la nuit toilée vincent van gogh 1889

La Nuit Étoilée de Vincent Van Gogh, 1889

La Nuit Étoilée est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre du XIXᵉ siècle, qui fait à présent partie de la collection permanente du MoMA à New York. Difficile de croire que l’artiste lui-même, dans une lettre à son frère, disait de cette œuvre qu’elle était « ratée » ! Vincent Van Gogh réalisa cette toile à un moment crucial de sa vie, alors qu’il était enfermé dans un asile psychiatrique, un an avant qu’il ne se donne la mort. De son vivant, il ne donna aucune explication quant à l’interprétation de sa Nuit Etoilée. Aujourd’hui, l’œuvre est l’objet de nombreuses théories aussi contradictoires que l’artiste était complexe.

I – Vincent Van Gogh, entre folie et génie

Aujourd’hui, on retient beaucoup de choses de Vincent Van Gogh. Le talent, de grandes œuvres qui ont marqué des générations d’amateurs d’art, une contribution notable au courant postimpressionniste mais aussi le côté plus sombre de sa personnalité lunatique, ses accès de folie et sa santé mentale fragile.

Né en 1853 aux Pays-Bas, Vincent Van Gogh fit preuve dès son plus jeune âge d’une personnalité instable qui l’affecta ensuite tout au long de sa vie et de sa carrière. Sa rencontre avec le monde de l’art se fit à l’âge de 16 ans, lorsqu’il fut engagé en tant que commis dans une galerie d’art.

Ses premières œuvres ne ressemblaient en rien à celles que l’histoire a retenues. Loin des couleurs éclatantes et optimistes des Tournesols, de La Chambre à coucher ou de la Terrasse du café le soir, les premiers tableaux de Vincent Van Gogh étaient peints dans des couleurs sombres, presque en noir et blanc. Elles exploraient des sujets sombres eux aussi comme par exemple, la misère des conditions de vie et de travail des mineurs.

En 1886, Vincent Van Gogh emménagea à Paris et il rencontra de nombreux artistes modernes, notamment les impressionnistes mais aussi des artistes japonais. Il modifia son style, allant dorénavant vers l’utilisation de couleurs vives et de coups de pinceaux épais.

Son second déménagement, en 1888, cette fois dans le Sud de la France, lui ouvrit encore de nouveaux horizons du point de vue artistique. C’est à ce moment-là qu’il peignit La Nuit Étoilée, œuvre mythique de l’artiste qui était aussi pour lui un important aboutissement personnel.

 

II – La Nuit Étoilée

1. Contexte

C’est lorsqu’il quitta Paris pour emménager à Arles, début 1888, que Vincent Van Gogh commença à peindre ses tableaux à l’aide de traits courbés et de tourbillons de couleurs. A cette époque, il utilisait principalement, dans ses peintures, des couleurs pures (c’est-à-dire, non mélangées au préalable sur la palette, à l’instar des peintres pointillistes). L’utilisation de couleurs pures lui permettait de donner plus de luminosité à ses peintures et c’était selon lui un excellent moyen de retranscrire sur ses toiles les couleurs du sud de la France.

A l’automne, Vincent Van Gogh peignit à Arles le tableau Nuit étoilée sur le Rhône. Il avait toujours été attiré par les paysages nocturnes et avait notamment déclaré que « la nuit est beaucoup plus vivante et richement décorée que le jour ». Sa seconde nuit étoilée, simplement intitulée La Nuit Étoilée, sera peinte l’année suivante, en juin 1889.

Entre-temps, il s’était passé beaucoup de choses dans la vie personnelle de Van Gogh. Atteint de troubles de la personnalité, son humeur était changeante, passant parfois par des vifs excès d’enthousiasme. Dans l’un de ces excès d’enthousiasme, il écrivit à son ami le peintre Paul Gauguin, qu’il avait rencontré à Paris, pour lui vanter les mérites du sud de la France et le supplier de l’y rejoindre. Paul Gauguin arriva plus tard à Arles. Les deux amis travaillèrent ensemble durant deux mois. Mais le 23 décembre 1888, ils se disputèrent violemment au sujet de l’art et Vincent Van Gogh, pris d’un accès de folie, menaça son ami avec un rasoir. Paul Gauguin s’enfuit et Van Gogh, resté chez lui, se trancha l’oreille gauche avec ce même rasoir. La police locale le retrouva le lendemain matin, couché sur son lit dans un bain de sang.

Quelques mois plus tard, Vincent Van Gogh se reconnut suicidaire et se fit volontairement interner au sein d’un hôpital psychiatrique de Saint-Rémy-de-Provence, le Monastère Saint-Paul-de-Mausole. Là-bas, son humeur continua à changer constamment, allant de la dépression profonde à des accès d’enthousiasme et de créativité. Il peignit, entre autres nombreuses toiles, La Nuit Étoilée. Le mouvement du pinceau sur la toile reflète de manière surprenante l’état d’esprit du peintre à ce moment-là.

Cette œuvre était en quelques sortes, pour Vincent Van Gogh, un aboutissement artistique. En effet, quelques temps plus tôt, il avait écrit dans une lettre à l’un de ses amis : « Mais quand donc ferai-je le ciel étoilé, ce tableau qui toujours me préoccupe ? ». A son arrivée dans le sud de la France, il avait commencé à nourrir une obsession pour les scènes de nuit en peinture, communément appelées « Effets de nuit ». En avril 1888, il avait ainsi écrit dans une lettre à son frère Théo : « Il me faut une nuit étoilée avec des cyprès ou, peut-être, au-dessus d’un champs de blé mûr ». La Nuit Étoilée lui avait permis d’enfin mener ce projet à bout.

Au mois de mai de l’année suivante, Vincent Van Gogh quitta l’hôpital psychiatrique et retourna à Paris auprès de son frère Théo. Deux mois plus tard, il se suicida avec un revolver.

2. Description de l’œuvre

La Nuit Étoilée représente une vue de nuit depuis la chambre de Vincent Van Gogh au Monastère Saint-Paul de Mausole. Cette œuvre fut pourtant réalisée durant la journée, de mémoire. Durant son séjour à l’hôpital psychiatrique, Vincent Van Gogh peignit au total 21 vues de la fenêtre de sa chambre, mais celle-ci fut la seule toile représentant ce paysage de nuit.

Dans ce tableau, le ciel nocturne étoilé est le véritable sujet. Lui qui a toujours fasciné Vincent Van Gogh est ici représenté par des volutes tortueux dans lesquels on devine des étoiles filantes, des météorites ou même peut-être des nébuleuses. On ne peut pas nier que ce tableau a des airs de fin du monde !

Peut-être dans un souci de réalisme, Vincent Van Gogh a également peint le halo de lumière que l’on aperçoit à l’œil nu autour de la lune et des étoiles.

Le paysage en lui-même, un village provençal à droite et un grand cyprès à gauche, n’est pas forcément reconnaissable. Il pourrait s’agir de n’importe quel village du sud de la France. Il n’est pas là pour attirer l’attention du spectateur, mais pour donner un contexte au ciel étoilé. D’ailleurs, la représentation de la vue n’est pas à 100% fidèle à la réalité. Le cyprès, par exemple, n’existe pas : Vincent Van Gogh l’a ajouté au paysage, sans doute dans le but de casser sa monotonie. Aussi, les collines peintes sur la toile ne sont pas exactement les mêmes que celles que pouvait voir le peintre depuis sa chambre.

Souvent considéré comme une expression de la folie de Vincent Van Gogh, ce tableau possède pourtant une composition et une symbolique réfléchies. On est loin du peintre fou qui attrape son pinceau pour peindre des lignes tortueuses suivant le cheminement de ses pensées. Au contraire, le peintre a d’abord observé son paysage puis fait mûrir son idée avant de l’appliquer sur la toile. Ainsi, rien n’est laissé au hasard et c’est ce qui fait la force de cette toile.

3. Technique

Pour peindre La Nuit Étoilée, Vincent Van Gogh s’inspira largement du courant néo-impressionniste, qui était alors en plein essor. On retrouve ainsi dans cette toile trois éléments indissociables du néo-impressionnisme.

D’abord, on peut distinctement voir les coups de pinceau. Contrairement aux pointillistes Georges Seurat, Paul Signac ou Camille Pissarro, ces coups de pinceau ne sont pas des points délicats ou des traits courts et très fins, mais plutôt des traits épais, plus ou moins longs, souvent inégaux. C’est un choix de la part de l’artiste et il correspond parfaitement à l’esprit du tableau.

Ensuite, comme la grande majorité des peintres néo-impressionnistes, Vincent Van Gogh a choisi la technique de la peinture à l’huile pour réaliser cette toile. La raison est toute simple : la peinture à l’huile ne coule pas et ne bave pas, ce qui la rend idéale pour peindre par petites touches et couches de peinture épaisses.

Enfin, le travail de la lumière dans La Nuit Étoilée n’est pas sans rappeler celui des néo-impressionnistes. Vincent Van Gogh a choisi d’intégrer dans sa toile très peu de couleurs. Il a utilisé une grande majorité de couleurs froides, notamment différentes nuances de bleu qui représentent le ciel et ses mouvements, mais aussi le paysage plongé dans la nuit. Les différents tons de bleu utilisés pour peindre les collines permettent notamment de reproduire une certaine profondeur de champs, afin que le spectateur comprenne qu’il a devant lui une vue panoramique sur l’infini de l’horizon. En-dehors des nuances de bleu, on retrouve beaucoup de couleurs sombres (ce qui est logique pour représenter une scène de nuit) comme le vert foncé ou le gris. Mais le peintre a également intégré une couleur chaude qui vient rétablir cet équilibre et illuminer la scène : le jaune.

Comme chez les néo-impressionnistes, Vincent Van Gogh a ajouté de la luminosité à sa scène de nuit en jouant sur les différentes couches et touches de peintures. En effet, plus il ajoutait de couches de peintures (toujours par touches) et plus il éclaircissait les couleurs. Ainsi, c’est la juxtaposition de touches de peinture de différentes couleurs plus ou moins claires, mais aussi leur contraste, qui donne toute sa luminosité à cette scène de nuit.

III – La symbolique de La Nuit Étoilée

1. Le ciel

Le peintre était fasciné par les étoiles et pour lui, elles étaient toutes différentes les unes des autres. Dans une lettre, il écrivit à sa sœur que « certaines étoiles sont citronnées, d’autres ont des feux roses, verts, bleus, myosotis ». Il n’a pas reproduit cet arc-en-ciel de couleurs dans sa toile mais en revanche, il a bel et bien mis l’accent sur l’idée que chaque étoile est unique.

En effet, dans le ciel étoilé du tableau, on retrouve pas moins de onze étoiles, qui chacune brille différemment. Le peintre n’a pas deux fois peint le même halo de lumière autour de ses étoiles. Que ce soit la taille de l’étoile, la taille de son halo, leur couleur ou la manière dont elle est peinte.

D’après les estimations techniques menées par des astrophysiciens, la configuration du ciel telle que l’a représentée Van Gogh dans La Nuit Étoilée correspondrait à celle de la nuit du 25 mai 1889 à Saint-Rémy-de-Provence. On peut notamment observer que l’étoile du berger est étonnamment brillante dans le paysage peint, comme elle l’était à cette date. Pourtant, la toile fut peinte durant une journée du mois de juin. Est-ce une pure coïncidence ou bien Van Gogh était-il doté d’une incroyable mémoire ?

Pour Van Gogh, la nuit est « beaucoup plus vivante et richement décorée que le jour ». Il l’a démontré avec succès dans ce tableau. Sur la toile, la nuit semble être en mouvement constant, mais aussi, elle est lumineuse et toute en nuances de couleurs.

2. La spirale au centre du tableau

Le regard du spectateur est irrémédiablement attiré par la spirale que Van Gogh a tracée dans le ciel étoilée, au centre de la toile. L’origine de cette spirale peinte divise les spécialistes. Certains estiment qu’elle est l’expression de l’esprit troublé du peintre tandis que d’autres vont plus loin et y voient une inspiration puisée dans l’art japonais.

En effet, Vincent Van Gogh était notablement passionné par l’art japonais traditionnel, en particulier les estampes. Or, on retrouve régulièrement des motifs de spirales dans les estampes japonaises, notamment celles qui représentent la mer. Ce n’est donc peut-être pas par pur hasard si la spirale représentée par Van Gogh dans le ciel étoilée prend la forme d’une vague.

Mais il est également possible que la spirale au centre du tableau n’ait pas de signification symbolique cachée. Elle peut effectivement être simplement la manière du peintre de représenter les nébuleuses, des phénomènes astronomiques dont on entendait de plus en plus parler à son époque. Et Vincent Van Gogh était un grand amateur d’astronomie, d’où sa fascination pour les ciels étoilés.

3. Le cyprès

Cyprès commun
Cyprès commun, Muséum national d’Histoire naturelle

Cet arbre est un élément très important du tableau. Il fut ajouté exprès au paysage par le et il est chargé de symboles.

D’abord, c’est un arbre typique du sud de la France, il s’intègre donc parfaitement au paysage et il est l’élément parfait pour habiller le cadrage du tableau.

Mais ce n’est pas tout. Le Cyprès est un arbre qui pousse souvent dans les cimetières, il est donc fortement associé à la mort dans l’imaginaire collectif. Il ne serait pas étonnant que Vincent Van Gogh ait peint ce Cyprès dans le but justement d’en faire un symbole de la mort. En effet, l’artiste estimait que la mort était pour l’être humain une véritable délivrance puisqu’elle lui permettait de quitter la terre pour atteindre l’espace céleste. La position du cyprès sur la toile appuie très bien cette idée puisque le peintre l’a représenté comme un liant entre la terre et le ciel.

Par ailleurs, la représentation du Cyprès est, une fois de plus, tortueuse et troublée. Les branches de l’arbre ressemblent aux flammes d’un feu. On peut facilement penser qu’en peignant ce tableau, Vincent Van Gogh avait des idées noires et pensait à la mort. D’ailleurs, il se suicida un an plus tard : malgré les soins qui lui étaient administrés quotidiennement au Monastère Saint-Paul-de-Mausole, sa santé mentale était restée fragile et le peintre continuait, lors d’accès de folie, à songer à quitter la terre pour rejoindre le ciel.

IV – La Nuit Étoilée, une œuvre optimiste ?

Les spécialistes s’accordent à dire que La Nuit Étoilée est un tableau dans lequel sont imprimés la souffrance, le mal-être et les pensées suicidaires de Vincent Van Gogh. Entre la présence du cyprès symbolique et la représentation tortueuse du ciel étoilé, on ne peut nier que cette toile est pleine d’émotions. Mais cette toile, savamment réfléchie, composée et peinte, n’a pas été réalisée comme un cri de désespoir. Bien au contraire, on peut voir cette œuvre sous un angle complètement différent et lui attribuer une dimension optimiste.

La Nuit Étoilée pourrait avoir été, pour le peintre, une œuvre libératrice dans tous les sens du terme. D’abord, elle lui permit de réaliser enfin son projet de longue date de peindre le ciel étoilé auquel il aspirait. Ensuite, cette œuvre parle, certes, de la mort, mais il ne faut pas oublier que pour Van Gogh, la mort est une libération plutôt qu’une fatalité malheureuse.

Certains éléments dans cette toile sont contradictoires avec l’idée d’une œuvre sombre exprimant la dépression du peintre. A commencer par les couleurs ! Le bleu, couleur de la sérénité, est omniprésent aux côtés du jaune, couleur de la joie. De plus, là où l’on voit dans le ciel des mouvements tortueux reflétant le trouble et le malaise du peintre, on peut également choisir de voir un mouvement joyeux, une richesse de formes, de couleurs et de lumières. Après tout, c’était cela que Vincent Van Gogh voyait dans le ciel nocturne !

La Nuit Étoilée pourrait donc contenir un message bien plus positif que celui qu’on lui a attribué au fil des décennies. Si Vincent Van Gogh s’est donné la mort un an plus tard, c’était peut-être moins par accès de folie que parce qu’il était réellement prêt à rejoindre les étoiles. Plutôt que l’appel à l’aide d’un artiste suicidaire, ce tableau était peut-être pour Vincent Van Gogh une manière d’exprimer sur la toile sa propre sérénité face à la mort.