puis, en 1988, il participa à une nouvelle exposition de ses œuvres, qui eut encore une fois beaucoup de succès. Encouragé par la réaction enthousiaste du public et des professionnels du milieu de l’art, Jean-Michel Basquiat décolla pour Hawaï, où il devait suivre une cure de désintoxication. Bien qu’il eût affirmé à son retour à New York, le 2 août 1988, qu’il n’était plus accro aux drogues, il décéda brutalement d’une overdose d’héroïne et de cocaïne dix jours plus tard. Il avait seulement 27 ans et il était au sommet de sa gloire.

Jean-Michel Basquiat est décédé brutalement sans laisser de testament. Ce furent donc ses parents qui héritèrent de ses œuvres.

II – L’Œuvre de Jean-Michel Basquiat

1. Style et thèmes récurrents

Précoce et prolifique, Jean-Michel Basquiat a laissé derrière lui, malgré une carrière courte et un décès très jeune, plus de 800 peintures et plus de 1500 dessins. Bien qu’il ne souhaitât pas ranger son art dans une case, son style est souvent rattaché au courant néo-impressionniste. De manière générale, il se caractérise par l’utilisation de couleurs vives et l’évocation de thèmes sombres, voire macabres, tels que la mort, ou bien politiques et protestataires, tels que le racisme et l’identité afro-américaine.

Jean-Michel Basquiat en tant qu’artiste vient de la rue : il commença à créer de l’art au sein du projet SAMO et cet art consistait à recouvrir les murs de la ville d’inscriptions ironiques, protestataires ou philosophiques. Il mit fin à SAMO dès lors que ce projet commençait à intéresser les médias. Cependant, l’influence du graffiti s’est ressentie par la suite dans toute son Œuvre autant dans l’utilisation des couleurs que dans les traits et dans la manière de peindre.

L’Œuvre de Jean-Michel Basquiat post-SAMO est généralement divisée en trois grandes périodes. Entre 1980 et 1982, Jean-Michel Basquiat peignait essentiellement sur toile et s’inspirait de ce qui l’entourait : les rues de New-York et ses murs, ses bâtiments, ses voitures, ses graffitis et ses gens. Il peignait également beaucoup de masques et de visages d’hommes. Mais il était également fasciné par la mortalité des êtres humains, qui transparaissait dans ses très nombreux dessins de crânes ou de squelettes.

Entre la fin de l’année 1982 et l’année 1985, Jean-Michel Basquiat fit évoluer son style, notamment en élargissant son choix de supports artistiques. Il peignait ainsi sur des panneaux de matériaux de toutes sortes, parfois récupérés, où il accumulait les couches, pratiquant également l’art du collage. Cette période est également caractérisée par l’intérêt de l’artiste envers ses origines et son désir de dénoncer les conditions des afro-américains dans ses œuvres.

Enfin, la troisième période que l’on peut dégager dans la carrière de Jean-Michel Basquiat s’étend de 1986 à sa mort. L’artiste se rapprocha un peu plus de l’art figuratif, insérant beaucoup de symboles dans ses dessins et toiles.

2. Influences

Jean-Michel Basquiat n’était pas seulement un artiste de talent, il était aussi un homme intelligent et cultivé. Il s’intéressait à la culture sous tous ses angles et cela influença beaucoup son travail de création artistique.

L’une des premières influences de Jean-Michel Basquiat fut évidemment le graffiti. Popularisé à New-York dans les années 1970, le graffiti était à l’origine non pas une forme d’art, mais un moyen pour les graffeurs de faire entendre leur voix, que ce soit sur le plan politique, social, économique ou culturel. Le graffiti a toujours été une contre-culture : les graffeurs se considéraient eux-mêmes comme des rebelles qui n’hésitaient pas, à travers leurs inscriptions urbaines, à dénoncer les travers de la société dans laquelle ils vivaient. Jean-Michel Basquiat arriva à l’art par le graffiti et tout au long de sa vie, cette contre-culture associée au hip-hop eut des répercussions sur son style et le choix de ses thèmes.

Ainsi, Jean-Michel Basquiat s’intéressa naturellement aux revendications politiques et sociales du peuple afro-américain, auquel il appartenait. Il se passionna pour l’histoire de sa propre culture, depuis le commerce d’esclaves jusqu’au célèbre discours de Martin Luther King Jr en faveur des droits afro-américains. Il évoquait tout cela dans ses œuvres.

En-dehors du graffiti, d’autres domaines artistiques attiraient Jean-Michel Basquiat, notamment la photographie, l’écriture et surtout la musique. Passionné par le rythme et lui-même fondateur d’un groupe de musique appelé Gray, Jean-Michel Basquiat s’intéressait au jazz, à la musique classique mais aussi au rock et au rap, deux genres très récents à son époque. Tout au long de son œuvre, Jean-Michel Basquiat s’est inspiré de la musique pour peindre, faisant parfois allusion dans ses œuvres à ses musiciens et compositeurs préférés.

3. Héritage culturel et artistique

Déjà très prisé par les collectionneurs de son vivant, Jean-Michel Basquiat n’a cessé de faire grimper sa cote sur le marché de l’art au fil des années et même après sa mort. Aujourd’hui, ses œuvres se vendent aux enchères pour plusieurs millions de dollars. Le nouveau record en date remonte à 2017, où Yusaku Maezawa, un homme d’affaire d’origine japonaise, acquit un tableau sans titre de 1982 pour 110,5 millions de dollars. Le précédent record de l’artiste était détenu depuis 2016 par un autre tableau sans titre qui avait été vendu par Christie’s pour 57,2 millions de dollars. Et l’on peut facilement parier que les prix ne feront que monter dans le futur !

Comment expliquer un tel succès, plusieurs décennies encore après le décès de l’artiste ? Jean-Michel Basquiat est un artiste qui fascine à bien des égards : sa vie et sa mort, dignes de celles d’une star du rock, mais aussi son esprit rebelle et anticonformiste, son ascension fulgurante à la célébrité alors qu’il était encore très jeune et enfin, son style reconnaissable entre mille, personnel, original, avant-gardiste et percutant. Durant sa vie mais aussi après, Jean-Michel Basquiat ne cessa jamais d’inspirer des générations entières d’artistes.

La vie et l’œuvre de Jean-Michel Basquiat firent également l’objet de divers ouvrages et films, l’un des plus connus étant le film biographique Basquiat réalisé par Julian Schnabel en 1996, avec au casting David Bowie (dans le rôle d’Andy Warhol), Gary Oldman et Benicio Del Toro.

III – Les œuvres les plus représentatives de Jean-Michel Basquiat

1. Dusthead, 1982

Estimé à 35 millions de dollars par la maison de vente aux enchères Christie’s, finalement vendu à plus de 48 millions de dollars, cette toile peinte en 1982 reflète la fascination de son auteur pour la mort. Pour un jeune homme de son âge (il avait à peine 22 ans), cette œuvre dégage beaucoup de noirceur. Malgré les couleurs vives de la peinture, on n’oublie pas pour autant le fond noir du tableau, sur lequel se détachent deux personnages à demi vivants, à demi morts.

Dès son plus jeune âge, Jean-Michel Basquiat avait toujours été fasciné par l’anatomie du corps humain. Durant la longue convalescence à l’hôpital qu’il avait été contraint de suivre à l’âge de sept ans, il s’était intéressé de très près à la dichotomie entre l’intérieur des corps et l’extérieur. C’est ce qu’il cherchait à représenter dans ses tableaux, en peignant des personnages moitié squelettes moitié humains. Dans cette œuvre, le personnage qui se trouve à gauche a bien le visage d’une personne vivante : la peau, les yeux et la rougeur des joues. Mais il a le corps d’un squelette. Au contraire, le personnage de droite a le corps d’une personne vivante : on y voit la chair recouverte de peau et même des vêtements. Mais son visage est le crâne nu d’un squelette, où l’on distingue notamment la profondeur des orbites.

dusthead basquiat 1982
Dusthead, Jean-Michel Basquiat, 1982

2. Untitled Skull, 1982

Ce tableau est l’œuvre de Jean-Michel Basquiat la plus chère jamais vendue à ce jour. Son prix avait initialement été fixé à 57 millions de dollars par la maison de vente aux enchères Sotheby’s. En l’espace de seulement dix minutes, ce prix a grimpé jusqu’à 110,5 millions de dollars, un record aussi bien pour Jean-Michel Basquiat que pour toutes œuvres d’artistes américains vendues aux enchères.

Peinte en 1982, cette toile sans titre est encore un autre exemple de la fascination de Jean-Michel Basquiat pour l’expression du corps humain dans la mort.

untitled skull basquiat 1982
Untitled Skull, Jean-Michel Basquiat, 1982

3. Slave Auction, 1982

On comprend dès le titre (en français : « Vente aux enchères d’esclaves ») que cette œuvre possède une dimension politique. Cette œuvre est un bon exemple de toile réalisée à l’aide d’un mélange de genres et de techniques : Jean-Michel Basquiat a effectivement utilisé du pastel, de la peinture acrylique et du papier, ajouté au tableau à l’aide de colle. Aujourd’hui exposée dans le Musée d’art moderne de Paris, cette œuvre représente la vente d’esclaves : l’artiste y a représenté un bateau négrier ainsi qu’une scène de vente aux enchères publiques.

slave auction basquiat 1982
Slave Auction, Jean-Michel Basquiat, 1982

4. Untitled (Gem Spa), 1982

Considéré comme Jean-Michel Basquiat, mais aussi par le public, comme l’une de ses meilleures peintures, cette œuvre est autobiographique. L’artiste s’y est représenté, enfant, en train de pédaler sur un vélo vers sa destinée de peintre afro-américain célèbre et admiré.

D’après Jean-Michel Basquiat, ses tableaux étaient presque toujours peints sur un fond noir car lorsqu’il voulait recommencer au début, il peignait sa toile entièrement en noir jusqu’à recouvrir toute la peinture, puis il recommençait par-dessus. Ce tableau ne fait probablement pas exception à la règle.

Dans cette œuvre, Jean-Michel Basquiat a laissé la part belle aux écritures et chacune possède une signification bien particulière. Le mot « tar », situé en bas du tableau, signifie en français « goudron » : Jean-Michel Basquiat avait dit dans une interview que parfois, il se sentait aussi noir que l’est le goudron. Dans ce tableau, le mot « tar » peut symboliser plusieurs choses : la « négritude » de l’artiste qui, dans une Amérique encore profondément touchée par le racisme, avait toute sa vie était défini par sa couleur de peau. Mais c’est aussi le nom que l’on donne en anglais à une drogue proche de l’héroïne, que Jean-Michel Basquiat consommait fréquemment. L’héroïne l’aidait à créer mais il y avait un revers de la médaille : un mal-être, une noirceur voire une dépression qui accompagna l’artiste tout au long de sa vie et finit par le tuer.

Le mot « Asphalt » également situé en bas du tableau, symbolise la rue, dans laquelle Jean-Michel Basquiat vécut à partir de l’âge de 16 ans, après avoir été banni par son père. Mais ce n’est pas tout. L’asphalte (ou bitume) évoque d’autres épisodes marquants de la vie de Jean-Michel Basquiat : son accident à sept ans lorsqu’il fut renversé par une voiture en pleine rue, mais aussi la tentative de suicide de sa mère qui est allée s’écraser contre un mur au volant de sa voiture. C’est ce dernier événement qui a conduit à l’internement de Matilde Basquiat en hôpital psychiatrique. Jean-Michel Basquiat adorait sa mère et il était très proche d’elle : cet incident le marqua à vie.

Le « Gem Spa » fait référence à un kiosque à journaux de New-York qui était un lieu phare de la Beat Generation (Jack Kerouac, Allen Ginsberg) et du pop art (Andy Warhol). C’est d’ailleurs à proximité du Gem Spa, dans l’East Village, que Jean-Michel Basquiat rencontra Madonna et Andy Warhol, c’était donc pour lui un lieu d’importance.

Enfin, l’inscription « Motor Area » fait référence à l’expression employée par Henry Gray dans son traité d’anatomie, pour désigner la partie du cerveau qui commande les mouvements volontaires de notre corps. Dans l’œuvre, ce terme symbolise l’affranchissement de l’artiste de toutes les figures d’autorités qu’il avait connues, notamment son père, mais aussi les mouvements artistiques déjà existant dont il essayait de se détacher, comme le pop art.

Enfin, les deux flèches dessinées à l’intérieur du guidon du vélo sont l’un des signes des « hobos », les sans domicile fixe. Jean-Michel Basquiat avait lu Symbol Sourcebook d’Henry Dreyfuss et il avait commencé à utiliser des signes et des symboles lorsqu’il faisait des graffitis dans les rues de New-York.

untitled gem spa basquiat 1982
Untitled Gem Spa, Jean-Michel Basquiat, 1982

5. In Italian, 1983

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette œuvre ne fait aucunement référence à l’Italie. Peint sur une structure de bois, ce tableau est en fait une critique de la société américaine. Jean-Michel Basquiat y dénonce le racisme et les inégalités entre Blancs et Noirs, notamment à travers la représentation, dans le coin gauche en haut du tableau, d’une pièce de monnaie américaine où le mot « liberté » est barré. Il représente également une statue ressemblant fortement aux masques africains, surmonté du mot « couronne d’épines », symbole de la souffrance des afro-américains au sein de la société de son époque.

in italian basquiat 1983
In italian, Jean-Michel Basquiat, 1983

6. Win $ 1’000’000, 1984

Ce tableau est l’un des fruits de la collaboration artistique entre Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol. Entre 1984 et 1985, la collaboration entre les deux amis était extrêmement prolifique et ce tableau en est l’un des plus célèbres exemples. Si le duo réalisait quelques sérigraphies, il créait également beaucoup de peintures comme cet acrylique sur toile. D’ailleurs, Jean-Michel Basquiat dit d’Andy Warhol : « C’est moi qui [l’] ai aidé à peindre ! Cela faisait vingt ans qu’il n’avait pas touché un pinceau. Grâce à notre collaboration, il a pu retrouver sa relation à la peinture ».

win 1000000 basquiat 1984
Win $ 1´​000´000, Jean-Michel Basquiat, 1984