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Impression, Soleil levant de Claude Monet, 1872

Devenu le symbole du mouvement impressionniste en peinture, Impression, Soleil levant est aujourd’hui l’une des œuvres les plus célèbres de Claude Monet. Et pourtant, du vivant de l’artiste, cette toile était loin de faire l’unanimité chez ses contemporains. Depuis, Impression, Soleil levant a soulevé bien des interrogations et a suscité bien des intérêts, gagnant au fil des années sa place bien méritée parmi les chefs-d’œuvre incontournables de l’histoire de l’art.

I – Claude Monet, chef de file du mouvement impressionniste

Bien que né à Paris, en 1840, Claude Monet vécut toute son enfance au Havre. Ce fut là-bas qu’il apprit à peindre, alors qu’il était encore adolescent. Il y revint régulièrement tout au long de sa vie. En tant que peintre, il fut fortement influencé par les paysages industriels et portuaires du Havre, qui furent notamment le sujet du tableau qui lui permit d’entrer dans l’histoire de la peinture : Impression, Soleil levant.

En 1859, Claude Monet emménagea à Paris pour étudier la peinture à l’Académie Suisse, puis auprès du peintre suisse Charles Gleyre. Là-bas, il rencontra d’autres artistes. Originaire d’Honfleur, le peintre Eugène Boudin eut, aux côtés de l’artiste néerlandais Johan Barthold Jongkind et du peintre français Eugène Delacroix, une immense influence sur le jeune Claude Monet.

En 1870, alors que la guerre éclatait en France, Claude Monet s’exila à Londres, où il découvrit la peinture de William Turner et rencontra le peintre français Camille Pissarro. L’année suivante, il voyagea également en Hollande, dont les paysages le fascinèrent, avant de regagner la France.

Grâce à ces nombreuses influences, Claude Monet se forgea son propre style en tant que peintre. En 1874, une première exposition organisée au sein de l’atelier du photographe Nadar lui permit de présenter au public sa première œuvre impressionniste : Impression, Soleil levant. Vivement décriée par les critiques de l’époque, cette œuvre fut pourtant l’instigatrice d’un tout nouveau courant artistique qui influença par la suite bien des générations de peintres. Considérée comme la première œuvre impressionniste (et d’ailleurs, le mouvement artistique en tire son nom !), cette toile fait encore aujourd’hui beaucoup parler d’elle… en bien !

Quatre ans après l’exposition, Claude Monet quitta Paris pour la Normandie, où il s’installa avec sa famille. Là-bas, il trouva l’inspiration dans les paysages de la côte normande. Plus tard, la famille Monet déménagea à nouveau, cette fois à Giverny, où le peintre réalisa plusieurs de ses peintures les plus reconnues aujourd’hui. Il y resta jusqu’en 1926, année où il décéda d’un cancer des poumons.

II – Histoire de l’œuvre

1. La genèse de l’œuvre

Durant l’hiver 1872-1873, Claude Monet séjourna au Havre, la ville de son enfance. Il était cette fois accompagné de son épouse Camille Doncieux et de leur fils Jean. La famille Monet avait loué une chambre au sein de l’Hôtel de l’Amirauté. Depuis cette chambre, Claude Monet pouvait apercevoir tout le bassin de l’avant-port du Havre. A l’époque, le Havre était un port encore prospère : on était en pleine révolution industrielle et les infrastructures portuaires n’avaient pas encore subi les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale.

Un matin, au lever du jour, le peintre assista au lever de soleil sur le port du Havre. Inspiré par la beauté de cette vue, il installa une toile devant la fenêtre, se saisit de son pinceau et commença à peindre ce qu’il voyait. Dans ce tableau peint à la manière des marines d’Eugène Delacroix et de William Turner, le peintre représenta tout ce qu’il voyait, de la brume matinale au soleil levant, rond et orangé, qui se reflète dans le bassin. Si à première vue, cette œuvre semble floue et peu détaillée, Claude Monet y a pourtant peint absolument tout, y compris les reflets des bateaux et barques ainsi que le paysage industriel du port du Havre à l’arrière-plan. La réalisation de cette toile prit environ une heure à l’artiste. Il l’intitula « Vue du Havre ».

2. Présentation de l’œuvre devant le public

Fin 1873, Claude Monet était à nouveau à Paris lorsqu’il créa, avec d’autres artistes, la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs. Le 27 décembre, il signa la charte de cette toute nouvelle coopérative artistique, apposant son nom aux côtés de celui d’Auguste Renoir, de Camille Pissarro, d’Alfred Sisley, d’Edgar Degas et de Pierre Prins. La Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs organisa sa toute première exposition dans l’un des anciens studios du photographe Nadar, à Paris. Cet événement eut lieu entre le 15 avril et le 15 mai 1874.

Claude Monet décida d’y présenter sa toile réalisée un peu plus d’un an plus tôt à la fenêtre de l’Hôtel de l’Amirauté. Lorsque le frère d’Auguste Renoir, le journaliste Edmond Renoir, fut chargé de rédiger le catalogue de présentation de l’exposition, il demanda à Claude Monet s’il pouvait trouver un titre plus poétique pour son œuvre « Vue du Havre ». En guise de réponse, le peintre écrivit « Mettez Impression ». Edmond Renoir compléta alors ce nouveau titre par l’expression « Soleil levant ».

Claude Monet n’a pour autant pas inventé le terme « impression » en peinture. Depuis les années 1850, les peintres paysagistes employaient déjà cette expression pour désigner en peinture le rendu de l’ambiance plutôt que des détails d’un paysage. Mais c’est bel et bien « Impression, Soleil levant » qui lui donna ses lettres de noblesse… étrangement, grâce à une critique négative dans la presse !

3. Réception de l’œuvre par la critique

Peu après l’exposition, le magazine conservateur Le Charivari publia une critique acerbe signée par le critique d’art Louis Leroy. L’article parut le 25 avril 1874 sous le titre ironique et péjoratif « L’exposition des impressionnistes ». Dans cet article, Louis Leroy avait écrit une conversation entre deux visiteurs (fictifs) de l’exposition donnée au sein de l’ancien studio de Nadar. L’un de ces personnages était un peintre paysagiste et lorsqu’il s’arrêta devant le tableau de Claude Monet, il s’exclama : « Que représente cette toile ? Impression ! Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Quelle liberté ! Quelle facilité de travail ! Le papier peint à l’état embryonnaire est plus fini que ce paysage marin ! ».

Peu après, le critique Jules-Antoine Castagnary reprit ce terme mais cette fois-si dans un sens positif. Le 29 avril 1874, il publia dans Le Siècle une critique encourageante intitulée « Exposition du boulevard des Capucines. Les Impressionnistes ». A propos de l’œuvre de Claude Monet, il écrivit : « Le mot même est passé dans leur langage : ce n’est pas « paysage », c’est « impression » que s’appelle au catalogue le Soleil levant de Monsieur Monet. Par ce côté, ils sortent de la réalité et entrent en plein idéalisme ».

Suite à cette critique positive, le terme « Impressionniste » fut définitivement adopté pour désigner le nouveau courant artistique représenté par Claude Monet et les autres peintres ayant participé à cette exposition. Impression, Soleil Levant fut naturellement considéré comme l’incarnation du mouvement impressionniste.

Quant au critique Ernest Chesneau, il ne manqua pas de souligner la ressemblance entre Impression, Soleil levant et certains paysages de William Turner, qui peignait notamment des vues sur la Tamise. Effectivement, Claude Monet admiré le peintre anglais depuis son séjour à Londres et son influence était palpable dans ses œuvres de l’époque.

4. Acquisition de l’œuvre

Lorsque l’exposition de 1874 fut terminée, un ami collectionneur d’art de Claude Monet lui acheta sa toile Impression, Soleil levant pour 800 francs. Quelques années plus tard, celui-ci fit faillite et sa collection d’œuvre d’art fut vendue aux enchères pour des prix dérisoires. A cette époque, encore peu de collectionneurs s’intéressaient à l’art impressionniste. La toile fut finalement vendue au collectionneur roumain Georges de Bellio pour 210 francs, en 1878. Celui-ci la transmit ensuite à son gendre, Ernest Donop de Monchy.

En 1938, l’œuvre quitta le domaine privé et fut donnée par la famille Donop de Monchy au Musée Marmottan de Paris. Mais son histoire n’était pas terminée pour autant. Durant la guerre, l’œuvre fut transférée au Château de Chambord afin d’être protégée de possibles bombardements ennemis. Elle était alors répertoriée sous le nom erroné Soleil couchant. A partir de 1957, le tableau fut définitivement transféré au Musée Marmottan où il devait être exposé au sein de la collection permanente. Et pourtant, à cette époque l’œuvre suscitait encore peu d’intérêt : ce n’est qu’en 1965 que le musée lui redonna son titre d’origine, Impression, Soleil levant.

Vingt ans plus tard, le tableau fut dérobé en même temps que quatre autres toiles de Claude Monet et deux tableaux d’Auguste Renoir. Impression, Soleil levant ne fut retrouvé qu’en 1990 en Corse. L’œuvre fut alors une fois de plus transférée au Musée Marmottan. Au cours de la décennie 1990, l’établissement fut d’ailleurs rebaptisé Musée Marmottan Monet, un nom qui lui va parfaitement puisque ce musée est aujourd’hui celui au monde qui comporte le plus d’œuvres de Claude Monet !

III – Analyse de l’œuvre

1. Composition du tableau

A première vue, Impression, Soleil levant peut sembler être un tableau peint à la va-vite, mais lorsqu’on le regarde de plus près, on ne peut que noter l’intelligence de sa composition. Dans toutes les formes d’art, que ce soit le dessin, la peinture ou la photographie, une composition intéressante se base sur la fameuse Règle des tiers. Celle-ci découpe l’œuvre en trois parties verticales égales et trois parties horizontales égales et la composition de l’œuvre se construit sur ce découpage en tiers.

Ici, on remarque que le ciel occupe le tiers supérieur du tableau tandis que les deux tiers inférieurs sont consacrés à la mer. Le paysage est ainsi peint en lignes : le ciel, l’horizon formé par le port du Havre et la mer. Dans cette horizontalité, Claude Monet est tout de même parvenu à donner de la profondeur de champs à son tableau et ce, grâce aux trois barques de pêcheurs. En effet, celle qui est représentée au premier plan est de plus grande taille mais elle est aussi de couleur plus foncée que les autres. Et en effet, plus les barques s’éloignent du peintre, plus elles sont petites et de couleur claire. La troisième barque est déjà peinte dans la même nuance de couleur que le port à l’horizon et cet effet souligne avec intelligence son éloignement.

2. Couleurs et lumière

Dans Impression, Soleil levant, Claude Monet a peint un moment bien précis de la journée : l’aube, c’est-à-dire le moment où le soleil se lève. Pour en restituer au mieux l’ambiance, il n’a pas hésité à jouer sur les couleurs et sur la luminosité de son tableau.

On peut effectivement appuyer avec certitude que les couleurs de l’œuvre Impression, Soleil levant renvoient au passage entre la nuit et le jour. Ainsi, ces couleurs marquent la dualité entre la fin de la nuit et le début du jour. La majorité de la toile est peinte dans des nuances de gris bleuté. A travers cette couleur, on devine la nuit qui s’efface et la brume matinale. L’unique couleur chaude que l’on peut voir sur cette toile est l’orange du disque solaire, que l’on retrouve dans le reflet du soleil mais aussi dans les nuages rougeoyants.

L’orange utilisé pour représenter le soleil est ce qui attire en premier les yeux du spectateur. Le soleil est effectivement le sujet central du tableau et il est bien mis en valeur par ce contraste de couleurs froides et chaudes.

3. Analyse, lever ou coucher du soleil ?

Entré au musée Marmottan sous le nom de Soleil couchant, ce tableau a soulevé bien des interrogations au fil des années. De nombreux experts ont ainsi soutenu que ce tableau avait été peint en fin de journée et qu’il représentait un soleil couchant sur le port du Havre. D’autres soutenaient qu’il s’agissait bien d’un soleil levant. Pour mettre un terme à ces doutes, le musée Marmottan Monet mena une enquête sur le sujet, qui fut publiée dans les détails en 2014.

Pour connaître précisément la date et l’heure à laquelle avait été peint Impression, Soleil levant, les experts chargés de l’enquête observèrent et analysèrent toute une série de données topographiques, astronomiques et scientifiques. Ainsi, ils analysèrent aussi bien la hauteur de la marée sur la toile, que la météo ou encore la position du soleil. Ils arrivèrent ainsi à une date très précise : Claude Monet aurait ainsi réalisé son Impression, Soleil levant le matin du 13 novembre 1872, à 7h35. L’aube s’était alors levée depuis environ 30 minutes. Cette enquête permit de tranquilliser ceux qui doutaient mais aussi de légitimer le titre de l’œuvre puisqu’il s’agit définitivement d’un lever de soleil !

Mais l’artiste n’a pas seulement cherché à représenter un beau lever de soleil. S’il a peint ce lever de soleil, à cet endroit précis, c’était aussi dans le but d’évoquer sur la toile l’un de ses thèmes favoris : celui de la Révolution industrielle. En effet, Claude Monet aurait pu représenter une plage ou un port de plaisance, qui auraient certainement été des sujets plus esthétiques. Mais il a plutôt choisi de représenter le port du Havre, la ville de son enfance, avec ses usines, ses bâtiments d’industrie et ses fumées, qui donnent à tout le paysage l’aspect brumeux de sa ville d’adoption, Londres.

Impression, Soleil levant confronte le monde traditionnel des pêcheurs qui s’activent à l’aube sur leurs barques de bois, au monde moderne des bateaux de commerces, des industries et des usines. Sur la toile, le premier plan montre le monde tel qu’il l’était tandis que l’arrière-plan en montre l’avenir.

D’un point de vue technique, ce tableau est l’œuvre impressionniste par excellence. On retrouve toutes les techniques qui furent par la suite adoptées par toute une génération de peintres impressionnistes, néo-impressionnistes et pointillistes, à savoir : les coups de pinceau visibles, les couleurs pures qui n’ont pas au préalable été mélangées sur la palette, l’impression de flou donnée au paysage, la mise en valeur de la lumière et le jeu sur les couleurs.

Tout cela donne au tableau des airs d’esquisse voire de brouillon. Mais cet effet était voulu par le peintre : par l’urgence et la rapidité des coups de pinceau et par le choix restreint de couleurs, ce tableau symbolise le côté éphémère de la scène. Le lever de soleil est un paysage qui change très vite et Claude Monet l’a peint sur le moment, avant qu’il ne disparaisse. D’où la rapidité des coups de pinceau.

Mais ce n’est pas tout : les traits visibles symbolisent aussi le mouvement de la scène. Dans le ciel, les coups de pinceau représentent les nuages, qui sont en mouvement constant puisqu’ils se déplacent et changent de couleur au fur et à mesure que le disque soleil se déplace. Dans l’eau, les coups de pinceau représentent les vagues et le mouvement des barques. Cette œuvre a été réalisée en une heure mais l’on doit reconnaître que l’artiste a pensé à tout !