edvard munch

Edvard Munch : une âme glacée face à ses fantômes

Edvard Munch est l’un des plus célèbres peintres norvégiens de l’Histoire. Tantôt considéré comme une figure majeure du postimpressionnisme, tantôt considéré comme le père du symbolisme, il fut le pionnier du mouvement expressionniste en peinture au XXème siècle. Il est aussi l’auteur du Cri, l’un des tableaux les plus chers jamais vendus au monde et l’une des œuvres les plus détournées en art et dans la culture populaire. De constitution fragile, de nature angoissée et de caractère anxieux, Edvard Munch a laissé derrière lui des œuvres uniques, complexes et torturées, qui encore aujourd’hui fascinent le public à travers le monde entier.

I – La vie d’Edvard Munch

1. Une enfance marquée par des drames successifs

Edvard Munch est né le 12 décembre 1863 à Løten en Norvège. Son père, Christian Munch, était un médecin militaire, une profession qui le contraignit à souvent se déplacer. Au cours de son enfance, Edvard et les autres enfants de la fratrie suivirent leur père d’un lieu à l’autre, déménageant sans cesse. Bien que né au sein d’une famille bourgeoise, Christian Munch recevait un salaire modeste et à ce titre, la famille Munch était souvent amenée à vivre dans la pauvreté, au sein de banlieues ouvrières ou paysannes d’Oslo (alors appelée Christiania).

La mère d’Edvard Munch, Laura Cathrine Bjøllstad, était issue d’une famille d’agriculteurs qui possédait une petite fortune. Très attirée par l’art, elle initia Sophie, la sœur aînée d’Edvard, à la peinture. Edvard quant à lui était un enfant agité et à cette époque, il ne s’intéressait pas encore aux disciplines artistiques. Laura Cathrine Bjøllstad tomba enceinte cinq fois et donna respectivement naissance à une fille, deux fils (Edvard étant le plus âgé) puis encore deux filles. Malheureusement, elle était atteinte de tuberculose, une maladie qui la fatiguait énormément. Au bout de la cinquième grossesse, elle était épuisée. Elle décéda alors que sa fille la plus âgée n’avait que six ans et que la dernière n’était encore qu’un bébé. Dès lors, ce fut la jeune sœur de Laura Cathrine Bjøllstad (et donc la tante des enfants) qui fit office de figure maternelle au sein du foyer.

Cet événement marqua profondément la famille Munch et notamment le jeune Edvard. Lui-même était né avec une santé fragile et il était sans cesse malade, comme sa sœur aînée qui décéda de la phtisie à l’âge de quinze ans. Le père, Christian Munch, adopta un comportement maniaco-dépressif et sa piété se transforma peu à peu en une véritable névrose, le conduisant à des pensées de plus en plus pessimistes, voire macabres. En grandissant dans un tel climat, Edvard Munch fut longtemps victime de terribles cauchemars.

Même plus tard, devenu adulte, Edvard Munch dut faire face à d’autres drames au sein de sa famille. Alors qu’elle n’avait que vingt ans, l’une de ses plus jeunes sœurs, Laura Cathrine, fut internée dans un asile psychiatrique après avoir été diagnostiquée « mélancolique » (une forme de dépression). Elle y restera durant toute sa vie. Quant à son frère Andreas, il fut le seul enfant de la fratrie Munch à se marier, mais seulement quelques mois plus tard, il décéda des suites graves d’une pneumonie. D’une fratrie de cinq enfants, seuls Edvard et sa jeune sœur Inger eurent une vie longue et libre, mais chacun d’entre eux resta célibataire jusqu’à sa mort.

Toute sa vie durant, Edvard Munch ne cessa d’être hanté par les fantômes de la mort et de la maladie qui semblaient indissociables de sa famille. Il écrivit : « J’étais déjà un être malade en venant au monde. La neige froide recouvre mes racines. Le vent glacial a empêché mon arbre généalogique de croître. […] Ainsi l’arbre de ma vie était maudit dès le départ ». Il écrivit également : « J’ai reçu en héritage deux des plus terribles ennemis de l’humanité : la tuberculose et la maladie mentale. La maladie, la folie et la mort étaient les anges noirs qui se sont penchés sur mon berceau ».

2. Sa formation de peintre

Alors qu’il n’avait que seize ans, Edvard Munch exprima déjà dans son journal son désir de devenir peintre. Cependant, son père avait pour lui d’autres ambitions. Il l’inscrivit au sein de l’école technique de Christiania, où le jeune Edvard devait apprendre le métier d’ingénieur. Edvard Munch commença ses études en 1879. Bien qu’il fût un élève excellent, il s’ennuyait. Il fit de nouveau part de son désir d’être peintre à son père, qui, bien que déçu de voir son fils arrêter ses études d’ingénierie, l’autorisa à entrer à l’Ecole de design d’Oslo l’année suivante. Edvard Munch y étudia encore durant un an avant de changer à nouveau d’école, pour cette fois entrer à l’Ecole des Arts et Métiers d’Oslo, où il apprit la sculpture et la peinture.

C’est à cette époque qu’Edvard Munch découvrit les courants artistiques qui l’influencèrent au début de sa carrière : le réalisme français puis l’impressionnisme. Il peignit alors ses premières œuvres, parmi lesquelles un autoportrait et un portrait de son père.

Aussi, il rencontra l’écrivain Hans Jæger, qui devint un ami mais aussi un mentor. Celui-ci l’encouragea à raconter sa vie à travers ses œuvres. En explorant son propre passé, Edvard Munch se retrouva confronté au douloureux souvenir de la mort de sa sœur aînée, Sophie, de qui il était très proche dans son enfance. En 1885, après un court séjour à Paris où il visita des musées et expositions, Edvard Munch commença à peindre L’enfant malade, dans lequel il représente Sophie juste avant son décès. Le peintre travailla longuement sur cette œuvre dans le but d’y traduire au mieux la douleur qu’il avait ressentie à l’époque. D’après l’artiste, L’enfant malade fut l’œuvre qui lui ouvrit la voie dans la peinture et lui permit de trouver son intention et son style. Malheureusement, le tableau fut plutôt mal reçu par la critique de l’époque.

3. Son début de carrière, de Paris à Berlin

En 1889, Edvard Munch retourna à Paris. Il s’installa sur les rives de la Seine, à Saint-Cloud. Cette fois, il découvrit des mouvements postimpressionnistes qui rejetaient complètement le naturalisme et le réalisme. Ces idées lui firent l’effet d’une véritable révélation et à partir de ce moment-là, il se les réappropria dans ses œuvres. Cela le conduisit à produire, dans les années 1890, ses plus grands chefs-d’œuvre.

Alors qu’il venait d’arriver à Paris, Edvard Munch apprit en lisant un journal norvégien que son père était décédé. La nouvelle lui fit un choc. Certes, sa relation avec son père avait été compliquée au cours des dernières années. Mais son décès assombrit le peintre, d’abord parce qu’il signifiait la perte d’un autre membre de la famille Munch, mais aussi parce qu’il fit remonter à la surface d’anciens souvenirs des drames familiaux : la mort de sa mère, celle de sa sœur aînée, l’internement de sa jeune sœur. Peu après avoir reçu cette triste nouvelle, Edvard Munch peignit l’un de ses tableaux les plus célèbres aujourd’hui : Nuit à Saint-Cloud. Sur cette toile, on devine facilement la solitude d’un homme qui vient d’apprendre qu’il est orphelin.

Durant ce second séjour à Paris, Edvard Munch fréquenta des artistes comme Paul Gauguin, Vincent Van Gogh ou Henri Toulouse-Lautrec. C’est notamment Paul Gauguin qui le mena à adopter une position antiréaliste : le peintre français disait en effet que « l’art est le résultat de l’homme et non une imitation de la nature ». Cette théorie conforta Edvard Munch dans son ambition de produire un art qui raconterait sa vie, comme il l’avait vécue, en traduisant ses sentiments, ses angoisses et ses peurs.

A l’automne 1891, le peintre norvégien exposa certaines de ses œuvres à Oslo. Puis, l’année suivante, il exposa de nouvelles œuvres réalisées durant son séjour à Paris. L’Union artistique berlinoise l’invita alors à venir exposer ces œuvres dans la capitale allemande. Edvard Munch accepta l’invitation et partit à Berlin.

Cependant, le public et les critiques berlinois détestèrent ces œuvres. On reprocha à Edvard Munch d’être un peintre anarchiste et d’avoir voulu provoquer l’opinion publique. L’exposition fut fermée avant la date prévue. Les journaux allemands donnèrent même un nom à ce scandale : « L’Affaire Munch ». Quant au peintre, il fut surpris de la réaction de l’Allemagne face à son travail, et même un peu amusé. Il écrivit à ce sujet : « Je n’avais jamais pris autant de plaisir. Il est incroyable de voir comment quelque chose d’innocent comme une peinture peut créer toute une histoire ». Malgré tout, cette critique négative contribua en même temps à faire connaître le peintre en Allemagne. Les onze membres du groupe artistique appelé « la Sécession berlinoise », dont faisaient partie, entre autres, Max Klinger et Max Liebermann, se dressèrent contre la critique pour défendre l’art d’Edvard Munch.

Celui-ci décida alors de rester encore quelques temps dans le pays. Durant son séjour en Allemagne, il réalisa son projet intitulé « Étude en une série : l’Amour ». Cette série comptait six tableaux qui, une fois regroupés, formaient une allégorie de la vie, de la naissance jusqu’à la mort. Edvard Munch voyait ce projet comme « une série cohérente de tableaux, qui doivent donner un aperçu de la vie ». Il souhaitait ainsi y montrer « les diverses formes de la vie » d’une manière sensible et poétique.

En décembre 1893, Edvard Munch exposa à nouveau à Berlin, présentant notamment les six tableaux de son projet « Etude en une série : l’Amour ». Ces œuvres exploraient des thèmes chers au peintre : la vie, la mort, la maladie, l’anxiété, la peur et la mélancolie. Après l’exposition, l’artiste norvégien continua à peindre des scènes de vie dans la continuité de ce projet. Cela donna par la suite naissance à tout un cycle de peintures que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de « La frise de la vie ». Ce cycle regroupe tous les plus grands chefs-d’œuvres du peintre norvégien, notamment La Mort dans la chambre de la malade, Le Cri, Le Baiser, Vampire et Madone.

4. Une carrière couronnée de succès

En 1896, Edvard Munch rentra à Paris. Durant cette période, l’artiste s’intéressa à d’autres disciplines artistiques, comme la gravure à l’eau-forte, la lithographie (en noir et blan c ou en couleurs) ainsi que la gravure sur bois. On lui confia plusieurs projets comme par exemple, la réalisation d’affiches de théâtre ou des illustrations. Il commença le projet ambitieux d’illustrer Les Fleurs du mal de Baudelaire, mais ce projet resta inachevé.

Au tournant du XXème siècle, Edvard Munch s’essaye à un autre style en peinture. Il fut notamment inspiré par le mouvement nabi, un courant postimpressionniste porté par des artistes comme Paul Sérusier ou Maurice Denis. Il peignit La Danse de la vie dans un style décoratif mais aussi de nombreux paysages des fjords d’Oslo dans un style symboliste.

En 1902, il exposa sa « Frise de la vie », qui comptait alors vingt-deux toiles, à Berlin, lors de l’exposition de la Sécession berlinoise. Il exposa également à Prague. Sa carrière était lancée en Europe et Edvard Munch commençait à connaître un certain succès.

Mais une série de mauvaises expériences personnelles et de ruptures amoureuses le conduisirent, en 1908, à une sévère dépression. Edvard Munch abusa de l’alcool et souffrit d’hallucinations, au point qu’il se fit volontairement interner au sein d’une clinique privée à Copenhague. Il passa six mois au sein de cet établissement où il était encouragé à suivre des activités calmes et saines. Durant ce séjour à l’hôpital, il continua néanmoins à peindre, poursuivant sa carrière artistique sur la voie du succès.

En 1909, la Nasjonalgalleriet organisa une exposition à Oslo comprenant une centaine d’œuvres d’Edvard Munch. Au même moment, le musée acheta au peintre cinq de ses tableaux. Puis en 1912, l’Exposition internationale du Sonderbund à Cologne, en Allemagne, consacra aux œuvres de Munch une salle entière. Entre 1914 et 1917, l’artiste réalisa un projet exceptionnel pour la ville d’Oslo : il peignit d’immenses fresques pour la salle des fêtes de l’Université d’Oslo.

En 1916, le peintre norvégien s’installa définitivement à Oslo, au sein de la banlieue ouest de Skøyen. Grâce à son succès, le peintre ne manquait pas d’argent et il put vivre confortablement jusqu’à la fin de sa vie. Il s’adonna de plus en plus à la peinture de paysages et s’essaya également au cinéma.

En 1937, le régime nazi déclara les œuvres d’Edvard Munch comme de l’« art dégénéré », aux côtés de l’Œuvre d’autres peintres contemporains comme Pablo Picasso, Paul Klee et Paul Gauguin. Ainsi, plus de 80 tableaux du peintre norvégien furent retirés des musées nationaux. L’artiste, qui était profondément attaché à l’Allemagne, en fut très attristé.

5. Décès et postérité

A l’approche des 80 ans, la santé d’Edvard Munch se dégradait rapidement et il fut atteint de graves problèmes oculaires. En 1940, il fit don de toutes ses œuvres, de même que ses propriétés et terrains et grand nombre de ses objets personnels, à la municipalité d’Oslo. Quatre ans plus tard, il décéda chez lui des suites d’une pneumonie.

En 1963 fut inauguré un tout nouveau musée à Oslo, entièrement consacré à l’œuvre d’Edvard Munch et justement baptisé Musée Munch. L’immense collection de peintures, sculptures, dessins et gravures cédées par l’artiste avant son décès furent exposés et conservées au sein de cet établissement. Aujourd’hui, ce peintre fait partie intégrante de la culture norvégienne. Il apparaît sur le billet de 1000 couronnes norvégiennes et, régulièrement, des séries de timbres à son effigie sont publiées.

II – L’Œuvre d’Edvard Munch

1. Le mouvement expressionniste

Edvard Munch est aujourd’hui considéré comme l’une des figures majeures de l’expressionnisme. Ce mouvement artistique toucha toutes les disciplines, de la peinture au théâtre, en passant par la danse, le cinéma, la littérature ou encore l’architecture. L’expressionnisme va à l’encontre du réalisme puisque les artistes ne cherchent pas à représenter une scène comme ils la voient, mais plutôt comme ils la ressentent, à travers le prisme de leur subjectivité et de leurs émotions.

L’expressionnisme est né en Allemagne au début du XXème siècle, un peu moins d’un demi-siècle après l’émergence de l’impressionnisme en France. Ces deux courants artistiques sont très souvent associés mais en réalité, ils sont complètement différents.

L’impressionnisme n’existe qu’en peinture. Les peintres impressionnistes comme Claude Monet, Camille Pissarro ou Alfred Sisley cherchaient à coucher sur la toile la fugacité d’une scène, d’un paysage, d’une lumière. Par exemple, dans son Impression, Soleil Levant, Claude Monet a saisi, en une heure, le caractère éphémère et changeant du lever de soleil sur le Havre, au moment-même où il le voyait.

L’expressionnisme cherche plutôt à exprimer l’émotion du peintre face à la scène dépeinte. Ainsi, dans les œuvres expressionnistes, la réalité est déformée de manière exagérée, afin de traduire des sentiments forts ressentis par le peintre : une souffrance psychologique, un malaise, une angoisse, une peur ou encore un mal-être social.

L’œuvre Le Cri, l’une des plus célèbres peinture d’Edvard Munch, est aussi celle qui représente mieux le concept d’expressionnisme. Sur cette toile, l’artiste a peint un paysage complètement déformé, tout en courbes et en volutes, qui est le reflet de ses propres angoisses.

Ainsi, les œuvres expressionnistes et en particuliers celles d’Edvard Munch abordent des thématiques comme la mort, la maladie, l’angoisse, la peur ou encore la mélancolie, autant d’émotions que les artistes avaient besoin d’extérioriser à travers leurs œuvres.

2. Les œuvres d’Edvard Munch aujourd’hui

Avant sa mort, Edvard Munch légua 1006 tableaux à la ville d’Oslo : c’était le nombre de toiles qu’il possédait toujours. Mais depuis le début de sa carrière, il avait peint bien d’autres tableaux dont il s’était séparé ensuite. Selon un inventaire officiellement réalisé en 2008 de l’Œuvre d’Edvard Munch, il aurait produit durant sa carrière 1789 peintures aujourd’hui connues. Ce nombre n’inclut pas les tableaux réalisés par le peintre qui furent par la suite perdus, brûlés ou détruits, et il n’inclut pas non plus ses œuvres qui ne sont pas de la peinture.

Effectivement, en-dehors de ses toiles, Edvard Munch a réalisé des milliers de dessins, aquarelles et sculptures. Aussi, on retrouva après sa mort plus de treize mille manuscrits rédigés de sa main : des extraits de ses journaux intimes, des lettres, des annotations concernant ses œuvres, des croquis, des esquisses… A leur publication, ces manuscrits divisèrent encore le public entre ceux qui pensaient qu’Edvard Munch était fou et ceux qui pensaient qu’il était sain d’esprit. Et pour cause : les manuscrits d’Edvard Munch sont écrits dans un « flux de conscience », sans ponctuation, et le peintre parle de lui-même à la troisième personne. De plus, il évoque souvent la destruction quasi-volontaire de ses œuvres juste après les avoir terminées : par exemple, il les conservait dans des endroits inappropriés pour une peinture, parfois en plein air, à la merci du vent et de la pluie. Cependant, la lecture de ses manuscrits montre également qu’Edvard Munch était une personne lucide, qui avait un raisonnement et des pensées logiques.

Les 1006 peintures léguées par Edvard Munch avant sa mort se trouvent toutes aujourd’hui au Musée Munch d’Oslo, aux côté de nombreuses autres œuvres et d’objets tirés de la collection personnelle du peintre : des photographies, des objets personnels, des lettres et manuscrits… Au total, le Musée Munch regroupe près de 42 000 objets relatifs au peintre, dont 28 000 œuvres comprenant peintures, dessins, croquis, esquisses, illustrations et sculptures.

La Galerie Nationale d’Oslo possède elle aussi une importante collection d’œuvres d’art d’Edvard Munch, dont la célèbre version de 1893 du Cri. Le musée d’art Stenersen, également à Oslo, renferme certaines peintures de la « Frise de la vie » tandis que le musée des Beaux-arts de Bergen accueille la troisième plus grande collection au monde d’œuvres d’Edvard Munch. Enfin, vous pourrez apercevoir quelques œuvres d’Edvard Munch au sein du Munch Lounge, dans le bar de l’Hôtel Continental d’Oslo.

III – Les œuvres les plus représentatives d’Edvard Munch

1. L’Enfant malade, 1885-1886

Ce tableau est aussi appelé en français La jeune fille malade ou La petite fille malade, selon les traductions. Pour réaliser cette œuvre, l’artiste s’est largement inspiré de sa propre vie puisque la jeune fille malade sur la toile est sans aucun doute sa sœur aînée Sophie, emportée par la tuberculose à l’âge de quinze ans.

D’après le peintre, ce tableau fut celui qui ouvrit la voie à tous ses chefs-d’œuvre suivants, dont l’incontournable Cri. C’est avec cette peinture qu’Edvard Munch sut quelle orientation il voulait donner à son art. Il souhaitait peindre sa propre vie, avec ses drames et ses événements marquants. Ces peintures seraient pour lui un moyen d’extérioriser ses traumatismes et ses angoisses liées à son passé.

Effectivement, son enfance traversée par les drames avait laissé chez l’artiste des traces indélébiles. Celui-ci en était conscient. Il affirma d’ailleurs, plus tard : « Dans la maison familiale rôdaient la maladie et la mort. Je n’ai jamais surmonté ce malheur, qui fut déterminant pour mon art ». Edvard Munch avait quatorze ans, seulement un an de moins que Sophie, lorsque celle-ci décéda. Le frère et la sœur étaient très proches. Entre 1885 et 1925, il réalisa cinq versions de L’Enfant malade, comme s’il ne parvenait pas à laisser partir ce souvenir traumatisant.

Plus tard, Edvard Munch écrivit dans son journal : « Je pense qu’aucun artiste a jamais vécu cette situation, jusqu’au dernier cri de douleur, comme je l’ai vécue lorsque je peignais L’Enfant Malade ». Puis, en désignant le fauteuil que l’on aperçoit sur le tableau, sur lequel est assise Sophie, il écrivit que lorsqu’il peignait, il y voyait tous les membres de sa famille assis « hiver après hiver, se penchant vers le soleil avant que la mort ne vienne les chercher ».

Toujours d’après ses annotations concernant le tableau, on sait aujourd’hui que le peintre recommença l’œuvre plusieurs fois, en grattant successivement la peinture, dans le but de retrouver la première impression qu’il avait eue du tableau, et qu’il avait perdue au moment de se mettre à peindre. En faisant preuve d’autant de perfectionnisme, l’artiste voulait simplement rendre sur la toile ce qu’il avait ressenti en voyant sa sœur malade, couchée dans ce fauteuil, juste avant son décès. On peut alors affirmer que L’Enfant malade est le premier tableau expressionniste d’Edvard Munch.

2. Le Cri, 1893

Le Cri est l’œuvre la plus célèbre d’Edvard Munch. Détournée et reprise à travers le monde entier, dans tous les domaines de l’art et dans la culture populaire, elle paraît même familière à quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler du peintre. Dans Le Cri, Edvard Munch se représente lui-même, sous l’apparence terrifiante d’une momie du peuple péruvien disparu des Chachapoyas.

D’après ce que l’on sait aujourd’hui, le paysage apocalyptique que l’on voit sur la toile aurait été inspiré au peintre par un coucher de soleil aux couleurs flamboyantes, causé par l’éruption quelques années plus tôt du volcan Krakatoa en Indonésie. Face à ce spectacle inhabituel, l’auteur aurait ressenti une angoisse profonde en entendant ce qu’il appelle le « cri de la nature ». Le personnage à l’apparence inhumaine que l’on peut voir sur le tableau serait donc à la fois une représentation du peintre lui-même et une allégorie du sentiment d’angoisse existentielle.

Entre 1893 et 1907, Edvard Munch réalisa cinq versions différentes de cette œuvre d’art. La plus célèbre date de 1893 et elle a été réalisée avec la technique de la tempera sur carton. Aujourd’hui, elle est exposée au sein de la National Gallery d’Oslo. Cette version a la particularité de présenter une mystérieuse inscription, à peine visible, écrite au crayon par-dessus la peinture : « Ne peut avoir été peint que par un fou ». Cette inscription a soulevé de nombreuses interrogations depuis sa découverte. Mais depuis, des experts ont découvert que c’était Edvard Munch lui-même qui avait écrit cela. Cette phrase fait réponse aux nombreux détracteurs qui avaient critiqué Le Cri dès sa parution, affirmant que cette œuvre ne pouvait qu’être le fruit de la santé mentale fragile du peintre.

Heureusement, l’œuvre du peintre norvégien a aujourd’hui gagné la réputation qu’elle méritait. Ainsi, en 2012, Le Cri devint l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères, après avoir été adjugée à 119,92 millions de dollars américains, l’équivalent de 91 millions d’euros ! C’est la version de 1895, réalisée au pastel, qui fit l’objet de cette vente. Les autres versions du Cri font partie des collections permanentes des musées d’art d’Oslo, la National Gallery et le Musée Munch.

3. Vampire, 1893

Le titre original de cette œuvre est, en anglais, « Love and Pain ». En français, il est parfois traduit par le titre « Amour et douleur ». Cependant, elle est aujourd’hui connu sous le titre « Vampire » et lorsqu’on regarde ce tableau, on comprend aisément pourquoi.

Vampire représente un couple constitué d’un homme portant un costume noir et d’une femme, qui à priori semble nue et qui porte de longs cheveux roux. Le couple est enlacé mais la femme apparaît comme dominatrice, peut-être même cruelle, manipulatrice et dangereuse. En effet, l’homme se tient prostré, la tête baissé, et la femme l’entoure de ses bras, le visage penché au-dessus de son cou, à la manière, justement, d’un vampire.

Le thème de la femme revient régulièrement dans l’œuvre d’Edvard Munch. Le peintre a souvent représenté l’amour dans ses côtés conflictuels, peignant la femme comme un objet à la fois de désir mais aussi de répulsion, voire même de peur. Ici, la femme est représentée comme une figure érotique, un objet de désir, puisqu’on la devine nue. Mais elle est en même temps peinte comme une figure qui inspire la méfiance et la peur. Sa position, qui rappelle celle du vampire, est telle qu’elle enveloppe le corps de l’homme, le faisant disparaître sous sa chevelure flamboyante. Elle prend tout l’espace, elle domine l’homme, elle semble exercer une certaine emprise sur lui : elle apparaît donc menaçante.

Le titre du tableau confirme cette dualité. Dans cette peinture, Edvard Munch cherche à démontrer que l’amour et la douleur sont indissociables. A la vue du tableau, on peut en déduire que l’homme représenté ici aime cette femme, mais il souffre aussi. Peut-être souffre-t-il de la domination qu’exerce la femme sur lui ou bien souffre-t-il de jalousie car cette femme est un objet de désir pour d’autres hommes ? Quoiqu’il en soit, on ne sait pas trop si la femme rousse, dans ce tableau, cherche à apaiser la souffrance de son amant en le tenant dans ses bras, ou bien si, au contraire, elle le tient fermement afin de garder un contrôle sur lui, sur ses sentiments et sur sa dévotion envers elle.

Le tableau Vampire fut peint en 1893. Selon certains experts, Edvard Munch aurait pu s’inspirer pour le personnage du « vampire », d’une femme qu’il a réellement connue. En effet, la femme sur le tableau ressemble à s’y méprendre à Dagny Juel, épouse de l’écrivain polonais Stanisław Przybyszewski. De son vivant, Dagny Juel était une très belle femme, réputée pour ses nombreuses liaisons avec des artistes de son époque. Elle consommait de l’absinthe, fréquentait les lieux à la mode et militait pour une égalité entre les hommes et les femmes. Dagny Juel était l’objet de tous les désirs et elle avait tendance à faire preuve de cruauté vis-à-vis des hommes. Elle aurait eu une liaison avec Edvard Munch, dont elle était la muse. Malheureusement, Dagny Juel ne vécut pas au-delà de 34 ans, âge auquel elle fut assassinée.

Vampire fit partie des œuvres peintes par Edvard Munch dans le cadre de sa série « Étude en une série : l’Amour », qu’il exposa en 1893 à Berlin. Cette série exposée dans un ordre bien précis représentait l’évolution amoureuse selon le peintre : l’innocence, la passion, la souffrance émotionnelle, la jalousie et enfin, le désespoir. Placée en troisième position, cette œuvre symbolisait la dualité entre la passion et la douleur émotionnelle. Avec ses couleurs froides et ses nuances sombres, Vampire est un tableau dans lequel la douleur est définitivement présente, mais on y devine également de la passion dans l’attitude des deux personnages.

4. Nuit à Saint-Cloud, 1890

Peinte en 1890 dans le quartier de Saint-Cloud à Paris, cette toile très célère d’Edvard Munch marque l’évolution du style du peintre vers le symbolisme.

Ce tableau fut réalisé juste après qu’Edvard Munch ait appris la mort de son père. Il s’y représente dans son appartement, vêtu d’un costume noir et d’un chapeau haut-de-forme, assis devant sa fenêtre, le regard plongé dans la nuit parisienne. Cette toile est une huile réalisée dans une prépondérance de couleurs sombres. Grâce à la pleine lune qui projette sa lumière dans la pièce, on devine les silhouettes du personnage, d’un banc sur lequel il est assis, d’une table et de rideaux.

Nuit à Saint-Cloud est un tableau qui exprime les sentiments d’un Edvard Munch en deuil. D’après le critique d’art Dieter Buchhart, les émotions dégagées par cette peinture sont un mélange de « tristesse, abattement et dépression ». L’attitude prostrée de l’homme sur la toile, les couleurs sombres et la lune comme seule source de lumière sont autant de symboles de la tristesse et des idées noires d’Edvard Munch. Quant à la mort, elle est, comme souvent chez le peintre norvégien, également présente sur la toile. On la retrouve dans les deux croix formées par le châssis de la fenêtre, mais aussi dans le vide qui s’est formé dans la pièce, tout autour de l’homme en deuil.

Ainsi, le personnage du tableau est enfermé à l’intérieur d’une pièce qui reflète son âme et ses sentiments de solitude et de mélancolie.

5. Madone, 1894-1895

Entre 1894 et 1895, Edvard Munch réalisa au total cinq versions de son chef-d’œuvre Madone. La version la plus célèbre aujourd’hui est une huile sur toile qui mesure 91×70,5 centimètres.

Dans cette œuvre, Edvard Munch a représenté une femme dans toute l’expression de sa sensualité. Le cadre est resserré autour de son buste, qui est nu jusqu’à la taille. Sur la toile, elle est face au spectateur mais, en l’absence de décor à l’arrière-plan, on pourrait tout aussi bien suggérer qu’elle est allongée et que le regard du spectateur se trouve au-dessus d’elle. La femme peinte par Edvard Munch semble être en plein acte d’amour, probablement au moment de l’extase. Son dos est courbé, son buste est poussé vers l’avant, ses yeux sont fermés et sa tête est rejetée en arrière. Ses longs cheveux noirs sont lâchés et disséminés sur ses épaules. Les courbures utilisées par le peintre pour dessiner les contours de la femme mais aussi l’arrière-plan du tableau accentuent la sensualité de la scène.

Dans l’ensemble, le tableau est peint dans des dominances de rouge et de noir. Deux couleurs qui symbolisent deux thèmes chers au peintre : l’amour et la mort.

Si l’on en croit le titre de l’œuvre, Madone aurait également une portée religieuse. En effet, une madone est une représentation de la Vierge. La femme que l’on voit sur le tableau pourrait être la Vierge Marie. Edvard Munch aurait alors peint, dans une version extrêmement moderne et quelque peu provocante, l’Immaculée Conception. L’auréole rouge au-dessus de la tête du personnage féminin serait donc une référence au caractère sacré du tableau, mais sa couleur rouge inhabituelle montre le détachement du peintre par rapport aux représentations historiques du personnage biblique.

Ce tableau, originellement exposé au Musée Munch d’Olso, fut dérobé en 2004 en même temps qu’un autre chef-d’œuvre du peintre norvégien, Le Cri. Les deux œuvres furent retrouvées deux ans plus tard légèrement dégradés. Ils furent restaurés puis à nouveau exposés au sein du musée.

6. La Danse de la vie, 1899

En 1899, Edvard Munch était en couple avec Tulla Larsen : leur relation passionnée mais aussi toxique était pour le peintre une source d’épuisement émotionnel et de changements d’humeur dramatiques. Peu avant la réalisation de La Danse de la vie, le peintre norvégien s’était réfugié à l’intérieur d’un sanatorium afin de passer du temps seul, isolé des personnes qu’il connaissait et en particulier de sa maîtresse. C’est dans ce contexte qu’il peignit La Danse de la vie, une huile sur toile qui mesure 126×190,5 centimètres. Ce tableau est aujourd’hui conservé au sein de la Galerie Nationale d’Oslo.

La Danse de la vie faisait partie du cycle de la « Frise de la vie » et aujourd’hui, elle est considérée comme la pièce maîtresse de la série. Ce tableau illustre la vie de la femme. A gauche, on aperçoit la jeune fille, tout juste sortie de l’adolescence, dont la robe blanche souligne l’innocence. Au milieu, cette femme a atteint l’âge mûr et elle est en train de danser aux côtés de son mari. A droite, elle est plus âgée et de nouveau seule : son attitude prostrée et sa longue robe noire laissent penser qu’elle est à la fin de sa vie et qu’elle est veuve.

A sa parution, La Danse de la vie a divisé les critiques : certains l’ont bien accueillie, qualifiant Edvard Munch de « peintre littéraire » tandis que d’autres lui ont reproché son « réalisme cru ».

Edvard Munch et sa compagne Tulla Larsen se séparèrent quelques années plus tard, en 1902, après un terrible drame survenu au sein de la maison-atelier du peintre à Åsgårdstrand. Le soir du 11 se ptembre, Tulla Larsen eut l’idée de s’allonger à l’intérieur d’un cercueil bordé de bougies, faisant semblant d’avoir décédé après avoir pris une dose trop importante de morphine. Cependant, la réaction de son amant ne fut pas celle qu’elle avait espérée. Face à la vision d’un drame supplémentaire dans sa vie, Edvard Munch ressentit une immense douleur émotionnelle. Lorsqu’il comprit qu’il ne s’agissait que d’une farce, il se laissa gagner par la colère et perdit son sang-froid. La dispute qui suivit amena les deux amants à en venir aux armes et Edvard Munch fût gravement touché à la main. Cet incident mit définitivement fin à leur relation.