la persistance de la mémoire dalí 1931

La Persistance de la Mémoire de Dalí, 1931

Souvent considéré comme le chef de file du mouvement surréaliste en peinture, Salvador Dalí est un artiste qui ne cesse de faire parler de lui, même plusieurs décennies après sa mort. La Persistance de la mémoire est l’un de ses tableaux les plus connus. Intrigante, dérangeante, étonnante, mystérieuse, les qualificatifs ne manquent pas pour décrire cette œuvre également connue sous les surnom de « Les Montres molles ». Si ce tableau semble loufoque au premier abord, on comprend en le regardant de plus près que c’est en réalité une œuvre complexe qui traduit une réflexion profonde de l’artiste sur le temps, la vie et la mort.

I – Salvador Dalí, l’excentrique

Salvador Dalí fut marqué dès sa naissance par le décès, quelques mois plus tôt, de son frère aîné, lui aussi appelé Salvador. Mué par la volonté de prouver qu’il était le seul et unique Salvador Dalí, l’artiste essaya toute sa vie de sortir des cadres préconçus, en art mais aussi en société.

Doté d’une personnalité très spéciale, Dalí ne cessait de choquer ses contemporains par ses déclarations décalées, pompeuses et excentriques. Il n’hésitait pas, par exemple, à proclamer son propre génie, disant que seul Léonard de Vinci pouvait être considéré comme son égal. Ses goûts aussi étaient jugés comme étranges et fantasques. Il n’y a qu’à voir la décoration extérieure et intérieure de sa maison de Portlligat pour en juger !

De son vivant et même après sa mort en 1989, l’artiste se vit qualifier de bizarre, de fou ou encore de mégalomane. Cela ne l’a pas empêché de créer des œuvres certes étranges mais qui aujourd’hui sont considérées comme les plus grandes œuvres du XXème siècle en ce qui concerne la peinture surréaliste : La Persistance de la mémoire est certainement celle qui apparaît en premier dans la mémoire collective lorsqu’on évoque Salvador Dalí et ses tableaux surréalistes.

Salvador Dalí avait conscience qu’on le considérait fou et que beaucoup de monde le détestait pour cela. Loin de s’en offenser, il jouait au contraire avec ce côté de sa personnalité. S’il avait vécu à notre époque, on aurait pu dire que cela faisait partie de son marketing ! Dans son journal intime de jeunesse, publié en 1994 sous le titre « Journal d’un génie adolescent », l’artiste disait : « La seule différence entre un fou et moi, c’est que moi, je ne suis pas fou ». Dans un autre de ses livres intitulé « Journal d’un génie », Dalí a également affirmé, en réponse aux nombreuses critiques dont il faisait l’objet : « La jalousie des autres peintres a toujours été le thermomètre de mon succès » et « La critique est une chose sublime. Elle est digne seulement des génies ».

II – La Persistance de la Mémoire

Il ne fait pas de doute que La Persistance de la Mémoire est l’une des œuvres d’art les plus connues au monde et qu’elle est certainement celle qui représente le mieux le surréalisme.

En effet, le paysage qui est représenté dans ce tableau est autant onirique que loufoque. On peut reconnaître à l’arrière-plan la plage de Portlligat, avec ses falaises, qui sur le tableau est totalement exempte de présence humaine. Au premier plan, Dalí a peint toute une collection d’objets insolites, parmi lesquelles quatre montres à gousset. L’une d’entre elle est fermée et recouverte de fourmis tandis que les trois autres épousent la forme des objets sur lesquels elles sont posées, comme si elles coulaient.

On peut facilement se demander comment l’idée lui est venue de peindre des montres qui coulent comme si elles étaient en train de fondre. Salvador Dalí l’explique dans son autobiographie « La vie secrète de Salvador Dalí ».

1. Contexte

Salvador Dalí peignit ce tableau en 1931. Il avait alors 27 ans. L’artiste venait tout juste de racheter une maison de pêcheur à Portlligat, où il s’était installé avec sa compagne Gala (qui avait précédemment été mariée au poète surréaliste Paul Eluard). Deux ans plus tôt, il avait rompu tout lien avec sa famille.

Salvador Dalí avait étudié à l’Académie de Beaux-arts de San Fernando à Madrid puis il avait fréquenté les membres du mouvement surréaliste de Paris : toutes ces influences avaient nourri son art et lui avaient permis de trouver son propre style. Il avait créé sa propre technique de création artistique, qu’il appelait « méthode paranoïaque-critique ».

Dans chacun de ses tableaux, Dalí souhaitait mélanger le réalisme et le surréalisme pour créer de la confusion dans l’esprit du spectateur et provoquer son questionnement. La Persistance de la Mémoire en est un bon exemple : sur un fond réaliste représentant un paysage bel et bien réel, le peintre a ajouté des objets surréalistes sur lesquels l’œil du spectateur ne peut pas s’empêcher de s’attarder.

Dans son autobiographie, Salvador Dalí raconte qu’un soir où il dînait avec sa femme et des amis, il fut pris d’une terrible migraine. Il avait prévu de sortir avec ses amis pour aller au cinéma, mais il préféra les laisser partir et rester seul. Une fois seul, il resta un moment accoudé à la table de la salle à manger, observant un fromage camembert qui commençait à couler, l’esprit fourmillant de questions sur la nature du coulant. Puis il monta dans son atelier, comme il le faisait souvent avant d’aller se coucher : il y contempla la toile qu’il était en train de peindre. Celle-ci représentait la plage de Portlligat en fin de journée, avec au premier plan un olivier sans feuille. Il avait pour projet d’ajouter sur ce fond des éléments surréalistes qui pourraient provoquer la surprise chez le spectateur, mais il ne savait pas encore lesquels. A ce moment-là, il avait toujours la vision du camembert dans la tête et l’idée de dessiner des montres coulantes lui vint spontanément. Il se mit aussitôt à peindre.

2. Analyse

A première vue, La Persistance de la mémoire est une toile assez peu chargée. Sa composition laisse beaucoup de place au paysage de l’arrière-plan : celui-ci est désertique, vidé de présence humaine. Il donne au tableau une ambiance irréelle et onirique.

En premier plan, on retrouve deux éléments principaux. Le premier est la table en bois sur laquelle sont posés un tronc d’olivier sans feuille et trois montres. Deux semblent dégouliner, l’une perchée sur la branche de l’olivier et l’autre posée sur le coin de la table. La troisième est différente des deux autres : posée à l’envers, elle est rigide et assaillie par un groupe de fourmis.

Le second élément important du tableau est la créature couchée au centre de l’image, une montre molle posée sur son dos. Cette forme dérange autant qu’elle intrigue le spectateur. C’est là le principe même su surréalisme : Salvador Dalí souhaitait pousser le spectateur à se poser des questions et avec cette forme étrange posée au milieu du tableau, il y réussit parfaitement.

La composition du tableau est tout ce qu’il y a de plus classique. L’artiste a utilisé les fameuses lignes de fuite pour guider le regard du spectateur et les trois montres forment un triangle central qui attire l’œil. Plus que dans la composition, c’est donc dans le sujet que réside l’originalité du tableau. Typiquement surréaliste, ce décor joue avec les frontières de la vie, de la mort, du rêve et de la réalité, donnant lieu à divers questionnements et interprétations chez le spectateur.

3. Interprétation

La Persistance de la mémoire peut être interprétée de multiples façons. 90 ans après sa création, elle continue de fasciner des générations d’amateurs d’art qui cherchent à expliquer sa signification. Celle-ci est, comme on peut s’y attendre, complexe.

Certains éléments du tableau semblent ainsi faire allusion à la mort. La créature qui se trouve au centre de la scène est souvent comparée à un cadavre en décomposition, une théorie appuyée notamment par la présence, dans le coin en bas à gauche, d’une mouche et d’un regroupement de fourmis. Ces dernières sont des insectes qui, chez Dalí, sont fortement associées aux thématiques de la mort et de la décomposition.

Cependant, la mort n’est pas l’unique sujet du tableau. La Persistance de la mémoire représente avant tout la dualité entre la vie et la mort. En effet, sur cette toile, certains éléments sont là pour brouiller la distinction entre les deux. D’abord, l’artiste a peint un décor qui pourrait parfaitement être celui d’un rêve. La créature du centre de la toile est en réalité un autoportrait : Salvador Dalí s’était déjà peint de cette manière dans sa toile Le Grand Masturbateur. Ici, il s’est représenté couché, les yeux fermés (on distingue ses longs cils et sa paupière fermée), comme s’il était plongé en plein sommeil et que le décor que l’on aperçoit autour de lui était son rêve. Chez les surréalistes et de manière plus générale en art, le sommeil est souvent vu comme un état à mi-chemin entre la vie et la mort.

Mais il existe une autre interprétation possible pour l’autoportrait présent au milieu du tableau. Certains analystes pensent qu’il pourrait s’agir d’une allusion à la naissance puisque Dalí s’y représente couché en position de fœtus. Or, la naissance est le début de la vie ou, dans une vision plus pessimiste, le début du compte à rebours vers la mort.

Cela nous amène à un autre thème évident de ce tableau : le temps, que l’on retrouve dans la représentation des montres molles mais aussi dans le titre. On peut se demander s’il y a une véritable symbolique derrière cette représentation spécifique de montres qui coulent, ou si Dalí s’est simplement contenté de peindre ce qu’il voyait en appliquant sa méthode « paranoïaque-critique ».

En réalité, la représentation par l’artiste de montres déformées a bel et bien un sens. Elle est un moyen pour Dalí de tourner en dérision la rigidité du temps tel que l’être humain le conçoit. Chacun des cadrans présents sur la toile indique une heure différente. Ce n’est pas par hasard : Dalí a voulu souligner ici l’inutilité de la mesure du temps construite par l’être humain. En effet, l’artiste cherche à montrer dans ce tableau qu’il est absurde de vouloir compter les heures et découper le temps, puisque celui-ci passera irrémédiablement, nous menant de la vie (l’artiste en position de fœtus, au centre du tableau) à la mort (l’olivier sans feuille, la décomposition des corps symbolisée par le groupe de fourmis et la mouche).

Si l’on part de l’hypothèse suggérant que Dalí a représenté son propre cadavre aux côtés d’un olivier qui, lui aussi, semble avoir perdu toute trace de vie, cette œuvre pourrait bien représenter sa vision de l’au-delà. La mort serait alors un état de sommeil prolongé, durant lequel le temps n’a plus aucune emprise sur l’être humain. C’est ici que la question de l’immortalité entre en jeux : dans son tableau, Dalí a arrêté le temps, le rendant élastique, comme pour le prolonger à l’infini.

Quelle qu’en soit l’interprétation que l’on choisit de lui donner, il est en tout cas évident que cette toile explore les limites, parfois floues, entre la vie, le temps qui passe, l’éveil, le sommeil, l’imagination et la mort.

Quant au titre, il est, de manière surprenante, en complète opposition avec la scène représentée dans le tableau. En effet, là où la scène évoque le temps qui passe, irrémédiablement, rendant chaque moment de la vie fugace, le titre indique que le passé, en l’occurrence la mémoire et les souvenirs, restent dans la durée. Cette opposition entre titre et contenu de l’œuvre est assez courante chez les surréalistes… peut-être une tentative, encore une fois, de déstabiliser le spectateur ?

4. La Persistance de la mémoire aujourd’hui

La Persistance de la mémoire fut exposée pour la première fois dès 1932, au sein de la galerie d’art fondée à New York par Julien Levy, marchand d’art qui s’intéressait de près à l’art surréaliste. Aujourd’hui, cette œuvre incontournable de Salvador Dalí est exposée au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, qui l’a acquise en 1934 grâce à un donateur anonyme. Ce tableau étant l’un des plus célèbres de Salvador Dalí, il fait sans surprise l’objet d’une quantité infinie de produits dérivés. Affiches, posters, cartes postales mais aussi bijoux, montres, horloges murales, porte-clés, gadgets pour la maison ou pour le bureau… si vous êtes fan de ce tableau, les moyens de le retrouver chez vous sont infinis !