jason pollock portrait

Jackson Pollock : peintures en action pour un artiste non-conventionnel !

Considéré comme le père de l’expressionnisme abstrait, Jackson Pollock fut en réalité un artiste non-conventionnel qui ne voulait pas appartenir à un courant artistique spécifique. Bien que tardivement, il fut reconnu de son vivant mais c’est surtout après sa mort que ses tableaux sont entrés dans l’histoire. Sensible, timide et psychologiquement plutôt fragile, il était aussi un artiste avec des convictions. Sa vision très particulière de l’art, fortement inspirée par l’univers des Indiens d’Amérique qui avait marqué son enfance, l’a amené à devenir l’une des figures majeures de l’« Action Painting ».

I – La vie de Jackson Pollock

1. Son enfance

Paul Jackson Pollock est né à Cody, dans le Wyoming aux Etats-Unis, le 28 janvier 1912, au sein d’une famille d’agriculteurs d’origine irlandaise et écossaise. Durant toute son enfance, on l’appela par son premier prénom, Paul. Jackson est en fait son nom d’artiste, qu’il n’utilisa qu’à partir de 1930.

De sa naissance à ses seize ans, lui et sa famille déménagèrent sans cesse mais ils restèrent toujours dans l’ouest américain, notamment dans les Etats de Californie et d’Arizona. Les paysages et l’histoire de l’ouest américain, avec ses terres indiennes et ses grands espaces sauvages, eurent plus tard une grande influence sur l’œuvre de Jackson Pollock.

Enfant, le futur peintre américain vivait avec son père, LeRoy McCoy Pollock, sa mère, Stella McClure et quatre frères. Il était le cadet de la fratrie. Il était né à un moment où sa mère espérait fort avoir enfin une fille. Quant à son père, il avait fondé plusieurs entreprises agricoles mais celles-ci connaissaient peu de succès et étaient financièrement peu fructueuses. Il fut finalement contraint de renoncer à ses entreprises et de trouver un autre travail. Il trouva un emploi sur un chantier mais celui-ci était situé assez loin du domicile familial. A partir de ce moment-là, le père fut moins présent pour sa famille et surtout, il se mit à boire et devint alcoolique. Un destin qui frappera également, plus tard, chacun de ses cinq enfants.

En tant que dernier né de la fratrie, Jackson Pollock était de tempérament timide. Ce trait de caractère resta tout au long de sa vie : le peintre fut toujours mal à l’aise en public mais aussi mal à l’aise avec les femmes.

C’est à l’âge de quinze ans que Jackson Pollock commença à boire, à un tel point qu’il devint, comme son père, alcoolique. Il était encore au lycée. Durant cette période, il avait de plus en plus de mal à suivre les cours, si bien qu’il finit par quitter ses études l’année suivante, en 1928, avant même d’avoir obtenu son diplôme.

2. Sa formation de peintre

A l’âge de onze ans, Jackson Pollock visita la tribu indienne des Navajos et assista à ses rites, notamment ses danses et ses peintures. S’il ne s’intéressait pas encore réellement à l’art à cette époque, cette première confrontation à l’« Art primitif » des Navajos le fascina. C’est notamment leur utilisation des couleurs qui éveilla son intérêt. Cette fascination nouvelle préfigura certainement son style futur en tant que peintre.

A cette époque, deux de ses frères plus âgés, Charles et Sand, pratiquaient déjà le dessin d’observation. Ils étaient tous les deux plutôt doués. Au fil des années, Jackson Pollock chercha à les imiter. Ses frères l’incitèrent à lire des magazines traitant de l’art moderne à Paris et le futur peintre fit ses premiers essais, qui furent selon lui, peu concluants. Cependant, son intérêt pour l’art continua à croître et le futur artiste s’intéressait toujours plus à l’actualité artistique dans le monde, dont lui parlait beaucoup son frère Charles.

Lorsque commença son combat contre l’alcoolisme, à l’adolescence, Jackson Pollock peignit beaucoup plus, cherchant à exorciser toutes ses émotions négatives dans son art. Son frère Charles était entré à l’Institut d’art de Los Angeles ; Jackson Pollock décida de suivre ses traces en intégrant l’école des arts manuels de Los Angeles.

Mais il était un élève rebelle qui n’hésitait pas à partager ses opinions d’extrême-gauche et son refus de se plier à l’autorité, quelle qu’elle soit. Il publia, au sein du journal de l’école, une critique incendiaire des enseignements dispensés, ce qui lui valut un renvoi définitif.

En 1930, il suivit son frère Charles à New York, où il s’installa également. Là-bas, il se forma auprès du peintre Thomas Hart Benton et il découvrit, toujours grâce à son frère, des peintres muralistes mexicains tels que Diego Rivera ou José Clemente Orozco. Il aima tellement leur travail qu’il prit à son tour des cours de peinture murale, toujours auprès de Thomas Hart Benton. C’est également à New York que Jackson Pollock découvrit le cubisme de Pablo Picasso et le surréalisme de Joan Miro et d’André Masson.

En 1933, les frères Pollock apprirent le décès de leur père des suites d’une crise cardiaque. Cette terrible nouvelle n’arrêta pas Jackson Pollock dans sa lancée : l’artiste en devenir continuait à travailler son art, suivant alors des cours de sculpture.

3. Début de carrière

En 1935, Jackson Pollock fut admis au sein du Federal Art Project, une initiative gouvernementale visant à soutenir les artistes dans un contexte de crise économique. Il fut d’abord classé au sein de la catégorie « peintures murales ».

A cette époque, l’artiste vouait une véritable passion à l’« Art primitif » des Indiens d’Amérique. Il sentait que leur art avait une dimension spirituelle importante et qu’en même temps, il était le miroir de leurs émotions à l’état brut. C’était aussi cela que Jackson Pollock voulait dans son art : à cette époque, il adopta donc un style résolument expressionniste, dans ce but précis.

Malheureusement, ses problèmes personnels viennent assombrir un début de carrière prometteur lorsque Jackson Pollock replongea dans la dépendance à l’alcool en 1937. Son frère Charles, qui s’inquiétait pour lui, réussit à le convaincre de suivre une cure de désintoxication ainsi qu’une thérapie. Malheureusement, Jackson Pollock finit par être renvoyé du Federal Art Project pour cause d’absentéisme.

Cependant, il fut très vite admis de nouveau, cette fois dans une catégorie différente, celle des peintures sur chevalet. Ce soutien lui sera offert jusqu’en 1942, au moment-même où l’artiste allait peindre ses principaux chefs-d’œuvre et rencontrer ses premiers réels succès.

4. Premières expositions

Au début des années 1940, Jackson Pollock continua d’élargir sa propre culture artistique, en s’informant sur les nouvelles tendances artistique, en visitant des expositions et en s’essayant à d’autres moyens artistiques, comme le pochoir ou la sculpture. Il peignit sur des toiles de plus en plus grandes et commença également à appliquer à sa peinture les principes de l’écriture automatique des surréalistes français.

En 1941, il visita l’exposition « Indian Art of the United States » au MoMA. Il y découvrit les totems sculptés des Indiens d’Amérique. Il assista également à des démonstrations de peintures de sable par les Indiens de la tribu des Navajos. Ceux-ci peignaient à même le sol et leur peinture possédait une forte dimension spirituelle puisqu’elle était exécutée par un chaman dans le but de soigner les malades. Cette technique influença l’art de Jackson Pollock jusqu’à la fin de sa vie, lui inspirant sa très célèbre théorie de l’« Action painting », qui stipule que le fait de réaliser une œuvre d’art est en fin de compte plus importante que l’œuvre elle-même.

Au mois de janvier 1942, Jackson Pollock participa à sa première exposition collective, appelée « American and French Painting », où il présenta une peinture intitulée Birth. Lors de cette exposition, il rencontra notamment Lee Krasner, elle aussi peintre. Ce fut le coup de foudre. Quelques mois plus tard, il emménageait chez elle. Lee Krasner joua par la suite un rôle important dans le lancement de la carrière de Jackson Pollock, le présentant à des artistes et critiques d’art influents.

Mais c’est la rencontre avec la riche collectionneuse d’art et mécène Peggy Guggenheim, en 1943, qui fit réellement décoller la carrière du peintre américain. Celle-ci lui proposa d’exposer au sein de sa galerie de New York, Art of This Century, qu’elle avait récemment ouverte en octobre 1942. Cependant, pour exposer à l’intérieur de la galerie de Peggy Guggenheim, la compétition était rude parmi les artistes américains. Jackson Pollock proposa sa toile Stenographic Figure devant un jury composé entre autres des artistes Piet Mondrian et Marcel Duchamp, ainsi que du futur directeur de la section peintures et sculptures au MoMA. Piet Mondrian aurait alors affirmé que l’œuvre de Jackson Pollock était « la chose la plus intéressante [qu’il n’avait vue] jusqu’à présent aux Etats-Unis ». Au total, 35 artistes, dont la plupart étaient américains, furent exposés dans la galerie de Peggy Guggenheim.

Suite à cet événement, Peggy Guggenheim voulut travailler sur un plus long terme avec Jackson Pollock. Elle lui proposa alors un contrat d’un an, selon les termes duquel elle devrait lui verser un salaire mensuel de 150 dollars par mois. Selon l’artiste surréaliste américain Gerome Kamrowski, qui était un contemporain de Jackson Pollock, ce dernier fut « le premier artiste de [son] temps à posséder un contrat pour sa peinture ».

Cette année-là, Jackson Pollock produisit des tableaux qui restent aujourd’hui ses plus grands chefs-d’œuvre. Mural lui avait été commandé par Peggy Guggenheim pour orner l’entrée de son appartement à New York. She Wolf fut, en mai 1944, racheté par le MoMA. Parmi les célèbres toiles de Jackson Pollock peintes en 1943, on peut également citer Guardians of the Secret et The Moon Woman cuts the Circle. L’artiste se trouvait dans une phase d’intense créativité.

Du 9 au 27 novembre, Peggy Guggenheim organisa la toute première exposition personnelle de Jackson Pollock. Cette exposition regroupait quinze toiles de l’artiste (neuf peintures à l’huile et six gouaches) dont les désormais célèbres Guardians of the Secret et She Wolf.

Malheureusement, même s’il commençait à se faire un nom, Jackson Pollock ne connaissait pas encore de succès commercial. A l’issue de l’exposition de novembre, ses œuvres ne se vendirent pas et l’artiste souleva encore des critiques négatives. Cependant, ses œuvres faisaient parler d’elles et on louait leur américanité : elles se distinguaient ainsi des œuvres européennes qui dominaient le marché de l’art à cette époque.

5. Succès

En octobre 1945, Jackson Pollock épousa Lee Krasner. Régulièrement, le peintre replongeait dans l’alcoolisme et pour l’en empêcher, sa femme décida qu’ils devaient changer d’air. Le couple nouvellement marié emménagea à Long Island, au sein d’une ancienne ferme. Là-bas, ils vécurent dans des conditions précaires puisque ni l’un ni l’autre ne rencontrait encore de succès financier avec son art. Jackson Pollock y installa son atelier et c’est là qu’il commença à réaliser ses toiles à même le sol, pratiquant le « dripping » et le « pouring », deux techniques clé du mouvement abstrait de l’Action painting, dont il fut la figure majeure. On le surnomma d’ailleurs « Jack the Dripper », un jeu de mot formé sur le nom de « Jack the Ripper ».

A cette époque, Jackson Pollock peignait ses œuvres sur des toiles de très grande taille et surtout, il peignait de manière intuitive. Il expliqua ainsi sa conception de la peinture : « La peinture possède sa propre vie. J’essaie de la laisser venir ». Au même moment, le peintre américain introduisit également la technique nouvelle du « all over ».

En 1947, Peggy Guggenheim ferma sa galerie Art of This Century et partit vivre en Europe. Jackson Pollock obtint un autre contrat, auprès de la galeriste Betty Parsons, qui l’exposa en 1951. Le contrat se termina en 1952.

En 1948, Jackson Pollock avait opéré un autre changement dans sa manière de voir son art : désormais, il ne donnait plus de titre à ses tableaux. En effet, le peintre américain affirmait que le public ne devait pas être distrait par un titre, qui plus est, souvent choisi de manière arbitraire par un galeriste ou un commissaire d’exposition. Jackson Pollock n’avait jamais peint en pensant à un titre : celui-ci venait après et lui était souvent suggéré ou inspiré par quelqu’un d’autre. A partir de 1948, il désigna tous ses tableaux par des numéros, décrétant qu’ainsi, le regard du public ne serait pas influencé par le titre et seule la peinture parlerait d’elle-même. Certains tableaux se voyaient cependant attribuer un titre en rapport avec sa couleur, comme par exemple Autumn Rythm (Number 30) ou Number 1, 1950 (Lavender Mist). Il faut également noter que les numéros n’étaient pas attribués par l’artiste dans l’ordre chronologique. Jackson Pollock ne suivait pas vraiment de logique quant à la nomination de ses œuvres.

L’artiste commença peu à peu à rencontrer un réel succès avec son art. Les années 1949 et 1950 furent synonyme pour l’artiste d’une production artistique intense. En 1950, sa carrière était à son apogée et Jackson Pollock était considéré comme la première figure de l’expressionnisme abstrait aux Etats-Unis. Cela faisait quelques années que la guerre était terminée et l’économie aux Etats-Unis avait retrouvé un certain équilibre : pour l’artiste, cela signifiait plus de ventes. Les critiques elles aussi se firent de plus en plus positives à présent que le public américain s’était en quelques sortes habitué au travail révolutionnaire et original de Jackson Pollock.

Du point de vue personnel, l’artiste avait retrouvé un certain équilibre depuis son déménagement à Long Island en 1945. Il s’éloigna peu à peu de l’alcool et à partir de l’automne 1948, il ne but presque plus du tout. En revanche, il prenait des tranquillisants et s’adonnait régulièrement à l’hypnose, une pratique qui l’aidait beaucoup à ne pas replonger dans l’alcoolisme. En-dehors de la peinture, Jackson Pollock se tenait occupé grâce à de nombreuses promenades et une vie sociale développée.

En août 1949, le magazine américain Life consacra un article à Jackson Pollock, le présentant comme le potentiel « plus grand peintre américain vivant ». Suite à cette publication qui donna un bond à sa carrière, le peintre se retrouva propulsé au statut de célébrité. En même temps, Jackson Pollock voyait ses œuvres critiquées et analysées partout. Le peintre prit assez mal cette situation : il détestait la célébrité et il détestait que l’on cherche à donner un sens à son art. Malheureusement, toute cette attention dont il était le sujet eut pour effet de fragiliser encore un peu plus son état mental. Il abandonna vite le « dripping », devenu trop célèbre, pour le « pouring ».

A l’automne 1950, le photographe allemand Hans Namuth vint rendre visite à Jackson Pollock dans son atelier afin de réaliser une série de photographies de l’artiste en plein travail. Sur les clichés, on peut voir l’artiste en train de peindre en tournant autour de sa toile posée au sol. C’est une véritable performance physique ! Jackson Pollock disait lui-même : « Je ne tends pratiquement jamais ma toile avant de peindre. Je préfère la clouer non tendue au mur ou au sol. J’ai besoin de la résistance d’une surface dure. Je suis plus à l’aise au sol. Je me sens plus proche du tableau, j’en fais davantage partie. De cette façon, je peux marcher tout autour, travailler à partir des quatre côtés et être littéralement dans le tableau ». Hans Namuth réalisa également deux films, en octobre et novembre 1950, où l’on pouvait voir Jackson Pollock en train de peindre sur toile et sur verre.

Cette conception inédite de la peinture donna naissance à un nouveau courant artistique appelé l’« Action painting ». Ce terme fut utilisé pour la première fois en 1952, dans l’article du critique Harold Rosenberg intitulé The American Action painters.

En 1951, Jackson Pollock réintroduisit des figures dans ses tableaux et élargit encore sa pratique artistique, réalisant des dessins à l’encre de Chine ou encore des sculptures. Il adopta également une nouvelle technique, celle de dessiner à même la toile à l’aide d’une seringue. Il poussa son travail encore plus loin dans l’expérimentation, une recherche qui donna naissance en 1953 à l’un de ses chefs-d’œuvre, The Deep, qui ne ressemble à aucune autre de ses œuvres. Aussi, en 1951, Jackson Pollock privilégiait le noir et les couleurs sombres dans ses tableaux. Dans les années qui suivirent, il se remit à peindre en couleurs.

6. Décès et postérité

Durant les dernières années de sa vie, Jackson Pollock produisit très peu de toiles. A cette époque, il expérimentait constamment, recherchant toujours de nouvelles manières de peindre et des techniques inédites. Il peignit peu de tableaux terminés, mais chacune de ses œuvres était réalisée de manière différente.

Jackson Pollock s’était remis à boire en 1951, peu après le tournage des films de Hans Namuth. Lee Krasner finit par quitter son mari redevenu alcoolique, parfois violent et surtout infidèle. Elle s’envola pour l’Europe et c’est là-bas, à des milliers de kilomètres de chez elle, qu’elle apprit son décès.

Le 11 août 1956, Jackson Pollock avait perdu la vie brusquement dans un accident de voiture. Il avait quarante-quatre ans. Le peintre américain conduisait en excès de vitesse et en état d’ivresse. Deux autres personnes se trouvaient à bord du véhicule au moment de l’accident : sa nouvelle compagne Ruth Kligman ainsi qu’Edith Metzger, l’une des amies de Ruth. Cette dernière décéda tandis que Ruth survécut.

Jackson Pollock laissa derrière lui plus de 700 œuvres comprenant peintures (achevés et inachevées), dessins et sculpture. Aussi, il laissa définitivement son empreinte dans l’histoire de l’art.

Aujourd’hui, ses tableaux s’arrachent et ils coûtent des millions d’euros. Sur le top dix des peintures les plus chères jamais vendues, Jackson Pollock compte deux toiles : Numéro 17A, qui fut vendue en 2015 pour 186 millions d’euros et Numéro 5, qui fut vendu en 2006 pour 125 millions d’euros. Et pourtant, l’ironie du sort veut que Jackson Pollock ait vécu dans la précarité durant toute sa vie ! Avant d’obtenir son contrat avec le Federal Art Project en 1935, l’artiste vivait dans la pauvreté, contraint de survivre de petits travaux peu payés. Même avec les contrats qu’il enchaîna plus tard, en tant que peintre, et qui lui assurèrent une certaine stabilité financière, il ne fut jamais riche. Et ce, malgré la célébrité qu’il avait acquise dans les dernières années de sa vie. Par exemple, son tableau She Wolf – extrêmement célèbre aujourd’hui – fut vendu au MoMA pour 650 dollars à l’époque !

II – L’Œuvre de Jackson Pollock

1. Un artiste inclassable

Tout au long de sa carrière, Jackson Pollock privilégia l’expérimentation afin de sortir des codes préétablis en art. Grâce à des inspirations éclectiques (les Indiens Navajos, le cubisme de Picasso, le surréalisme de Joan Miro) et une manière révolutionnaire de penser le processus de création d’une œuvre d’art, l’artiste américain inventa ses propres codes. Aujourd’hui, si l’on cherche à l’associer à un courant artistique, on le considère comme une figure majeure (si ce n’est le fondateur) de l’expressionisme abstrait.

Ce mouvement est né aux Etats-Unis après la Seconde Guerre Mondiale. Il se caractérise par son américanité : les artistes qui de l’expressionnisme abstraits étaient tous américains et c’est à New York que naquit et évolua ce courant artistique.

Même si certains artistes de l’expressionnisme abstrait réalisèrent des sculptures, photographies ou peintures où l’on peut reconnaître des éléments figuratifs, ce mouvement est presque exclusivement abstrait. Inspiré du surréalisme abstrait en Europe, l’expressionnisme abstrait prône l’expression de soi-même, la représentation libre de son propre fort intérieur. Les artistes de l’expressionnisme abstrait ne voulaient pas produire des œuvres belles : ils voulaient produire des œuvres intimes, extrêmement personnelles, qui reflétaient leurs propres sentiments dans un langage qui n’était qu’à eux. Cette recherche amena beaucoup d’artistes à inventer leurs propres techniques, comme Mark Rothko et son « color field » ou Jackson Pollock et son « dripping ».

Cependant, ce dernier n’aimait pas vraiment être associé au mouvement expressionniste abstrait. Encore une fois, il ne souhaitait pas que son art soit enfermé dans une case et il trouvait notamment que l’on ne pouvait cantonner ses œuvres au terme « abstrait ». Il déclara en juin 1956, lors d’une interview donnée par l’écrivain américain Selden Rodman : « Je n’ai aucun intérêt pour l’expressionnisme abstrait et celui-ci n’est certainement ni non-objectif ni non-figuratif. Parfois, mon art est très figuratif et le reste du temps, il est toujours un petit peu représentatif. Lorsque vous dépeignez votre inconscient, des figures vont ressortir. J’imagine que nous sommes tous influencés par Sigmund Freud. J’ai été influencé par Carl Jung pendant longtemps. La peinture est un état d’être… La peinture est de l’auto-découverte… Tout bon artiste dépeint ce qu’il est ».

2. L’« Action Painting »

Selon plusieurs historiens de l’art, Jackson Pollock ne serait pas l’inventeur des techniques du « dripping » et du « all over ». Ce serait en réalité la peintre américaine Janet Sobel, dont il aurait vu une exposition en 1944 dans la galerie new-yorkaise de Peggy Guggenheim. Janet Sobel peignait ainsi avec la toile tendue au sol, la recouvrant de différentes couches de peintures, peignant des motifs ou bien laissant la peinture s’égoutter au-dessus de la toile.

Jackson Pollock se serait donc inspiré des peintures de Janet Sobel pour ses propres œuvres. Il reprit sa technique du « dripping » (un terme qui n’existait pas à l’époque) qui consistait précisément à laisser couler la peinture au-dessus d’une toile tendue à l’horizontale, ou bien à la projeter sur une toile tendue à la verticale, dans le but d’obtenir des coulures et éclaboussures de peintures superposées en plusieurs couches. Pour cela, il utilisait des instruments comme des bâtons et des seringues.

Jackson Pollock utilisa cette technique dans toute une série de tableaux sans toucher à un pinceau durant toute la durée de la création des œuvres. Pour cette raison, Jackson Pollock est l’artiste qui fit connaître cette technique et amena les critiques à lui attribuer un nom, celui de « dripping ». Par la suite, bien d’autres artistes-peintres utilisèrent cette technique, dont l’Américain Sam Francis ou la femme de Jackson Pollock, Lee Krasner.

De même, Jackson Pollock emprunta à Janet Sobel la technique du « all over ». Au lieu de partir d’une toile posée sur le chevalet et dont le cadre est déjà déterminé, il déroulait une partie de son rouleau de toile à même le sol et peignait sur toute la surface, de manière uniforme. C’est seulement après qu’il délimitait le cadre de la peinture. Cette technique permettait à l’artiste de bénéficier de plus d’espace pour s’exprimer, mais aussi de ne pas limiter sa créativité et son expression à un cadre déjà défini d’avance, alors même qu’il ne savait pas encore ce qu’il allait peindre avant de commencer. En effet, la peinture de Jackson Pollock était intuitive et l’artiste avait déclaré : « Quand je peins, je n’ai pas vraiment conscience de ce qui se passe. Ce n’est qu’ensuite que je vois ce que j’ai fait ». D’où la nécessité de pratiquer le « all over » ! Comme pour le « dripping », c’est Jackson Pollock qui popularisa cette technique et aujourd’hui, il est considéré comme son inventeur. S’il ne l’est pas vraiment, il en reste en tout cas sa figure majeure.

Par la suite, Jackson Pollock délaissa la technique du « dripping » pour se tourner vers une autre technique similaire : le « pouring ». Celle-ci consiste à verser directement le pot de peinture sur la toile, en contrôlant le geste de manière à créer des différences d’épaisseur des traits.

Les techniques du « dripping » et du « pouring » font partie d’un processus pictural appelé « Action Painting ». Ce terme est né en 1952 à l’initiative du critique américain Harold Rosenberg et il est encore aujourd’hui fortement associé à la peinture de Jackson Pollock. L’« Action Painting » consiste à mettre l’action de peindre au premier plan : elle devient alors plus importante que la peinture elle-même. De nombreux autres artistes ont ensuite repris ce principe : Willem de Kooning, Fran Kline ou encore Roberto Matta, par exemple.

III – Les œuvres les plus représentatives de Jackson Pollock

1. Guardians of the Secret, 1943

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Jackson Pollock, Guardians of the Secret, peinture à l’huile de 122,9 × 191,5 cm de 1943, musée d’art moderne de San Francisco (SFMOMA), États-Unis

Cette œuvre date d’avant que le peintre n’adopte sa célèbre technique du « dripping ». Il s’agit d’une huile sur toile, réalisée sur chevalet. Peinte en 1943, elle fut présentée pour la première fois lors de l’exposition du peintre à la galerie de Peggy Guggenheim à New York. Parmi toutes les œuvres de Jackson Pollock alors exposées, ce fut certainement celle-ci qui suscita le plus d’intérêt.

On ressent dans cette œuvre l’influence de Joan Miro et de Pablo Picasso, notamment dans l’utilisation des couleurs et l’abstraction des formes. Ce tableau est également fortement inspiré par l’imagerie des cultures amérindiennes et africaines primitives. Les gardiens postés à droite et à gauche du tableau semblent porter des masques rituels et au centre, on peut deviner des inscriptions dans une langue primitives telle que celle des hiéroglyphes. La visite du peintre, à l’âge de onze ans, d’une tribu amérindienne le marqua définitivement et tout au long de sa carrière, Jackson Pollock fit sans cesse allusion dans ses œuvres à l’art primitif des Indiens Navajos et à leur usage spirituel des couleurs et des motifs. Guardians of the Secret en est un très bon exemple.

2. Mural, 1943

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Jackson Pollock, Mural (1943), peinture à l’huile et caséine sur toile de 243cm x 604 cm de 1943, musée d’art de l’université de l’Iowa, Iowa City, États-Unis

Mural fut la toute première œuvre très grand format réalisée par Jackson Pollock. Elle mesure près de 2,5 mètres de haut pour 6 mètres de long. Cette œuvre avait été commandée à l’artiste par Peggy Guggenheim, qui cherchait à décorer le mur de son propre appartement. Cependant, lorsqu’elle lui confia le projet, la galeriste ne lui donna aucune indication quant au sujet, au style ou aux couleurs. L’artiste avait entièrement carte blanche.

Selon la rumeur, Jackson Pollock aurait passé des mois à chercher l’inspiration en contemplant la toile vierge, désespéré de terminer sa commande à temps. Il aurait peint l’ensemble de la toile le jour du nouvel an, en 1944, dans un incroyable élan créatif. Rien ne dit si cette rumeur est vraie.

Quoiqu’il en soit, ce qui est représenté sur la toile est, selon l’artiste, la « ruée [de] tous les animaux de l’Ouest américain : les vaches et les chevaux, les antilopes et les buffles ». Une fois de plus, le peintre avait puisé son inspiration dans les paysages de son enfance.

Pourquoi ce titre ? Jackson Pollock se passionnait alors pour la peinture murale et au départ, il avait pensé peindre à même le mur de l’appartement. Cependant, Marcel Duchamp lui proposa de peindre plutôt sur une toile afin de laisser à Peggy Guggenheim la possibilité de déplacer la toile à sa guise. Jackson Pollock accepta cette idée et sa commanditaire lui fournit une toile de grande taille.

Par sa taille mais aussi son visuel, Mural préfigure le tournant que connut par la suite le style de Jackson Pollock.

3. Full Fathom Five, 1947

full fathom five 1947
Jackson Pollock, Full Fathom Five, peinture huile sur toile avec clous, punaises, boutons, clé, pièces de monnaie, cigarettes, allumettes, etc de 129,2 x 76,5 cm de 1947, Museum of Modern Art, New-York, États-Unis

Cette peinture fut réalisée en 1947, au début de la période « dripping » de Jackson Pollock. Son titre est tiré d’un extrait de la pièce de Shakespeare La Tempête, dans laquelle l’un des personnages s’exclame : « Full fathom five thy father lies / of this bones are coral made / Those are pearls that were his eyes ».

Lorsqu’il réalisa cette œuvre, Jackson Pollock était en pleine période d’expérimentation constante et cela donna naissance à une peinture très originale et loin d’être conventionnelle. L’artiste apposa d’abord une première couche de peinture, à l’aide d’un pinceau et d’un couteau à palette. Ensuite, il incrusta divers objets comme des mégots de cigarette, des boutons, des pièces de monnaie mais aussi une clé. Puis enfin, il versa de la peinture noir et argent par-dessus, directement depuis le pot de peinture ou bien en utilisant le goutte-à-goutte.

Cette démarche avait pour objectif de démontrer le caractère accidentel du processus artistique. La peinture, versée sur la toile, entre en contact avec divers objets et c’est cela qui détermine la manière dont elle va réagir, à savoir : la texture que va prendre la peinture, le motif final visible sous la peinture, le mouvement de la peinture lorsqu’elle coule sur la toile en relief. L’écrivain Werner Haftmann a comparé ce travail à celui d’un sismographe en expliquant : « Le tableau enregistre les énergies et les états de l’homme qui l’a dessiné ».

4. Autumn Rythm (Number 30), 1950

autumn rythm number 30
Jackson Pollock, Autumn Rhythm (Number 30), peinture émail sur toile 266,7 x 525,8 cm de 1950, Metropolitan Museum of Art, New-York, États-Unis

Ce tableau est l’un des plus représentatifs de la technique du « dripping ». Il fut réalisé à partir de peinture écoulée ou projetée sur la toile avec des bâtonnets, mais aussi à partir d’émail pour bâtiment versé sur la toile directement depuis le pot. Jackson Pollock ne donna pas d’indication quant au sujet de l’œuvre mais certains experts y décèlent un sentiment de colère.

Autumn Rythm (Number 30) fut exposée en 1950 au sein de la galerie de Betty Parsons. Aujourd’hui, l’œuvre fait partie de la collection du Metropolitan Museum à New York.

5. Number 1, 1950 (Lavender Mist), 1950

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Jackson Pollock, Number 1 (Lavender Mist),
huile, émail et aluminium sur toile de 221 × 299,7 cm de 1949, collection Galerie nationale d’art,
Washington, États-Unis

Ce tableau est également l’une des toiles les plus connues de l’artiste, peinte durant sa période « dripping ». Cette fois, Jackson Pollock utilisa de la peinture à l’huile, de l’émail mais aussi de l’aluminium. Il utilisa la même technique que dans Autumn Rythm (Number 30). Sa toile était posée à terre et il tournait autour, y versant de la peinture. Puis il utilisait des bâtonnets et des brosses dures pour étaler la peinture et créer les milliers de lignes plus ou moins fines qui s’entrecroisent.

6. Blue Poles, 1952

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Jackson Pollock, Blue Poles, peinture émail et aluminium sur toile de 212,1 × 488,9 cm de 1952, collections
Galerie nationale d’Australie, Canberra, Australie

Blue Poles est également un tableau réalisé à partir de peinture, d’émail et d’aluminium, grâce à la technique du « dripping ». Au départ, cette œuvre n’avait pas de titre, mais seulement un numéro : en 1954, elle fut exposée au sein de la galerie Sidney Janis à New York sous le nom Number 11. Mais ce fut aussi durant cette exposition qu’on lui attribua un autre titre, Blue Poles, qui est aujourd’hui resté.

En 1973, le gouvernement australien acheta l’œuvre pour la somme de deux millions de dollars, afin de l’exposer au sein de la Galerie Nationale de Canberra (où elle est toujours aujourd’hui). Cet achat au prix exorbitant provoqua un scandale, mais cette somme n’est rien par rapport à ce que vaut aujourd’hui le tableau ! Sa valeur est, en effet, estimée entre 20 et 100 millions de dollars ! Les visiteurs du monde entier se précipitent à la Galerie Nationale de Canberra pour apercevoir ce chef-d’œuvre et il est maintenant, sans conteste, l’une des pièces maîtresses du musée australien.

Sur cette toile, les experts ont relevé la présence de traces de pas de l’artiste ainsi que des éclats de verre. Cela montre à quel point Jackson Pollock était pris dans une transe créative lorsqu’il peignait : il tournait fiévreusement autour de sa toile, montant parfois dessus pour répondre à son intuition créative.

7. The Deep, 1953

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Jackson Pollock, The Deep (La Profondeur), peinture clair-obscur sur toile de 220,4 x 150,2 cm de 1953, Centre Pompidou, Paris, France

Au milieu des années 1950, Jackson Pollock replongea dans l’alcoolisme. Cela affecta non seulement son humeur et sa vie personnelle, mais aussi sa peinture. C’est en effet à ce moment-là que le peintre s’éloigna de la couleur et décida de peindre exclusivement en noir et blanc. Ce choix devait alors mieux correspondre à son état d’esprit.

C’est dans ce contexte que l’artiste peignit The Deep. Ce tableau très différent de son style habituel a soulevé de nombreuses interprétations. The Deep peut être vue comme une métaphore de l’esprit de Jackson Pollock à cette époque : le blanc symbolise l’optimisme, la joie et la pureté, qui sont inexorablement dévorés par le noir, couleur de la mort, qui pourrait symboliser le pessimisme et les idées noires.

La figure noire a souvent été comparée à une blessure ou une cicatrice. On peut alors voir ce tableau comme une métaphore d’une blessure intérieure de l’artiste.