Keith Haring

Keith Haring : passage éclair pour un street artist, pop artist engagé

Auteur du très célèbre Radiant Baby, Keith Haring est considéré aujourd’hui comme l’une des figures majeures du street art américain. Artiste passionné et engagé, sa quête pour rendre l’art accessible à tous l’amena à être l’un des premiers à vendre son art sous la forme de produits dérivés. Disciple d’Andy Warhol et ami proche de Jean-Michel Basquiat, Keith Haring a marqué de son empreinte indélébile l’histoire de l’art moderne. Aujourd’hui, ses œuvres sont entrées dans la culture populaire et son style est reconnaissable entre mille. Mais bien qu’il soit toujours associé au street art et au pop art, Keith Haring a bâti ce style inimitable sur un éventail bien plus riche d’influences, allant de l’« Ash Can School » de Robert Henri à l’« Action Painting » de Jackson Pollock.

I – La vie de Keith Haring

1. Son enfance et ses débuts dans l’art

Keith Haring est né le 4 mai 1958 à Kutztown, en Pennsylvanie. Il grandit entouré de ses parents, Allen et Joan Haring, et de trois sœurs cadettes. La fratrie Haring fut élevée par des parents conservateurs qui souhaitaient leur apprendre une discipline stricte. Cela n’empêcha pas Keith Haring d’être un adolescent rebelle. Il écoutait du rock des années 1960 et 1970, notamment du rock psychédélique ou encore les Beatles et Aerosmith. Il commença très tôt à consommer de l’alcool et des drogues.

Keith Haring avait un esprit créatif. Son père lui apprit les rudiments du dessin, qui devint pour lui une véritable passion et ce, dès son plus jeune âge. Keith Haring s’intéressait également aux bandesdessinées et aux dessins animés. Par ailleurs, il admirait les productions du groupe artistique européen CoBrA, fondé en 1948 par l’artiste-peintre surréaliste danois Asger Jorn et le poète et peintre belge Christian Dotremont. Bien qu’il n’ait existé que durant trois ans, ce projet artistique avant-gardiste s’était largement fait connaître en Europe et même jusqu’aux Etats-Unis, grâce à une manière nouvelle d’envisager l’art. En effet, Asger Jorn et Christian Dotremont prônaient l’art comme une discipline expérimentale libérée de tous carcans.

À dix-huit ans, Keith Haring intégra l’Ivy School of Professional Art de Pittsburg pour étudier le dessin publicitaire. Cependant, cette discipline ne lui convint pas. Il voulait dessiner librement et surtout, il voulait ouvrir son esprit à d’autres formes d’art. Il abandonna ses études de dessin publicitaire après une première année et envisagea de quitter Pittsburg. Il s’inscrivit donc à l’école des arts visuels de New York. Là-bas, il apprit bien d’autres techniques d’expression artistique, comme par exemple la peinture, le collage, les installations mais aussi la vidéo. La peinture lui permit d’explorer diverses possibilités : il peignit sur des objets trouvés, sur des matériaux tels que le métal et parfois même sur la peau. Cependant, son mode d’expression artistique préféré était et resta toujours le dessin.

New York plut très vite à Keith Haring. Après avoir étudié pendant un an à Pittsburg, l’artiste apprécia énormément le bouillonnement culturel, artistique et social de la Grosse Pomme. C’est donc à New York qu’il découvrit le graffiti, ce nouveau mode d’expression artistique qui le fascina. Cette forme d’art était inédite parce qu’elle prenait les murs de la ville comme support. Keith Haring voulut lui aussi participer à ce mouvement naissant. Il commença alors à dessiner à la craie sur les murs du métro de New York, utilisant pour support les panneaux publicitaires qui, lorsqu’ils n’étaient pas utilisés, étaient recouverts de papier de couleur noire.

L’emménagement de Keith Haring à New York joua un rôle-clé dans sa formation artistique. Plus tard, il raconta : « À mon arrivée à New York, je fus intrigué, fasciné même par les graffitis que je voyais dans la rue et le métro. À l’école des Arts Visuels, j’ai rencontré Kenny Scharf, qui est devenu l’un de mes amis les plus proches. Kenny était cool parce qu’il ramenait constamment à l’atelier de sculpture de l’école des choses qu’il trouvait dans la rue ; en particulier des téléviseurs abandonnés ou cassés, des néons, des choses dans ce genre. Il avait ce pistolet à colle et il collait tous ces trucs ensemble ».

Nourri par ces diverses influences et découvertes, Keith Haring forgea sa propre manière de dessiner durant ses années d’études à l’école des arts visuels de New York. Contrairement à beaucoup d’autres artistes, il se distinguait par son habitude singulière de ne jamais réaliser de croquis avant de se mettre à dessiner. De plus, Keith Haring dessinait très vite, ce qui devint un avantage de taille lorsqu’il fut confronté au monde du graffiti ! Il avoua lui-même que lorsqu’il dessinait à la craie dans le métro, il « était astreint à des limites temporelles. Il fallait travailler aussi vite que possible. Et [il] ne pouvait rien corriger. Il ne pouvait donc pour ainsi dire pas y avoir d’erreurs ».

Le street art étant un excellent moyen d’exposer ses œuvres gratuitement à un public très large, Keith Haring se fit rapidement connaître dans le milieu du pop art. Il rencontra des artistes extrêmement influents déjà à cette époque, comme le graffeur et peintre Jean-Michel Basquiat ou la chanteuse Madonna. Progressivement, Keith Haring trouva son public et participa à ses premières expositions d’art à New York.

2. Sa carrière d’artiste

Dans les années 1980, Keith Haring exposa ses œuvres et réalisa des performances artistiques au sein du Club 57, haut lieu du milieu artistique avant-gardiste de l’époque situé dans l’East Village. Il y créa l’une de ses plus fameuses œuvres, Radiant Baby. Il participa aussi aux événements et performances artistiques organisées au Mudd Club, une boîte de nuit de TriBeCa qui était elle aussi très fréquentée par l’élite artistique de l’époque.

En 1982, Keith Haring réalisa ses toutes premières expositions personnelles. Sa première exposition à New York, au sein de la Galerie Tony Shafrazi, lui valut un immense succès. Par la suite, il exposa au sein d’un événement très important pour les artistes à l’époque : le Documenta 7. Cet événement se déroulait tous les cinq ans sur cent jours, durant lesquels on pouvait assister à de nombreuses expositions d’art moderne et contemporain. L’édition de 1982 eut lieu à Cassel en Allemagne et permit alors à Keith Haring de se faire un nom en Europe.

Toujours en 1982, l’artiste américain participa à une exposition intitulée « Statements New York 82 : Leading contemporary artists from France ». A cette occasion, il rencontra des artistes français tels que Rémi Blanchard et François Boisrond, qui faisaient partie d’un mouvement avant-gardiste à la frontière entre le pop art et la bande dessinée : la figuration libre.

La figuration libre apparut dans les années 1980 et compta des artistes aujourd’hui encore très connus tels qu’Hervé Di Rosa ou Robert Combas. Ce mouvement s’inspira d’autres courants de l’époque qui eux-mêmes s’étaient ouvert à des formes artistiques jusqu’à présent délaissées : le cubisme, qui s’était intéressé à l’art africain, l’art brut, qui s’était intéressé aux dessins d’enfants et le pop art, qui s’était intéressé à la bande-dessinée et aux dessins publicitaires. Dans la même lignée, la figuration libre s’intéressait à la bande-dessinée, aux dessins d’enfants, aux graffitis et à l’univers de la science-fiction. Cela donna des œuvres minimalistes et simplifiées, pleines de couleurs vives, qui traitaient de thèmes tels que la publicité et l’industrie, les arts du cirque, les robots et les monstres.

Comme la rencontre de Keith Haring, au début des années 1980, avec les artistes du street art, cette rencontre avec les peintres de la figuration libre influença son art de manière notable. Par la suite, il collabora à maintes reprises avec les artistes de la figuration libre lors de ses voyages à Paris.

En 1983, Keith Haring participa à l’exposition de la Biennale du Whitney Museum ainsi qu’à la Biennale de Sao Paulo. L’année suivante, il exposa lors de la Biennale de Venise, dans le cadre d’une exposition intitulée « Tendances à New York », ainsi qu’au Musée du Luxembourg. Puis il dessina de grandes fresques murales pour le musée d’art moderne de Paris, dans le cadre de l’exposition « Figuration libre, 5/5, France/USA » à laquelle participait aussi Robert Combas et Hervé Di Rosa. Encore un an plus tard, il participa à la Biennale de Paris, puis le Musée d’Art Contemporain de Bordeaux organisa sa première exposition personnelle en-dehors des Etats-Unis.

C’est au cours de ces quelques années que Keith Haring connut une reconnaissance internationale en tant qu’artiste-peintre. Il exposa aux quatre coins du monde, à New York mais aussi à Sydney, à Pise, à Rio de Janeiro et même sur le mur de Berlin. Il réalisa aussi des commandes pour des institutions allemandes et françaises : par exemple, il fut l’auteur en 1987 de la fresque de l’Hôpital Necker à Paris.

3. Ses dernières années

En 1986, Keith Haring ouvrit sa propre boutique, rue Lafayette dans le quartier de SoHo. Il y vendait de nombreux produits dérivés à l’effigie de ses œuvres, comme des t-shirts ou des posters. Il fut d’ailleurs l’un des premiers à vendre son art à travers des produits dérivés et cela lui valut beaucoup de critiques. Cependant, il était soutenu par son maître et mentor, Andy Warhol. Deux ans plus tard, une triste nouvelle vint assombrir le quotidien de Keith Haring. Il apprit qu’il était atteint du sida. Le peintre ouvrit alors la Fondation Keith Haring, à travers laquelle il utilisait son art pour soutenir la recherche dans la lutte contre le virus du sida. Grâce à sa fondation, il put également apporter son soutien aux enfants atteints de cette maladie. En 1989, Keith Haring apprit le décès de son ami Jean-Michel Basquiat des suites d’une overdose. Il peignit l’œuvre A Pile of crowns en son hommage : en effet, Jean-Michel Basquiat avait toujours, depuis le début de sa carrière, intégré à ses œuvres le motif de la couronne. Keith Haring décéda un an plus tard du sida. Il avait 31 ans. Après sa mort, on se souvint de lui comme d’un artiste libre, avant-gardiste et engagé, qui avait rencontré le succès puis avait utilisé ce succès pour défendre diverses causes et s’opposer à l’homophobie, au racisme et à toutes autres formes de discrimination.

II – L’Œuvre de Keith Haring

1. Le style de Keith Haring

On reconnaît une œuvre de Keith Haring au premier coup d’œil et pour cause, son style est unique et reconnaissable entre mille ! Les œuvres de Keith Haring se distinguent par leurs formes simplifiées, dessinées avec des contours noirs épais et souvent répétées maintes fois. Les formes les plus représentées par le peintre sont des silhouettes humaines, mais l’on retrouve aussi d’autres motifs comme des serpents, globes terrestres, dauphins, soucoupe volantes, cœurs, postes de télévision, chiens… Les couleurs sont, elles aussi, des plus simples : du noir, du blanc, des couleurs primaires et couleurs secondaires, des aplats de couleurs vives…. Keith Haring a hérité son style si particulier de l’époque où il dessinait à la craie sur les murs des métros new-yorkais : cela explique l’épaisseur de ses traits, la simplicité de ses formes et l’absence de complexité dans le choix des couleurs. Cela explique aussi sa légendaire rapidité lorsqu’il dessine. Ainsi, il disait lui-même : « Dans le métro, les dessins sont, par nécessité, rapides et simples. Il ne s’agit pas seulement de faciliter la lecture, mais aussi d’éviter d’être arrêté ». A première vue, les dessins de Keith Haring peuvent sembler simplistes, enfantins, insouciants. Cependant, l’artiste abordait des sujets très sérieux comme l’amour, le sexe, la séropositivité, la violence, la société de consommation, l’exploitation et l’oppression des minorités ou encore la mort. C’est donc un art très accessible en apparence, mais qui évoque des vérités profondes. « Les gens comprennent mon œuvre, qui se lit comme un livre d’images, résuma Keith Haring. Je donne des figures simples mais en même temps complexes, comme des idéogrammes ».

2. Les influences de Keith Haring

On a tendance à trop réduire les influences de Keith Haring au street art et au pop art, mais en réalité, l’artiste a puisé son inspiration dans un éventail beaucoup plus large de références artistiques. Ainsi, s’il se rapproche des autres artistes de street art par sa volonté de créer un art libre et personnel, il s’en détache par sa quête d’un art accessible au grand public et reconnu sur le plan institutionnel. C’est d’ailleurs cette idée qui l’a poussé à la « marchandisation » de son art, qu’il vendait en produits dérivés au sein de sa boutique de New York. Les influences de Keith Haring sont donc beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit.

a) Robert Henri et l’« école de la poubelle »

Keith Haring le disait lui-même, l’une de ses influences majeures fut l’artiste-peintre Robert Henri, né en 1865 et mort en 1929. Robert Henri est connu comme l’une des figures majeures du courant artistique informel appelé « Ash Can School » ou, en français, « école de la poubelle ». Ce mouvement né au tout début du XXème siècle était spécifiquement américain. Qualifié de « réalisme » par les critiques d’art, l’« Ash Can School » s’attachait à dépeindre, de manière réaliste, des scènes urbaines des grandes villes américaines. Ce n’était pas un mouvement artistique en tant que tel, puisqu’il n’exista jamais de manifeste pour consigner ses idées, mais plutôt d’une école informelle rassemblant un groupe de peintre qui partageait une même vision de l’art. Ainsi, les œuvres de l’« Ash Can School » représentaient des morceaux du quotidien des américains au sein des métropoles, sans forcément n’en montrer que le beau. Les scènes urbaines sont peintes avec réalisme. Les peintres y montrent donc, sans censure, tout ce que l’on peut trouver de négatif au sein d’une grande ville américaine : le moins beau, le gris, la pollution, les industries, la solitude. D’ailleurs, l’« Ash Can School » a beaucoup influencé Edward Hopper, entre autres, un peintre très connu pour ses scènes d’isolation et d’aliénation urbaine. L’un des tableaux les plus représentatifs de l’« Ash Can School » est certainement Backyard de Jerome Myers, réalisé en 1887. Cette œuvre montre, dans toute sa vérité et dans toute sa laideur, l’arrière-cour d’un appartement situé au sein d’un gratte-ciel d’une métropole américaine. Robert Henri et ses disciples ne tardèrent pas à se voir attribuer le titre de premiers peintres démocratiques. En peignant des sujets directement inspirés de la rue, ils se rapprochaient en effet de publics jusqu’ici laissés de côté par l’art, comme par exemple les pauvres. Pourtant, leur démarche n’était pas encore sociale à l’époque. Ils dépeignaient des scènes urbaines des milieux défavorisés, mais aussi des scènes quotidiennes dans le milieu bourgeois, notamment les loisirs des familles aisées. Malgré cela, ils posèrent les premières bases d’un art pour tous et accessible à tous, que prônerait plus tard Keith Haring. En 1923, Robert Henri rédigea le traité de peinture The Art Spirit. Dans cet ouvrage, il présentait le peintre comme la somme des héritages que les artistes précédents avaient laissés derrière eux. Selon lui, l’artiste était également un témoin de son époque, qui se servait de ces héritages pour dépeindre son environnement quotidien et rendre hommage à ses contemporains. Dans The Art Spirit, Robert Henri manifestait aussi son souhait de s’écarter de l’art académique, considéré comme élitiste et peu accessible, pour aller vers un art qui serait fait pour un maximum de spectateurs, quel que soit leur origine et leur statut social. Keith Haring reprit cette vision de l’art comme message accessible et universel. Sa conception du street art était moins radicale que celle d’autres artistes et graffeurs de son époque. Pour Keith Haring, l’art de la rue n’était pas une totale rupture face à tous les arts précédemment acceptés. Au contraire, il s’inscrivait dans le prolongement de ces héritages et il était un autre moyen de continuer à propager les idées de Robert Henri. Lui-même influencé par le courant impressionniste, Robert Henri prônait également une peinture sur le vif. Le but était de représenter de la manière la plus exacte possible l’énergie et le mouvement de la ville et des sujets humains. Ainsi, la réalisation d’un tableau devait, pour lui, se faire en une minute et pas plus. Cette idée de Robert Henri influença également Keith Haring, qui peignait sur le vif dans les métros new yorkais et devint par la suite très connu pour sa capacité à dessiner très vite.

b) Le régionalisme

Aux Etats-Unis, la période dite de la « Grande Dépression » entre les deux Guerres Mondiales entraîna une crise du secteur culturel et artistique. Face à une réduction drastique de leur pouvoir d’achat, les américains ne dépensaient plus d’argent dans les sorties culturelles telles que les expositions en galeries ou les musées d’art. Ces deux types d’institutions connurent alors d’énormes pertes et un bon nombre fut contraint de fermer ses portes. Afin de continuer à encourager le travail des artistes malgré la fermeture des musées, le Président Franklin Roosevelt lança le projet de soutien appelé Federal Art Project. Dans le cadre de ce projet, de nombreux artistes furent appelés à réaliser des œuvres d’art sur les murs des grandes villes américaines. Cette initiative participa largement au succès d’un nouveau courant artistique américain, né dans les années 1930 : le régionalisme. Ce mouvement consistait à peindre des scènes rurales des Etats-Unis du sud ou du Midwest. A la fois réaliste, conservateur et traditionnel, il montrait des valeurs typiquement américaines. Il contribua à rassurer un public américain nostalgique d’une époque plus simple, où l’industrialisation n’existait pas encore. Le régionalisme eut une influence considérable sur la génération suivante de peintres, dont faisait partie Keith Haring. D’abord, il participa à construire l’identité américaine en peinture. Face aux grands courants artistiques européens tels que l’impressionnisme, les Etats-Unis étaient toujours à la recherche de leur propre courant artistique, qui serait le pont entre l’art académique classique, élitiste et strict et un art plus moderne, ouvert et accessible au grand public. Le régionalisme remplit cette fonction. Bien qu’il fût un courant réaliste, il se distinguait de l’art classique par le choix de ses sujets, comme l’avaient déjà fait en France les peintres impressionnistes. Ensuite, le régionalisme connut une forte impulsion grâce au Federal Art Project de Franklin Roosevelt. Une grande majorité d’artistes régionalistes peignaient alors sur les murs des villes plutôt que sur des toiles destinées à être accrochées dans des musées. Ainsi, les régionalistes se firent les porte-paroles du peuple grâce à des œuvres visibles par tous et donc accessibles à tous, sans distinction de classe sociale. Selon beaucoup d’artistes, cette période signa la fin de l’ère des musées : l’art devait à présent investir l’espace public. Près de cinquante ans plus tard, Keith Haring reprit ces idées en dénonçant l’hypocrisie des musées qui ne souhaitaient pas exposer ses œuvres mais qui en revanche, vendaient dans leur boutique de nombreux produits dérivés à leur effigie. Il insista également sur la nécessité de « descendre [l’art] de son piédestal, le rendre au peuple », comme l’avaient fait avant lui les régionalistes. c) Jackson Pollock et l’« Action Painting » Parmi ses influences, Keith Haring citait également Jackson Pollock, figure majeure de l’« Action Painting ». Entre 1978 et 1980, le travail de Keith Haring se rapprochait beaucoup de celui de Jackson Pollock. Et d’ailleurs, il partageait avec son maître un autre point commun, celui de travailler à même le support, sans effectuer de croquis ou de travaux préparatoires avant de se lancer et de dessiner d’une seule traite. Aussi, à la fin de sa carrière, Keith Haring s’inspira de la célèbre technique du « dripping » inventée par Jackson Pollock et intégra des coulures dans ses œuvres. Au sujet de ces coulures, il affirma : « Si cela arrive, cela arrive. Cela n’enlève rien à l’œuvre. Les coulures prouvent simplement que l’on n’a pas essayé de contrôler l’œuvre, mais qu’elle s’est développée d’elle-même et que si ça coule, c’est un élément naturel de son évolution ». Par exemple, on peut voir des coulures dans son œuvre Unfinished Painting (1989) ou dans sa série Flowers (Flowers I, Flowers II, Flowers III, Flowers IV et Flowers V) de 1990. Les coulures dans les œuvres de Keith Haring sont droites, plus travaillées et plus contrôlées que celles que l’on peut voir dans le travail de Jackson Pollock. Cependant, l’objectif est le même : montrer que la toile se construit de manière spontanée. En effet, ce que Keith Haring admirait dans le travail de Jackson Pollock, le concept d’« Action Painting » et la technique du dripping, c’était avant tout l’idée de spontanéité. L’artiste spontané est libre et il laisse s’exprimer son moi intérieur. Keith Haring admirait aussi la capacité de Jackson Pollock à ne faire qu’un avec sa toile et à s’approprier l’espace pictural. Tout au long de sa carrière, Keith Haring a exprimé à travers ses œuvres cette volonté de dominer cet espace.

III – Quelques œuvres représentatives de Keith Haring

1. Crack is Wack, 1986

Au cours des années 1980, la ville de New York assista à une sorte d’épidémie de drogue. La cocaïne était distribuée illégalement dans tout le pays, et en particulier dans les mégapoles comme New York. Rien qu’entre 1985 et 1989, le nombre de consommateurs de cocaïne aux Etats-Unis monta de 4,2 millions à 5,8 millions ! Le Président américain Ronald Reagan démarra tout un programme de prévention et de sanctions visant à réduire les chiffres. De son côté, Keith Haring était conscient des effets dangereux de la drogue sur la santé physique et psychique de ceux qui la consommaient. Il était alors frustré de constater le peu d’impact du programme lancé par le Président des Etats-Unis. D’autant plus que Keith Haring comptait parmi ses amis très proches des accros à la cocaïne, notamment Benny, son assistant. Celui-ci tenta plusieurs fois de s’en sortir, mais sans succès, ce qui ajouta encore à la frustration de l’artiste. C’est dans ce contexte que Keith Haring décida de réaliser une œuvre qui contribuerait à transmettre ce message qui lui tenait à cœur : « Crack is wack » ou, en français, « La drogue, c’est nul ». Sans permission officielle et légale, Keith Haring inscrivit ce message sur le mur d’un terrain abandonné de handball dans le quartier d’East Harlem. On était le 27 juin 1986. Peu après, il fut arrêté par la police de New York pour vandalisme. Lorsqu’il fut relâché, il se rendit compte que son œuvre avait elle-même été vandalisée par des consommateurs de cocaïne. Ceux-ci avaient transformé le message pour en faire un slogan en faveur de la cocaïne alors que ce que voulait Keith Haring était tout le contraire ! Finalement, le New York City Department of Parks and Recreation demanda au peintre de peindre un nouveau mur semblable à l’original, ce que l’artiste fit le 3 octobre 1986. Depuis, Crack is wack a obtenu la reconnaissance qu’elle mérite : on considère aujourd’hui cette œuvre comme une peinture antidrogue et un avertissement à tous les consommateurs de cocaïne. En effet, la première chose qui attire l’œil lorsqu’on regarde cette œuvre est le personnage qui prend toute la largeur du mur et représente certainement le consommateur de drogue. Ce personnage est un squelette, sans doute une manière de montrer que la drogue et la mort sont indissociables. Dans la main gauche, il tient un billet de banque qui a pris feu et sur lequel on peut lire « 0 dollars ». Ce détail démontre la dépendance financière du drogué face à la cocaïne : celle-ci aura beau coûter cher, le drogué y mettra tout son argent. A l’arrière-plan, on retrouve les silhouettes si typiques du style de Keith Haring. Ces silhouettes très nombreuses sont certainement la foule des consommateurs de cocaïne. Les corps sont sans-dessus-dessous, probablement une manière de montrer leur souffrance physique et psychique. Pas de doute, cette peinture murale est bel et bien un cri de protestation contre la drogue, qui faisait des ravages à l’époque de Keith Haring. D’ailleurs, son ami très proche Jean-Michel Basquiat est décédé des suites d’une overdose, d’héroïne cette fois.

2. Ignorance = Fear, 1989

Ignorance = Fear ou, de son nom complet, Ignorance = Fear, Silence = Death est un poster mesurant 61 centimètres de haut sur 110 centimètres de large, réalisé par Keith Haring en 1989. Dans le coin en bas à droite de l’œuvre, on peut également lire un autre message : « Fight AIDS, act up », en français, « Luttez contre le SIDA, agissez ». En dessinant cette œuvre, Keith Haring s’est une nouvelle fois engagé et cette fois, il l’a fait en faveur de la lutte contre le SIDA. L’artiste venait d’apprendre, en 1988, qu’il était atteint du virus du SIDA. Dans le même temps, il avait publiquement affirmé son homosexualité. Dans son œuvre Ignorance = Fear, il a tenté de montrer que rien ne sert d’ignorer sa maladie puisque cela n’entraînera que du danger pour les autres. En effet, au niveau de la bande horizontale centrale du poster, Keith Haring a dessiné trois personnages qui représentent le silence et l’ignorance, qu’elle soit volontaire ou non. Placés les uns à côté des autres, les trois personnages explorent les trois types de comportements qui mènent au silence et donc à la mort. Le premier met les mains devant ses yeux pour ne pas voir, le second se bouche les oreilles pour ne pas entendre et le troisième met la main devant sa bouche pour ne pas parler. Avec ces trois personnages, Keith Haring soulève un problème majeur. Lorsque certaines personnes sont atteintes du SIDA mais n’acceptent pas la vérité, elles refusent de s’informer sur leur condition et font comme si elles n’étaient pas malades. Or, ce comportement est problématique puisqu’il mène à la contamination et donc potentiellement à la mort d’autres personnes. Avec ce poster, Keith Haring souhaitait encourager le public à s’informer à propos du SIDA, mais aussi d’agir pour le combattre.

3. Tuttomondo, 1989

Tuttomondo est une peinture murale réalisée par Keith Haring en 1989 sur la façade de l’Eglise de Sant Antonio Abate à Pise. Cette peinture couvre une surface impressionnante : 10 mètres de long sur 18 mètres de large. Ce projet a pu voir le jour grâce à la rencontre de Keith Haring avec Piergiorgio Castellani, un étudiant italien, en 1988 dans les rues de Manhattan. Piergiogio Castellani avait entendu parler de Keith Haring et de ses travaux réalisés sur les murs de l’espace public, comme par exemple celui de l’Hôpital Necker à Paris. L’étudiant adorait son travail et il lui proposa alors de venir à Pise, en Italie, pour créer une œuvre d’art murale. Ce projet fut l’une des plus importantes commandes de la carrière de l’artiste américain. Keith Haring se rendit alors à Pise, où il réalisa cette immense fresque en seulement une semaine. C’était en juin 1989. Sur cette peinture murale, on peut voir trente silhouettes humaines dessinées dans le style inimitable de Keith Haring. Dans cette œuvre réalisée sur le mur d’une Eglise, l’artiste a choisi le thème très à-propos de la paix et de l’harmonie entre les hommes et les femmes. Plusieurs détails de l’œuvre appuient ce thème. Par exemple, on aperçoit tout en bas du mur une main dont chaque doigt est en réalité un être humain. Ce dessin symbolise l’unité des hommes (d’ailleurs, en français, on utilise l’expression « comme les doigts de la main » pour désigner un lien fort entre deux ou plusieurs personnes). A gauche, on peut voir une étrange créature avec un corps d’homme et une tête de dauphin : ce symbole représente l’unité entre l’homme et la nature. D’ailleurs, on retrouve ce dauphin en haut du mur : il est cette fois soutenu par un homme qui le porte sur son dos. Là aussi, cil s’agit d’un symbole de l’amour que porte l’homme à la nature. Aussi, à droite du mur, une femme avec un bébé dans les bras représente l’amour maternel. Enfin, on peut citer également la paire de ciseaux formée par deux hommes, en haut à droite du mur. Ce dessin étrange représente la solidarité des hommes unis contre le mal. En effet, le ciseau sur cette peinture vient tout juste de couper, et donc de tuer, un serpent. Ce serpent symbolise la figure du mal dans le mythe d’Adam et d’Eve et sa mort symbolise le combat des hommes contre le mal.

4. Radiant Baby, 1990

A première vue, Radiant Baby est un dessin extrêmement simple et pourtant, c’est sans doute l’œuvre la plus connue de Keith Haring. Comme la couronne de Jean-Michel Basquiat, cette figure de bébé à quatre pattes entouré de rayons est devenue la marque de Keith Haring. Alors qu’il n’avait que 21 ans, Keith Haring enseigna brièvement l’art à une classe de maternelle, au sein d’une école de Brooklyn. Cette expérience a changé sa vie. Selon ses propres termes : « Il n’y a rien qui me rende plus heureux que de faire sourire un enfant. La raison pour laquelle le bébé est devenu mon logo, ma signature, est que c’est la chose la plus positive, la plus pure que contienne la vie humaine. Les enfants personnifient la vie dans sa forme la plus joyeuse. Les enfants ne s’arrêtent pas à la couleur de peau, ils sont libres de toutes les complications, de la vénalité et de la haine qu’on leur instillera peu à peu par la suite ». C’est en 1980 que Keith Haring dessina pour la première fois le Radiant Baby, sur les murs d’un métro new-yorkais. En 1982, ce symbole apparut sur l’un des écrans lumineux de Times Square et cela participa au succès grandissant de Keith Haring, qui bénéficiait de plus en plus de visibilité au sein de New York. Tout au long de sa carrière, le Radiant Baby est réapparu de manière récurrente comme un symbole de joie, de vie, d’énergie et de pureté. Dans cette représentation, le bébé à quatre pattes semble être en train de marcher avec détermination, peut-être vers son futur. C’est pourquoi il est vu également comme un symbole d’espoir pour le futur de l’humanité.