La Naissance de Vénus de Sandro Botticilli

La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli, 1485–1486

Premier nu féminin de l’époque de la Renaissance italienne, La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli est un tableau phare de l’histoire de l’art. Cette œuvre représentant une scène tirée de la mythologie gréco-romaine est chargée de symboliques et d’intentions cachées. Le peintre également connu pour le célèbre Printemps n’a rien laissé au hasard lorsqu’il a peint cette toile, qui est avant tout un hommage à la beauté féminine.

I – Sandro Botticelli, le peintre des Médicis

Sandro Botticelli est l’un des peintres majeurs de la Renaissance italienne. Il est né à Florence le 1er mars 1445 sous le nom Alessandro Filipepi, au sein d’une famille modeste dont le père exerçait le métier de tanneur. C’est son frère aîné, un orfèvre, qui l’initia à l’art. Dès l’âge de vingt ans, Sandro Botticelli partit étudier l’art auprès du moine Fra Filippo Lipi. Cinq ans plus tard, il ouvrit son propre atelier d’artiste à Florence et très vite, on le sollicita pour des premières commandes.

Comme la plupart des artistes de la Renaissance italienne, Sandro Botticelli peignait avant tout des scènes et sujets religieux. Il commença petit à petit à fréquenter les membres de la famille Médicis puis finit par devenir leur peintre officiel. L’influente famille florentine lui commanda divers tableaux, dont le portrait Julien de Médicis réalisé en 1478. Au début de la décennie 1480, Sandro Botticelli fut sollicité par le Pape Sixte IV pour participer aux décors de la Chapelle Sixtine. Il partit donc à Rome pour travailler sur ce projet, pour lequel il peignit trois grandes fresques. Cependant, sa contribution n’eut pas le succès escompté et lorsque le peintre revint à Florence, il décida de ne plus répondre à d’autres commandes en-dehors de sa ville natale.

Au cours des années 1480, il peignit ses deux plus grands chefs d’œuvres, Le Printemps (1482) et La Naissance de Vénus (1485). La décennie suivante sera pour lui synonyme d’un changement de style artistique. Parmi ses travaux notables, on peut citer les illustrations de La Divine comédie de Dante.

Sandro Botticelli décéda en 1510 à l’âge de 66 ans. Connu de son vivant, il fut oublié après sa mort, jusqu’au XIXème siècle où l’on redécouvrit ses œuvres et son talent.

II – La Naissance de Vénus, l’histoire d’un mythe gréco-romain

1. Description du tableau

La Naissance de Vénus est le plus grand chef-d’œuvre de Sandro Botticelli mais aussi l’un des tableaux de nus les plus réputés dans le monde. Aujourd’hui, cette peinture phare de la Renaissance est exposée au sein de la Galerie des Offices de Florence.

La Naissance de Vénus a été réalisée grâce à la technique très en vogue à l’époque de la tempera, une peinture faite à partir de l’émulsion de deux composants tels que l’œuf et le lait de figue. Pour réaliser cette toile de 1,73 mètres de haut sur 2,79 mètres de large, Sandro Botticelli a cousu deux toiles l’une avec l’autre.

Ce tableau représente un épisode bien connu de la mythologie gréco-romaine : La Naissance de Vénus (ou Aphrodite). Il existe plusieurs versions de ce mythe, mais c’est la version racontée dans la Théogonie d’Hésiode que Sandro Botticelli a ici cherché à représenter.

Dans ce mythe, la déesse de la terre Gaïa et le dieu du ciel Ouranos engendrèrent dix-huit enfants : six Titans, six Titanides, trois Cyclopes et trois Hécatonchires. Cependant, Ouranos les détestait et décida de les cacher dans le sein de leur mère, afin de les éloigner de la lumière et les étouffer. Gaïa souhaita lui donner une leçon : elle demanda à ses enfants de castrer leur père. Le Titan Chronos, qui était le plus rebelle, accepta. A l’aide d’une faucille, il coupa les parties génitales de son père. Celles-ci, en tombant dans la mer, provoqua une vague d’écume qui donna naissance à Aphrodite (Vénus dans la mythologie romaine).

La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli représente le moment où Vénus rejoint la terre ferme depuis la mer. Vénus est au centre du tableau : elle est sans aucune hésitation le personnage principal de cette œuvre. Elle est debout sur un coquillage qui la transporte en flottant sur la mer. A gauche, on aperçoit Zéphyr, le dieu du vent, et son épouse la nymphe Chloris, déesse des fleurs. Grâce à son souffle, Zéphyr pousse le coquillage et Vénus vers la terre. A droite, une femme attend Vénus pour la couvrir d’un manteau à l’arrivée. Cette femme est probablement une Heure (dans la mythologie grecque, les Heures personnifient les saisons). Elle représente le printemps, comme en témoignent les nombreuses feuilles et fleurs qu’elle porte.

2. Le modèle

D’après les experts, le modèle utilisé par Sandro Botticelli pour représenter le personnage de Vénus serait Simonetta Vespucci. Cette femme de la noblesse italienne épousa Marco Vespucci, un marchand, mais elle fut également la maîtresse de Julien de Médicis. Proche de la famille Médicis, elle était considérée comme la plus belle femme de l’époque. Elle joua ainsi le rôle de modèle pour plusieurs peintres, dont Piero di Cosimo et Sandro Botticelli.

Simonetta Vespucci décéda en 1476, à l’âge de 23 ans, probablement d’une pneumonie. Ainsi, Sandro Botticelli utilisa son image à titre posthume dans ses œuvres : le Portrait de Simonetta Vespucci et Vénus et Mars parurent en 1480, La Naissance de Vénus en 1485 et Madonna della melagrana en 1487. Le peintre donna également les traits de Simonetta Vespucci à l’une des Trois Grâces dans un autre de ses chefs d’œuvres, Le Printemps.

Ce n’est pas par hasard que Sandro Botticelli choisit Simonetta Vespucci comme modèle pour représenter Vénus. En effet, dans la mythologie romaine, Vénus est la déesse de l’amour, de la séduction, de la pureté et de la beauté. Elle représente un idéal de beauté féminine, tout comme Simonetta Vespucci à son époque.

III – Analyse de La Naissance de Vénus

1. La posture de Vénus

La déesse Vénus est, depuis l’Antiquité gréco-romaine, un sujet très courant en art, que ce soit en sculpture ou en peinture. C’est pourquoi les historiens ont défini plusieurs types de Vénus, que l’on reconnaît à leur posture.

La Vénus de Sandro Botticelli a longtemps été comparée au type de la Vénus Anadyomène. Littéralement, le terme « anadyomène », issu du grec, peut être traduit par « sortie des eaux » ou « surgie des eaux ». La Vénus Anadyomène représente ainsi Vénus au moment où elle surgit de l’écume et qu’elle essore ses cheveux. Cependant, il faut noter que malgré le titre donné par Sandro Botticelli, sur cette toile Vénus n’est pas en train de surgir des eaux mais elle est déjà en train de regagner la terre ferme. La déesse ne présente donc pas tout à fait la posture d’une Vénus Anadyomène.

Dans La Naissance de Vénus, la déesse adopte la posture appelée, dans le vocabulaire de la sculpture, contrapposto. Elle se tient debout, le poids du corps porté par une seule jambe, l’autre jambe légèrement pliée. Cette posture était appréciée des sculpteurs dans l’Antiquité grecque parce qu’elle permet de donner du mouvement au personnage. Ici, la Vénus de Botticelli paraît même sur le point de tomber.

On peut aussi noter que sur cette toile, Vénus semble tenter de dissimuler sa nudité. Elle utilise sa main droite pour cacher sa poitrine tandis que sa main gauche est occupée à placer sa chevelure devant son sexe. En cela, la Vénus de Sandro Botticelli se rapproche de la Vénus pudique, sculpture réalisée vers 330 avant notre ère par le sculpteur grec Scopas. C’est donc une représentation du type de la Vénus de Cnide, une sculpture attribuée à Praxitèle et réalisée entre 400 et 326 ans avant notre ère qui se trouvait à l’intérieur du temple d’Aphrodite à Cnide. Cette Vénus était représentée nue (on estime qu’elle est la seconde œuvre à avoir représenté le corps féminin entièrement nu). Sa main droite cachait son sexe tandis que sa main gauche tenait un vêtement.

La Vénus de Cnide a inspiré des générations de sculpteurs et de peintres par la suite, à commencer par Scopas avec sa Vénus pudique, mais aussi Cléomène avec sa Vénus de Médicis datant de 50 ans avant notre ère. Elle a probablement aussi inspiré Sandro Botticelli lorsqu’il a peint la Naissance de Vénus.

2. Vénus, déesse de la fertilité

Le printemps étant la saison des amours et de la fertilité, elle rappelle évidemment Vénus. Dans ce tableau, Sandro Botticelli a tenu à rendre hommage au printemps à travers de nombreux éléments.

Tout d’abord, le vent apporté par Zéphyr est associé au vent qui annonce l’arrivée du printemps. Ensuite, les fleurs sont partout sur la toile. Le vent que souffle Zéphyr est chargé de fleurs. La robe de l’Heure est elle aussi décorée de fleurs, tout comme le manteau qu’elle tend à Vénus. De même, la ceinture de l’Heure est également ornée de fleurs. La fleur annonce le fruit à naître : elle est donc un symbole de fécondité.

Par ailleurs, sur cette toile, les fleurs ne sont pas les seuls symboles de fertilité. La coquille sur laquelle se tient Vénus évoque elle aussi la conception, la vie intra-utérine et la naissance. Comme le coquillage, Vénus semble surgir hors de la coquille : cette image renvoie à sa naissance.

3. La symbolique du manteau

A droite du tableau, l’Heure accueille Vénus avec un manteau rouge orné de fleurs. Elle essaie, malgré le vent qui souffle vers elle, d’en couvrir la déesse. Ce manteau revêt plusieurs symboliques.

Il peut faire référence au linge dans lequel on enveloppe l’enfant qui vient de naître. Dans cette scène, Vénus vient de naître et même si elle ressemble à une jeune femme, elle reste un nouveau-né qui arrive pour la première fois sur la terre ferme.

Aussi, le manteau dont Vénus va être couverte peut symboliser le passage de la Vénus sauvage, nue, née en pleine mer, à la Vénus qui va évoluer dans le monde civilisé des hommes. C’est donc à la fois un rappel de sa naissance et un symbole d’un certain rite de passage, de l’enfance à l’âge adulte.

Enfin, le manteau renvoie aussi à la pudeur de la déesse. Alors qu’elle dissimule déjà sa nudité avec ses mains et ses cheveux, elle s’apprête à se couvrir d’un vêtement. Le vêtement n’est pas sans rappeler la Vénus de Cnide, qui était elle aussi représentée avec, à sa gauche, un vêtement.

4. La nudité féminine, sujet tabou

Si dans l’Antiquité grecque, les corps représentés nus étaient considérés comme des idéaux d’esthétisme, les choses étaient très différentes à la Renaissance. Entre-temps, la religion chrétienne avait instillé l’idée que la nudité était un péché et une honte. Les seules œuvres représentant le corps féminin nu étaient celles qui avaient pour thème le péché originel, lorsqu’Eve mangea le fruit défendu par Dieu, puis en proposa à Adam. Représenter une femme nue dans une œuvre profane était alors à l’époque impensable.

En 1430, le sculpteur florentin Donatello réalisa le David en bronze qui devait décorer la cour du Palais des Médicis. Cette sculpture fut la première représentation d’un corps masculin entièrement nu depuis près d’un millénaire. Il fallut attendre cinquante ans pour qu’un artiste en fasse de même avec le corps de la femme. Avec sa Naissance de Vénus, Sandro Botticelli brisa alors tous les tabous religieux imposés aux artistes à cette époque puisqu’il représenta une femme entièrement nue dans une scène profane. Et, grande nouveauté à l’époque, le corps féminin nu n’était pas synonyme de péché et de honte, mais de beauté, d’amour et de pureté.

Bien que Vénus soit représentée dans une attitude pleine de pudeur, il y a tout de même dans ce tableau un léger érotisme. D’abord, la posture choisie par le peintre (le contrapposto) permet de mettre subtilement en avant les courbes du corps de Vénus, apportant une certaine sensualité à la déesse.

Ensuite, Vénus semble cacher sa poitrine avec sa main droite, mais elle ne dissimule que son sein droit. Le gauche, en revanche, reste parfaitement visible. Ainsi, les attributs de la déesse ne sont pas totalement cachés. Le spectateur peut en déceler une partie et ils deviennent alors un objet de fantasme.

De plus, un autre mythe grec raconte qu’Érymanthe, le fils d’Apollon, aurait surpris Aphrodite nue lorsqu’elle sortait de son bain. Or, il est interdit aux humains de voir le sexe d’une déesse. Pour cette raison, Aphrodite aurait rendu Érymanthe aveugle. Ce mythe donne une autre dimension à la pudeur de la déesse dans La Naissance de Vénus : celle-ci ne se cache pas seulement par pudeur, mais aussi parce qu’il s’agit de quelque chose qu’il nous est interdit de voir. La déesse se présente nue au spectateur, mais elle doit tout de même se cacher. Là encore, la limite entre ce qu’elle montre et ce qu’elle cache est ténue et cela donne au tableau une légère dimension érotique.

5. Le corps de Vénus, un idéal de beauté et de perfection ?

Si l’on regarde bien, le corps de Vénus peint par Botticelli présente quelques imperfections. Par exemple, selon l’idéal esthétique grec décrit par Polyclète dans Le Canon, les proportions idéales du corps humain correspondent à sept fois la hauteur de la tête. Sandro Botticelli n’a pas suivi cette règle pour représenter sa déesse, dont le corps équivaut à plus de sept têtes. En revanche, la Vénus de Cnide présentait, elle, ces proportions.

De plus, on peut remarquer que le cou de Vénus est un peu trop long (il fait pratiquement la même hauteur que sa tête) et son épaule gauche marque un angle inhabituel.

On peut donc se demander si ces défauts ont été voulus par Sandro Botticelli. Cela pourrait être un moyen de montrer que malgré les anomalies de son corps, Vénus est un idéal de beauté et de perfection parce qu’elle est une déesse et qu’elle représente l’amour.