Portrait Edward Hopper

Edward Hopper : décrit l’homme et son monde, tel qu’un sociologue

Grâce à son style incontournable, Edward Hopper est aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs peintres modernes américains LoansCashNetUSA . À travers ses œuvres, il explorait les changements auxquels la société américaine faisait face avec la modernisation et l’industrialisation des grandes villes. Edward Hopper peignait la solitude des citadins dépassés par ces changements mais aussi celle des grandes villes et des grands espaces aux Etats-Unis. Si de nos jours, son talent semble indéniable, le peintre américain n’a pourtant pas rencontré le succès tout de suite…

I – La vie d’Edward Hopper

1. Enfance et formation

Bien qu’il soit aujourd’hui considéré comme le peintre newyorkais par excellence, Edward Hopper n’est pourtant pas originaire de la Grosse Pomme. Il est né le 22 juillet 1882 dans le petit village de Nyack, situé une quarantaine de kilomètres au nord de New York : c’est là qu’il passa toute son enfance. Son père Garret Henry Hopper était originaire du New Jersey et il tenait une boutique de tissus. Sa mère, Elizabeth Griffiths Smith, était héritière de plusieurs biens immobiliers : grâce à cela, la famille Hopper pouvait vivre confortablement. Edward Hopper avait une sœur plus âgée de deux ans, Marion Louise.

C’est à l’âge de treize ans qu’Edward Hopper commença à apprendre les techniques du dessin à l’encre, de la peinture et de l’aquarelle. Déjà à l’époque, il dessinait et peignait sur des sujets de société tels que l’immigration irlandaise, les inégalités entre les hommes et les femmes, la politique ou l’histoire des Etats-Unis. Il aimait également peindre sur l’art (notamment la photographie) et le sport (le baseball ou le cyclisme). Certaines de ses œuvres étaient à caractère humoristique, d’autres étaient plus sérieuses.

A dix-sept ans, Edward Hopper obtint son diplôme de fin d’études au lycée de Nyack. Passionné de dessin, il envisagea de devenir illustrateur. Ses parents, qui voyaient en lui beaucoup de talent, le soutinrent sans hésiter. Ils l’inscrivirent dans une école d’illustration newyorkaise, où le jeune artiste suivit des cours par correspondance depuis Nyack.

L’année suivante, il entra à la New York School of Art (depuis devenue la Parsons School of Design) où il commença par étudier l’illustration, conformément à son ambition initiale. Mais très vite, il se passionna également pour la peinture et il souhaita approfondir ses connaissances.

En deuxième année, il décida d’étudier la peinture, toujours au sein de la New York School of Art. Parmi les professeurs de peinture d’Edward Hopper à la New York School of Art, on compte le peintre américain William Merritt Chase qui était également le fondateur de l’école. Après avoir étudié à l’Académie des Beaux-Arts de Munich, William Merritt Chase eut une carrière honorable durant laquelle il côtoya les impressionnistes français, fit partie du Salon des artistes français et gagna plusieurs prix (notamment à l’Exposition Universelle de Paris en 1889 et en 1900). William Merritt Chase influença énormément Edward Hopper par la suite.

Un autre de ses professeurs fut l’artiste-peintre américain Robert Henri, figure majeure de l’« Ash Can School » (ou, en français, « école de la poubelle »). Rattachée (selon les critiques) au réalisme, l’« Ash Can School » se donne pour mission de peindre la réalité du quotidien des américains, sans en cacher le moins beau. Dans ses œuvres, Robert Henri montrait donc le gris de la ville de New York, sa pollution, les débuts de son industrialisation. Cette démarche influença grandement Edward Hopper dans la suite de sa carrière.

En 1903, Edward Hopper remporta un premier prix en peinture grâce à son travail de dessin d’après nature. Il obtint également une bourse pour la suite de ses études. Il avait alors seulement vingt-et-un ans. L’année suivante, il fut sélectionné parmi de nombreux brillants étudiants pour enseigner la peinture, le dessin et la gravure au sein de la New York School of Art.

À la sortie de l’école, Edward Hopper trouva un travail à temps partiel chez C.C. Phillips and Company, une agence de publicité, en temps qu’illustrateur publicitaire. Désirant en même temps élargir ses horizons artistiques, il partit voyager à plusieurs reprises, se rendant en Europe. Il tomba amoureux de Paris, où il fit trois séjours entre 1906 et 1910. Il passa alors des heures dans les musées, apprenant les techniques des plus grands maîtres tels que Gustave Courbet, Edouard Manet, Edgard Degas ou encore Rembrandt. Il découvrit l’impressionnisme de Camille Pissarro, Alfred Sisley et Auguste Renoir : cette découverte fut pour lui une révélation. L’artiste américain abandonna alors la palette de couleurs sombres qu’il avait acquises à la New York School of Art et adopta des couleurs plus pures et plus vives, comme le faisaient les impressionnistes.

À Paris, Edward Hopper se prit également d’une grande passion pour la culture et la langue française. Il apprit le français – qu’il continua de pratiquer toute sa vie durant. Il apprit par cœur des poèmes de Paul
Verlaine. Durant cette période, il réalisa environ trente tableaux qu’il ramena aux Etats-Unis, lorsqu’il revint s’y installer définitivement en 1908.
De retour à New York, il travailla pour d’autres agences de publicité mais aussi pour des magazines. Ses œuvres ramenées de Paris ne rencontrant aucun succès à New York, Edward Hopper était obligé d’exercer ce métier pour gagner sa vie, mais il ne lui plaisait pas. Plus tard, il avoua que s’il avait travaillé durant plusieurs années dans l’illustration commerciale, c’était uniquement pour gagner sa vie en attendant de rencontrer du succès avec ses œuvres. Mais pour lui, le dessin publicitaire n’était pas de l’art, il n’avait rien d’authentique et par conséquent, l’artiste qu’il était se trouvait très frustré.
Edward Hopper ne désespérait pourtant pas de devenir un jour un artiste-peintre reconnu. En 1908 puis en 1912, il participa à plusieurs expositions collectives. Son acharnement finit par payer : en 1913, à l’âge de trente-et-un ans, il vendit enfin sa première œuvre purement artistique, Sailing. Suite à cette première vente très encourageante, l’artiste décida de s’installer dans le quartier newyorkais de Greenwich Village où il recommença à peindre régulièrement.

Dès son retour aux Etats-Unis, il avait pris l’habitude de peindre durant son temps libre, abandonnant les sujets typiquement français pour peindre la réalité américaine. Ainsi, dans son studio de Greenwich Village, Edward Hopper adopta le style que l’on lui connaît aujourd’hui, peignant des scènes du quotidien à New York. Des sorties au cinéma au va-et-vient des transports en commun, les thèmes choisis par Edward Hopper illustraient un mode de vie typiquement américain à travers des scènes banales, presque ennuyeuses. Le peintre américain revint également à une palette plus sombre, situant souvent ses tableaux à la fin de la journée ou durant la nuit. Durant cette période, le peintre se concentrait beaucoup sur le cadrage, la composition de ses tableaux ainsi que les jeux d’ombres et de lumière.

En 1915, Edward Hopper apprit la technique de la gravure. Dans cette discipline, il continuait de s’inspirer de l’art français : sa gravure la plus connue, Soir bleu, est par exemple inspirée de Sensation, un poème d’Arthur Rimbaud publié en 1870. Se rendant régulièrement au Metropolitan Museum of Art pour observer ses impressionnantes collections de gravures, Edward Hopper continua de pratiquer cette discipline jusqu’à environ 1923.

2. Reconnaissance

En 1920, Edward Hopper exposa ses tableaux pour la première fois dans le cadre d’une exposition personnelle. L’événement se déroula au Whitney Studio Club de New York. Edward Hopper y présenta seize tableaux dont onze avaient été peints durant ses années parisiennes. Au terme de cet événement, l’artiste américain n’avait vendu aucune œuvre, mais l’exposition contribua à le faire reconnaître dans le milieu artistique newyorkais. Malgré ce début de reconnaissance, sa situation financière restait très modeste et il devait toujours travailler en tant qu’illustrateur commercial.

Ce n’est que cinq ans plus tard qu’il devint réellement célèbre, grâce à son œuvre The house by the railroad (en français : Maison au bord de la voie ferrée). Encore aujourd’hui, on considère cette œuvre comme l’une de ses meilleures. Achetée par le millionnaire Stephen Clark, elle fut donnée au Museum of Modern Art de New York en 1930. Elle fut la première œuvre inscrite au catalogue permanent du musée : aujourd’hui, elle fait toujours partie de sa collection !
1925 fut également l’année où Edward Hopper vendit plusieurs de ses gravures à de grands institutions muséales, lui permettant de quitter son emploi d’illustrateur commercial. Ainsi, le British Museum de Londres acheta à Edward Hopper sa gravure Night Shadows tandis que le Metropolitan Museum of Art de New York lui acheta quinze gravures !
L’année suivante, Edward Hopper se concentra pleinement à son travail d’artiste-peintre. Ce fut l’une des années les plus prolifiques de sa carrière.
Entre-temps, il avait épousé Josephine Verstille Nivison, surnommée « Jo », qui avait fréquenté la même école, suivi les cours de Robert Frank et était également artiste-peintre. Le couple s’était marié en 1924 : à partir de ce moment-là, Edward Hopper ne prit que son épouse pour modèle. Réputée jalouse et colérique, « Jo » n’aurait pas toléré que son mari peigne d’autres femmes. Malgré tout, le couple resta ensemble jusqu’à la mort d’Edward Hopper. Celui-ci avait beau ne pas être heureux avec Jo, il eut avec elle de nombreux projets, dont la construction d’une maison et d’un atelier d’artiste au Cap Cod en 1933.
Sur le plan de sa carrière, Edward Hopper avait réalisé son rêve de devenir un artiste-peintre reconnu. En 1930, le Whitney Museum of Modern Art acheta son tableau Early Sunday Morning (en français : Tôt un dimanche matin) pour une somme qui dépassait les espérances du peintre.

En 1933, le Museum of Modern Art de New York organisa une rétrospective de l’œuvre d’Edward Hopper, dont la reconnaissance auprès du public américain s’agrandit encore. Sa carrière était à son apogée. Durant cette période et jusqu’à la fin de sa vie, il gagna de nombreux prix, récompenses et médailles pour son art, notamment la Temple Gold Medal distribuée par la Pennsylvania Academy of Fine Arts ainsi qu’une médaille d’or décernée par le National Institute of Arts and Letters de New York. En 1945, il fut élu membre de l’Académie américaine des arts et des lettres et en 1953, il fut nommé « Doctor of Fine Arts » par l’Institut des arts de Chicago.
Edward Hopper peignit sa dernière œuvre en 1965 à l’âge de 83 ans. Elle est intitulée Two Comedians.
Ce tableau représente deux comédiens vêtus de blanc, debout sur une scène de théâtre. Ils semblent être en train de saluer à la fin du spectacle. Selon les experts, cette œuvre représente vraisemblablement Edward Hopper et sa femme Jo. A cette époque, ils étaient tous deux âgés et malades : ils savaient que leur fin était proche. Edward Hopper savait probablement que cette peinture était la dernière qu’il peindrait avant de décéder. Il l’a donc conçue comme un au revoir : en utilisant l’image des comédiens en train de se retirer de la scène, il se retirait du monde de l’art.
En 1966, le couple fut hospitalisé à plusieurs reprises et, à chaque fois, pour de longues périodes.
Edward Hopper n’avait plus le temps, ni la force de peindre. Le 15 mai 1967, il décéda à l’intérieur de son atelier, à New York. Sa femme Jo hérita de ses œuvres mais elle décéda dix mois plus tard, léguant l’ensemble des tableaux de son mari au Whitney Museum of American Art. Elle aussi était une peintre
de talent mais, contrairement à son époux, son travail fut oublié après sa mort.
Edward Hopper a influencé de nombreux artistes après sa mort, notamment le réalisateur Alfred Hitchcock qui s’est inspiré de la Maison au bord de la voie ferrée pour créer la maison du film Psychose (1960). Il a influencé bien d’autres réalisateurs célèbres comme Joel et Ethan Cohen ou Woody Allen, mais aussi tout un courant de la photographie contemporaine qui consiste à de capturer l’essence de l’« american way of life » à travers des clichés qui évoquent la solitude. On peut citer par exemple photographe français Arnaud Montagard.

II – L’Œuvre d’Edward Hopper

1. Evolution du style d’Edward Hopper

Du début à la fin de sa carrière, le style d’Edward Hopper n’a cessé d’évoluer. Il réalisa ses premiers tableaux au tout début du XXème siècle, lors de ses séjours à Paris. À cette époque, l’artiste américain courait de musée en exposition, s’intéressant aussi bien aux peintres impressionnistes français qu’aux peintres néerlandais, admirant Edgard Degas ainsi que les réalistes comme Gustave Courbet. Dans ses premières œuvres, Edward Hopper peignait des vues de la capitale (Le Pont des arts, 1907 ou encore Le Pavillon de Flore, 1909).

Bien qu’il fréquentât des artistes impressionnistes puis des artistes cubistes, c’est plutôt les principes du réalisme qui le séduisirent. Ce courant artistique était apparu en peinture au milieu du XIXème siècle.
Les artistes réalistes cherchaient à représenter sur la toile le quotidien de leurs contemporains. Par opposition au romantisme, le réalisme montrait une réalité sans filtre qui permettait aux artistes d’aborder dans leurs œuvres des sujets de société : religion, travaux agricoles et ouvriers… On retrouva par la suite cette intention dans chacune des œuvres américaines d’Edward Hopper.

À Paris, Edward Hopper commença à forger son style, qui se caractérise notamment par des compositions simples, de grands aplats de couleur et une structuration de l’espace autour de formes géométriques, angles, lignes verticales et horizontales. L’apprentissage du peintre en Europe le marqua à vie : à son retour aux Etats-Unis, il continua pendant plusieurs années à peindre des vues de Paris, parmi lesquelles on retrouve la célèbre toile Soir bleu (1914). Il déclara également quelques années plus tard :

« Tout m’a paru atrocement cru et grossier à mon retour [en Amérique]. Il m’a fallu des années
pour me remettre de l’Europe »

Peu à peu, au cours de la décennie 1920, Edward Hopper abandonna les thèmes parisiens pour se consacrer à la peinture de paysages typiquement américains. Au même moment, il abandonna la palette de couleurs impressionnistes et se tourna vers des couleurs plus sombres, jouant avec les contrastes des ombres et des lumières comme dans Fenêtres, la nuit (1928).
D’abord, ses tableaux américains ne comportaient que très peu, voire pas du tout, de présences humaines. C’est vers la fin des années 1920 que l’artiste commença à introduire des personnages dans ses œuvres. Petit à petit, l’artiste leur accorda de plus en plus d’importance. D’ici la fin des années 1930 et le début des années 1940, l’humain s’était mis à occuper une place centrale dans les tableaux d’Edward Hopper (Nighthawks (ou, en français, Noctambules), 1942).
Par la suite, le peintre affina encore son travail sur les personnages en leur attribuant une véritable profondeur psychologique. En même temps, il épura les décors des scènes dépeintes, ce qui eut pour effet d’accentuer encore l’importance de l’élément humain sur chacune de ses toiles.

2. Les thèmes favoris d’Edward Hopper

a) Les paysages urbains

Au cours de sa carrière, Edward Hopper peignit aussi énormément de paysages urbains. Qu’il s’agisse d’appartements en ville (Fenêtres, la nuit, 1928), de restaurants (Noctambules, 1942), de cafés (Automate, 1927), d’une rue commerciale (Tôt un dimanche matin, 1930), d’un cinéma (Cinéma à New York, 1939) ou encore d’un train (Chair car, 1965), le peintre représentait tous les aspects d’une Amérique en pleine transformation économique. Aucun de ses tableaux ne montrait les usines de l’Amérique industrielle. Edward Hopper préférait en effet représenter l’Amérique moderne, dominée par le secteur tertiaire et l’économie de services.

b) Les paysages ruraux

À travers ses œuvres, Edward Hopper montrait également les paysages de l’Amérique rurale. Il peignit ainsi beaucoup de vues du bord de mer (Colline avec phare, 1927 ou Le phare à Two Lights, 1929) mais aussi des scènes se déroulant au Cap Cod, où se trouvait la propriété d’été qu’il avait fait construire avec sa femme Jo (Cape Cod Evening, 1939 et Cape Cod Morning, 1950). Au cours de sa vie, Edward Hopper voyagea également beaucoup dans les Etats-Unis (particulièrement vers l’ouest), au Canada et au Mexique. Durant ces voyages sur la route, il fut inspiré par les paysages isolés et désertés de l’Amérique rurale, comme par exemple les lignes de voie ferrée (Coucher de soleil sur la voie ferrée, 1929) ou les stations-service (Essence, 1940).

c) L’architecture

L’architecture était l’un des sujets de prédilection d’Edward Hopper. Cet intérêt lui venait de son séjour à Paris. L’artiste était alors passionné d’architecture et il avait pris l’habitude de réaliser des croquis des bâtiments qu’il pouvait croiser. Ainsi, on retrouve parmi ces toiles de nombreuses peintures de maisons et bâtisses, parfois isolées ou abandonnées, qui symbolisent un page d’or à présent révolu (Maison au bord de la voie ferrée, 1925 ou Maison au crépuscule, 1935).

d) La solitude et l’aliénation

À travers ses œuvres, Edward Hopper a souvent représenté des personnages anonymes, sans expression sur le visage, qui semblent plongés dans leurs pensées et gardent leurs distances avec les autres protagonistes. Ces personnages dégagent une impression de solitude voire d’aliénation sociale. À travers eux, le peintre cherchait à montrer qu’au sein d’une grande ville en pleine transition industrielle ou économique (comme New York à son époque), les individus se sentent seuls. Ils sont alors contraints de se tourner leurs propres pensées intérieures.

3. Edward Hopper, témoin de son époque

Dans ses tableaux, Edward Hopper représentait les Etats-Unis tels qu’ils l’étaient à son époque : un pays en pleine mutation économique. L’isolement et l’aliénation des personnages au sein de grandes villes anonymes et impersonnelles est l’une des lignes directrices de l’Œuvre du peintre. Ces personnages évoluent dans un entre-deux : l’Amérique du passé est révolue et l’ère de la modernité en est à son tout début. La plupart de ses personnages semblent regretter le passé et paraissent mal à l’aise dans un monde moderne entièrement nouveau.
Afin de situer ses toiles en plein cœur de l’Amérique moderne, Edward Hopper insérait de nombreuses références à la publicité (l’enseigne lumineuse de Chop Suey, l’enseigne Esso de Portrait d’Orléans…) mais aussi au monde de l’automobile. Entre les hôtels (Hall d’hôtel, 1943), les motels (Western Motel, 1957), les routes (Route à quatre voies, 1956) et les stations essence (Gas, 1940), Edward Hopper faisait référence à travers ses œuvres à l’essor de l’industrie automobile et de l’économie du voyage.

Aussi, il est important de noter qu’à l’époque d’Edward Hopper, l’Amérique connaissait une autre mutation majeure : la libération de la femme. Cela transparaît également dans les œuvres du peintre américain. Dans Soir bleu (1914) ou Chop Suey (1929), Edward Hopper représente des femmes arborant un maquillage très voyant. Dans Soleil du matin (1952) ou Matin en Caroline du Sud (1955), leurs jambes se dévoilent avec des robes plus courtes et plus légères. Les toiles Intérieur en été (1909), Onze heures du matin (1926), Midi (1949) ou Femme au soleil (1961) montrent même des femmes érotisées.

III – Quelques œuvres représentatives d’Edward Hopper

1. House by the Railroad/Maison au bord de la voie ferrée (1925)

Edward Hopper était passionné d’architecture et il était particulièrement fasciné par l’architecture de la fin du XIXème siècle : les maisons victoriennes, les bâtiments construits à la mode européenne… Dans ses tableaux, il montrait en effet très peu de gratte-ciels, symboles de la modernité à New York. On les voit dans le tableau Portiques à Manhattan (1928), mais ils ne sont pas le sujet principal de l’œuvre. On les devine également dans les divers tableaux où le peintre invite le spectateur à observer ses personnages dans leur vie quotidienne, à travers les fenêtres : Onze heures du matin (1926), Fenêtres, la nuit (1928), Bureau à New York (1962)… Mais là encore, ils ne sont pas le sujet de l’œuvre.
En revanche, l’artiste a souvent, dans ses œuvres, donné la part belle aux bâtiments anciens. Maison au crépuscule (1935) et Maison au bord de la voie ferrée (1925) en sont de très bons exemples. Le second représente une maison victorienne désuète, visiblement tombée dans l’oubli : à cette époque, ce style d’architecture était déjà considéré comme passé de mode et l’on cherchait à construire des maisons neuves à l’allure plus moderne.
Il semblerait que la maison représentée dans ce tableau n’ait jamais existé. En effet, lorsque l’historien de l’art demanda à Edward Hopper où exactement se trouvait la maison de son tableau, le peintre se contenta de désigner son propre crâne.
Sur la toile, peu d’éléments sont représentés et le cadrage est très resserré autour de la maison. Cette composition non seulement donne l’impression que le paysage est entièrement désert et que la maison est complètement abandonnée, mais aussi instaure une ambiance très spéciale dans ce tableau. En effet, il se dégage de cette scène un sentiment de calme mais qui serait également teinté d’oppression. Ce type d’ambiance est devenu par la suite la marque de fabrique d’Edward Hopper.
Dans Maison au bord de la voie ferrée, le spectateur peut tout à fait saisir la dimension angoissante du paysage représenté. D’ailleurs, cela n’a pas échappé à Alfred Hitchcock puisque le réalisateur américain s’est largement inspiré de ce tableau pour imaginer la maison de Norman Bates dans le célèbre Psychose.

2. Early Sunday Morning/Tôt un dimanche matin (1930)

Aujourd’hui l’un des plus célèbres tableaux d’Edward Hopper, Tôt un dimanche matin représente, selon son auteur, la Septième avenue à New York. Cependant, le peintre n’est pas rentré dans les détails : par exemple, le spectateur ne peut absolument pas lire les noms des boutiques ; le bois gravé des portes et les barreaux des fenêtres sont à peine esquissés.
La rue est entièrement déserte : on devine la présence humaine seulement grâce aux lumières du premier étage. Les boutiques sont fermées, désertes et éteintes. Comme souvent chez Edward Hopper, il se dégage de cette toile une impression de solitude. On est dimanche, il est très tôt, la ville de New York est encore endormie. Le spectateur se retrouve donc seul observateur de ce paysage urbain.

3. Room in New York/Chambre à New York (1932)

Comme beaucoup d’artistes-peintres, Edward Hopper était une personne de nature observatrice. Il avoua lui-même que, lorsqu’il se promenait dans les rues de New York en pleine nuit, il levait les yeux et regardait les intérieurs des appartements éclairés. Nombreux sont ses tableaux qui explorent ce thème : on peut citer par exemple, Fenêtres, la nuit et Chambre à New York. Dans ces tableaux, Edward Hopper invite le spectateur à observer le quotidien des newyorkais à travers leur fenêtre.

Cet acte de voyeurisme est caractéristique des grandes villes. En effet, la vie au sein d’une mégapole peut être vue de deux manières. Soit l’on se considère totalement anonyme puisqu’on se fond dans la population, soit l’on se considère trop visible aux yeux des autres puisque chacun vit proche de son voisin. Dans Chambre à New York, Edward Hopper montre que ses personnages peuvent facilement être espionnés à leur insu lorsque la ville est plongée dans la nuit et que leur appartement est éclairé.
Une fois de plus, les personnages présents sur le tableau sont victimes d’un lourd sentiment de solitude, bien qu’ils vivent dans le même espace. L’homme est plongé dans son journal et ne prête aucune attention à sa femme. Quant à celle-ci, elle est assise en face de son mari mais lui tourne le dos et semble accaparée par son piano. Cette scène démontre bien la solitude des citadins : alors même que le couple se trouve dans la même pièce, il pourrait tout aussi bien être dans deux pièces séparées.
Cette thématique récurrente chez Edward Hopper est d’ailleurs toujours d’actualité à notre époque, où l’on a tendance à s’isoler volontairement ou involontairement d’un groupe en se plongeant dans son téléphone portable.

4. Gas/Essence (1940)

Avant de peindre Gas, Edward Hopper avait déjà une idée précise de la scène qu’il voulait représenter. Il sillonna les Etats-Unis dans le but de trouver un paysage de station-service qui ressemblerait à ce qu’il avait en tête. Mais il ne trouva jamais ce paysage. Il peignit donc Gas en prenant pour modèle plusieurs parties de différentes stations-services croisées sur sa route. Ainsi, la route déserte bordée d’arbres rappelle celle qu’empruntait l’artiste pour se rendre dans sa résidence du Cap Cod, où il allait tous les étés. Mais les pompes à essence ont été peintes d’après une station-service située tout à fait autre part.
Il règne dans ce tableau une ambiance mystérieuse voire quelque peu inquiétante. La scène se déroule en fin de journée, lorsqu’il commence à faire sombre. La route est déserte, mais la station-service l’est aussi, à l’exception d’un employé qui se trouve au niveau des pompes et que le spectateur n’aperçoit pas du premier coup. La lumière artificielle venant de l’intérieur du bâtiment ajoute encore une dimension dramatique au tableau.
Encore une fois, Edward Hopper montre, à travers son tableau, la solitude des routes américaines à la tombée de la nuit. L’employé de la station-service est isolé, seul au milieu de nulle part, au sein d’un décor qui reflète l’ère moderne, avec l’adoption de l’automobile comme moyen de transport personnel.

5. Nighthawks/Noctambules (1942)

Nighthawks est le tableau le plus célèbre d’Edward Hopper et il est certainement le plus caractéristique de son style si particulier. On y voit l’intérieur d’un restaurant en pleine nuit. Comme il a l’habitude de le faire lorsqu’il peint des intérieurs d’appartements ou de bureaux, Edward Hopper place le spectateur en-dehors du restaurant, le rendant seulement témoin – et non acteur – de la scène. Celle-ci semble calme et silencieuse. Peut-être trop ? La nuit, les rues désertes et l’absence d’expression des quatre personnages sont autant d’éléments qui nous font penser qu’il règne une certaine tension dans cette scène – une tension qui va peut-être mener à une situation dramatique ?

En-dehors du restaurant, les rues sont désertes et les fenêtres des appartements sont toutes éteintes, ce qui laisse penser au spectateur qu’il est une heure avancée de la nuit (d’où, aussi, le titre du tableau). Le restaurant est un diner typiquement américain, avec son bar, ses tabourets et ses immenses percolateurs de café.

On peut apercevoir quatre personnages à l’intérieur du restaurant : un homme de dos, un couple de face et un employé du diner. Pour représenter la femme sur le tableau, Edward Hopper aurait pris pour modèle sa propre épouse, Jo. Cependant, rien n’indique la relation entre elle et l’homme qui se trouve à ses côtés. Est-il son mari ? Se sont-ils rencontrés au cours de la soirée ou même à l’intérieur du restaurant ? La femme est bien coiffée, bien habillée et très maquillée : on peut alors émettre deux hypothèses la concernant. Soit elle revient d’une soirée mondaine où elle a pu aller avec l’homme qui se trouve à ses côtés, soit elle est son amante et le couple a prévu de se retrouver dans ce lieu. En tout cas, leur relation est sans aucun doute de nature amoureuse puisque les deux individus se tiennent presque la main.
Quant à l’homme de dos, on n’en sait pas plus sur lui. Pourquoi est-il ici à cette heure avancée de la nuit ? Pourquoi est-il seul ? Le spectateur n’a pas de réponse à ces questions, ce qui rajoute un peu de mystère au tableau.
Aujourd’hui exposé à l’Art Institute of Chicago, Nighthawks est l’œuvre que l’on associe automatiquement à Edward Hopper. Cette toile a eu une influence majeure sur de nombreux domaines de la culture : cinéma, photographie, jeux vidéo…

6. Morning Sun/Soleil du matin (1952)

Morning Sun est encore un tableau qui dépeint l’isolement des hommes et des femmes au sein d’une ville moderne. Sur cette toile, on peut voir une femme assise sur un lit baigné par le soleil du matin. Elle fait face à la fenêtre et regarde l’horizon d’un air impassible.
On peut facilement deviner que la femme du tableau se trouve à l’intérieur d’un gratte-ciel moderne.
Par la fenêtre, on aperçoit le toit d’un autre immeuble : la chambre de la protagoniste est donc située assez haut et surplombe la ville. Cela permet de planter le décor du tableau en situant la femme au cœur d’une ville moderne, peut-être New York.
A l’intérieur de la chambre, le décor est entièrement blanc et immaculé. Les murs sont blancs, les draps du lit sont blancs, le rebord de la fenêtre est blanc. Tout ce blanc donne l’image d’une chambre impersonnelle et renforce le caractère anonyme de la vie au sein d’une grande ville.
La femme est seule. Son regard est tourné vers la fenêtre mais elle n’a aucune expression : elle ne semble pas être en train de regarder le paysage. On peut deviner qu’elle est plongée dans ses propres pensées. Le peintre ne donne aucune indication sur le personnage. Cependant, si l’on ne sait rien d’elle, sa solitude saute tout de même aux yeux.