la liberté guidant le peuple d'eugène delacroix 1830

La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, 1830

Chef d’œuvre incontestable du XIXème siècle, La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix est aujourd’hui l’une des stars du Musée du Louvre, aux côtés de La Joconde, La Vénus de Milo ou encore Le Serment des Horaces. Mais derrière la beauté de l’œuvre et le talent du peintre, il y a tout un contexte historique que l’on ignore parfois. La Liberté guidant le peuple n’a pas été peinte, comme on pourrait le croire, en référence à la Révolution Française de 1789. Retour sur le contexte historique de l’œuvre et sa portée symbolique et politique.

I – Eugène Delacroix

Eugène Delacroix est considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands peintres romantiques de son époque. Né en 1798, il contribua à faire évoluer la peinture du modèle académique à une représentation plus romantique, à l’instar du mouvement qui se produisait à l’époque en littérature et en poésie.

Grâce à son excellente maîtrise de la technique et des couleurs, mais aussi à son coup de pinceau nouveau et rafraichissant, il se forgea très vite un nom et une réputation. Il devint alors l’un des principaux peintres du Second Empire, recevant de la part du gouvernement de nombreuses commandes pour des édifices publics. Inspiré par la littérature, les voyages et l’actualité, il également était influencé dans son style par Théodore Géricault, autre figure importante de la peinture romantique.

On ne peut nier l’influence de Théodore Géricault dans La Liberté guidant le peuple, aujourd’hui l’un des tableaux les plus reconnus d’Eugène Delacroix. Et pour cause : avec cette œuvre, Eugène Delacroix a rendu un très bel hommage au peuple parisien, faisant de sa toile un véritable symbole, universel et intemporel, de la démocratie.

II – La Liberté guidant le peuple, un tableau révolutionnaire

Eugène Delacroix peignit La Liberté guidant le peuple entre octobre et décembre 1830. Pour réaliser cette toile, il s’inspira largement de l’actualité de l’époque en France. En effet, si aujourd’hui beaucoup pensent que La Liberté guidant le peuple dépeint une scène de la Révolution Française en 1789, en réalité son action prend place au cours des Trois Glorieuses, ou la seconde Révolution Française du 27, 28 et 29 juillet 1830.

1. Contexte historique

Au tournant de l’année 1830, la carrière d’Eugène Delacroix était déjà bien lancée. Le peintre ne manquait ni de commandes ni d’argent.

Le 26 juillet, le Roi de France Charles X publia les Ordonnances de Saint-Cloud, quatre ordonnances visant à favoriser la victoire du parti ultraroyaliste aux élections. Ces ordonnances décrétaient, entre autres, la suspension de la liberté de la presse, la modification de la loi électorale à la faveur des classes aristocratiques et la dissolution de la Chambre des Députés (qui venait à peine d’être élue à majorité libérale).

La publication des Ordonnances de Saint-Cloud fut très mal accueillie par le peuple Français. Le 27 juillet, celui-ci se souleva et érigea des barricades dans Paris pour se battre contre l’armée royale. Il s’ensuivit une véritable révolution à l’échelle nationale qui dura trois jours.

Lorsqu’il apprit que le peuple Français se soulevait une seconde fois, Eugène Delacroix commença à s’inquiéter de l’issue de cette nouvelle révolution. Pour lui et pour sa carrière de peintre, tout allait pour le mieux avant l’événement et il avait peur que les choses changent. Il ne se joignit pas aux barricades : jusqu’à ce moment-là, le gouvernement avait été l’un de ses plus importants commanditaires et il était difficile pour le peintre de choisir le camp opposé. Mais la passion du peuple révolutionnaire et les images qu’Eugène Delacroix avait sous les yeux (la foule sur les barricades, le drapeau tricolore érigé au sommet de Notre-Dame…) l’inspirèrent et lui donnèrent envie de se faire leur porte-parole à travers sa peinture. Ainsi, l’histoire montra qu’il avait eu tort de s’inquiéter puisque cette actualité brûlante allait le mener à la création de l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre.

Le 28 juillet, le peuple Français parvint à prendre l’Hôtel de ville. Le lendemain, le Roi Charles X, qui avait fui Paris avec sa famille, abdiqua. Les députés libéraux mirent alors en place une monarchie constitutionnelle plus libérale pour remplacer la précédente monarchie absolue de droit divin. Ce fut le début de la Monarchie de Juillet, avec à sa tête le Roi Louis-Philippe Ier, sacré « roi des Français » et non « roi de France ».

Dès septembre 1830, Eugène Delacroix commença à réaliser des esquisses d’une nouvelle toile inspirée des événements qui s’étaient déroulés au cours des Trois Glorieuses. Il commença à peindre le mois suivant. Le 28 octobre 1830, le peintre écrivit dans une lettre à son frère : « J’ai entrepris un sujet moderne, une barricade, et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle ».

Il acheva cette œuvre aux alentours du 6 décembre 1830 et l’intitula Le 28 juillet 1830. La Liberté guidant le peuple, en référence à l’épisode décisif des Trois Glorieuses où le peuple prit l’Hôtel de Ville. La toile fut présentée pour la première fois au Salon de Paris de 1831 sous le titre Scènes de barricades. Séduit par cette œuvre, le Roi Louis-Philippe Ier acheta le tableau et le fit exposer au sein du Palais du Luxembourg. Mais il fut retiré trois mois plus tard lorsqu’on se rendit compte qu’il pouvait être interprété comme une exhortation à l’insurrection. Il fut alors retourné à son auteur.

Depuis 1874, La Liberté guidant le peuple est exposée au Musée du Louvre à Paris.

2. Composition de l’œuvre

Pas de doute, La Liberté guidant le peuple représente bien une scène de barricades dans les rues de Paris. A l’arrière-plan du tableau, on distingue les deux tours de la Cathédrale de Notre-Dame et les immeubles parisiens. Le reste du tableau est entièrement occupé par les personnages révolutionnaires et les décombres des barricades : entre la fumée, les pierres, les poutres et les nombreux corps étendus au sol, le spectateur a sous les yeux une scène chaotique.

Eugène Delacroix a intégré dans son tableau un certain nombre de personnages, tous différents les uns des autres : sans doute une manière de symboliser la diversité du peuple Français, pourtant unis par leur combat contre l’injustice et pour la liberté.

On retrouve ainsi des soldats (dont certains semblent n’être plus que des cadavres), un paysan, un policier, un ouvrier, un étudiant de l’Ecole Polytechnique et même un enfant. Au milieu de tous ses personnages, c’est la femme au centre qui attire le regard. Elle est coiffée du fameux bonnet phrygien, symbole de la République Française dont est coiffée Marianne. Dans sa main droite, elle brandit un drapeau tricolore et dans sa main gauche, elle tient un fusil à baïonnette. Si la scène peinte semble chaotique à première vue, Eugène Delacroix n’a pourtant rien laissé au hasard : tous ces personnages forment un triangle dont le sommet est le drapeau tricolore. Celui-ci attire également l’œil du spectateur par ses couleurs vives, tandis que le reste de la toile est prédominée par les nuances de gris et de brun.

III – Analyse de l’œuvre

1. Les symboles de la République

La Liberté guidant le peuple est un véritable hommage aux valeurs de la République. Ce tableau était, pour Eugène Delacroix, sa manière de soutenir le peuple parisien même s’il n’avait pas participé aux barricades des Trois Glorieuses. Ainsi, le peintre a intégré dans cette œuvre de nombreux symboles de la République Française. Et encore aujourd’hui, presque deux siècles après les Trois Glorieuses, cette œuvre célèbre le patriotisme et rend hommage au peuple Français qui s’est battu pour sa propre liberté.

Dans La Liberté guidant le peuple, on retrouve ainsi le symbole le plus évident de la République Française, le drapeau tricolore bleu, blanc et rouge. Celui-ci est mis en valeur par la composition travaillée du tableau mais aussi par les jeux de lumières. En effet, un rayon de soleil éclaire la femme qui se tient au centre et le drapeau qu’elle brandit dans sa main droite, tandis que le reste de la scène est plongée dans l’ombre.

En-dehors du drapeau tricolore, le tableau est peint dans des tons plus ternes, qui attirent moins l’œil. Mais on peut remarquer cependant qu’un autre élément porte des couleurs vives : le costume du paysan qui est couché, à quatre pattes, aux pieds de la femme. Les couleurs de ce costume n’ont, une fois de plus, pas été choisies au hasard, puisque ce sont celles du drapeau tricolore républicain : le bleu, le blanc et le rouge.

D’ailleurs, lorsqu’on regarde bien la toile, le bleu et le rouge apparaissent également à d’autres endroits et ce sont bel et bien les seules couleurs vives employées par Eugène Delacroix. Au-dessus de la Cathédrale de Notre-Dame, au loin, un drapeau tricolore flotte dans l’air. A droite, sur un amas de poutres fracassées, le peintre a apposé sa signature et la date de la peinture dans la couleur rouge. L’ouvrier à gauche, habillé tout en blanc, porte une ceinture bleue et rouge et l’on peut aussi apercevoir, au-dessus de sa tête, deux bouts de tissu bleu et rouge noués à un piquet en bois. Enfin, on retrouve également les couleurs bleue et rouge sur le costume du soldat mort au sol, en bas à droite du tableau.

Le drapeau tricolore n’est pourtant pas la seule allusion à la République Française que l’on trouve dans le tableau. La figure féminine au centre de l’image nous rappelle Marianne, la figure personnifiée de la République Française. Elle porte effectivement le bonnet phrygien ainsi qu’une robe drapée, deux attributs que l’on retrouve toujours sur les représentations de Marianne.

2. Les personnages

A l’arrière-plan de la toile, on aperçoit la Cathédrale Notre-Dame de Paris, qui situe l’action au sein de la capitale française. La cathédrale, la Seine, les immeubles haussmanniens ne sont que secondaire dans cette œuvre : ils ne servent qu’à situer l’action. Le véritable sujet du tableau est la foule révoltée du premier plan. Dans cette foule, Eugène Delacroix a insisté sur le mouvement des personnages mais il a également joué sur leurs costumes en attribuant à chacun un rôle et une symbolique propres.

A) LA LIBERTÉ

Le personnage principal du tableau est sans nul doute la femme qui se tient au centre. C’est même elle qui a donné son titre au tableau : La Liberté guidant le peuple. Ce personnage est la personnification de la liberté et elle guide le peuple vers la victoire.

Ce personnage est hautement inspiré des figures de déesses antiques, avec son vêtement drapé, son buste nu laissant apparaître sa poitrine et son profil grec au nez droit. C’est la seule femme du tableau et elle semble avoir plus de fougue et de détermination que les combattants masculin : c’est elle qui mène le groupe et qui, le regard tourné vers ses compatriotes, les exhorte à avancer.

Avec son bonnet phrygien, la Liberté renvoie à la Révolution de 1789 et il n’y a pas de doute qu’elle incarne toutes les valeurs de la République réunie. Mais elle est bien plus qu’une allégorie, c’est aussi un personnage bien réel, qui participe aux combats, comme en témoigne le fusil à baïonnette qu’elle tient dans sa main gauche.

Pour la petite histoire, la figure de la Liberté fut très décriée à la publication de l’œuvre, jugée trop vulgaire. Et de manière surprenante, ce n’est pas la nudité du personnage qui choqua les critiques, mais son teint hâlé et ses poils sous les aisselles. Un journal déclara notamment qu’elle était « la plus ignoble des courtisanes les plus sales des rues de Paris ».

Cette allégorie de la Liberté, dont les traits sont empruntés à la statuaire grecque, mais qui exhibe un teint hâlé et des poils sous les bras, est loin de ravir. « C’est la plus ignoble des courtisanes des plus sales rues de Paris », s’indigne-t-on notamment dans la presse.

B) LE « TITI PARISIEN »

On peut voir deux enfants sur la toile. Tout à gauche, l’un d’entre eux est couché à terre sur le ventre, la main agrippant l’un des pavés. Il porte le chapeau traditionnel des voltigeurs de la garde, on peut donc en déduire qu’il fait partie du corps de police.

Quant au second, c’est l’un des principaux protagonistes du tableau aux côtés de la Liberté. Debout à droite de la femme, il est totalement pris dans l’action et lui aussi semble être en train d’exhorter ses compatriotes au combat.

Cet enfant porte un pistolet de cavalerie dans chaque main ainsi qu’une giberne en bandoulière, ce sac servant traditionnellement à porter les munitions des soldats. Il semble prêt à se battre et plein d’ardeur, de courage et de détermination.

Aujourd’hui, cet enfant est souvent comparé au personnage du « titi parisien », un enfant des rues de Paris, dont l’exemple le plus connu est Gavroche, dans Les Misérables de Victor Hugo. Mais avec son béret noir qui est traditionnellement celui des étudiants parisien, il est surtout une allégorie de la jeunesse révoltée.

C) LE PAYSAN

A gauche de la Liberté, on voit un homme à terre, portant un foulard noué sur la tête et un costume aux couleurs du drapeau tricolore. Ce personnage est un paysan et donc un travailleur temporaire à Paris. Mais il s’est tout de même joint aux barricades. Dans cet arrêt sur image, il est visiblement blessé, mais il reprend espoir en apercevant la Liberté, qui passe devant lui. Avec son visage levé vers l’allégorie, ce personnage est un symbole de l’espoir du peuple et leur foi en la liberté.

D) LE BOURGEOIS

A gauche du paysan se tient un homme vêtu d’un chapeau haut-de-forme et d’une redingote de couleur noire. Malgré sa ceinture de couleur rouge et son pantalon large qui sont le costume de l’artisan, on peut facilement deviner qu’il est issu de la bourgeoisie. De plus, il tient à la main un fusil de chasse, arme effectivement réservée aux bourgeois. Certains critiques ont émis l’hypothèse que le peintre ait voulu se représenter lui-même dans ce personnage, mais cette théorie n’a jamais été confirmée. Eugène Delacroix aurait tout aussi pu avoir peint l’un de ses amis.

E) L’OUVRIER

Encore à gauche se trouve un ouvrier, reconnaissable grâce à son tablier blanc qui était l’uniforme des ouvriers manufacturiers. Ce personnage a une forte connotation politique puisqu’il porte un béret à cocarde blanche, symbole des monarchistes et un nœud de ruban rouge qui renvoie aux libéraux. A la ceinture, il porte le mouchoir rouge et blanc de Cholet, emblème contre-révolutionnaire associé aux Vendéens.

F) LES SOLDATS

Enfin, au premier plan du tableau, on retrouve plusieurs soldats qui ont combattu pour la patrie et sont morts en héros. On distingue au moins trois cadavres de soldats.

A gauche, l’un d’eux est à moitié nu et baigne dans une mare de sang : son honneur est bafoué et on voit qu’il a souffert pour la patrie. Cette figure symbolise l’extrême violence des Trois Glorieuses, qui ont au total comptabilisé un millier de morts. Cette figure est, comme la Liberté, mise en valeur par la lumière : Eugène Delacroix a voulu montrer que la victoire se fait au prix de violences et de sacrifices.

Les corps présents au premier plan rappellent une autre grande œuvre romantique : Le Radeau de la méduse de Théodore Géricault. Dans ce tableau représentant la scène d’un naufrage, Géricault avait lui aussi peint des corps à moitié dénudés, couchés à terre dans une position typique de la peinture romantique.

3. Portée de l’œuvre

La Liberté guidant le peuple est un tableau à vocation historique puisqu’il documente cet épisode des barricades du 28 juillet 1830 avec une précision sans faille, aussi bien dans les expressions des personnages que dans les costumes et uniformes de l’époque.

Mais c’est aussi une œuvre politique puisqu’elle rend hommage au peuple insurgé et se pose en symbole de la Liberté retrouvée après les Trois Glorieuses.

Cette toile est indubitablement universelle. Avec sa galerie de personnages, Eugène Delacroix a voulu montrer que tout Paris a pris part à cet événement, quelle que soit leur classe sociale. Il montre ainsi que le patriotisme et la lutte pour la liberté est l’affaire de tous.