La Trahison des images de René Magritte

La Trahison des images : « Ceci n’est pas une pipe » de René Magritte, 1928-1929

Aujourd’hui considéré comme l’un des maîtres du surréalisme en peinture, René Magritte avait un style distinctif mêlant illusion, mystère et énigme. À Paris, le peintre belge avait découvert les écrits surréalistes d’André Breton ou Paul Eluard qui l’amenèrent à étudier, à travers son art, le rapport entre les mots et les images. Cet artiste à la fois peintre et philosophe s’interrogea également sur le sens des images perçues, à tort, comme la réalité. Peint en 1929, le tableau La Trahison des images est l’un de ses plus grands chefs d’œuvres mais aussi l’aboutissement de plusieurs années de réflexion philosophique autour de l’image.

I – René Magritte

1. La vie de René Magritte

René Magritte est né le 21 novembre 1898 dans la ville belge de Lessines. Son enfance ne fut pas de tout repos. Alors qu’il était âgé de 14 ans, sa mère se suicida et l’adolescent fut par la suite élevé par une gouvernante. Avec son père et ses deux frères, il déménagea régulièrement. Passionné par les bandes-dessinées dès l’enfance, il s’intéressa durant son adolescence au dessin et à la peinture, adoptant dès lors un style impressionniste.

En 1915, René Magritte arrêta ses études pour entrer à l’Académie des Beaux-Arts, puis auprès du peintre belge Pierre-Louis Flouquet. Ce dernier l’initia au futurisme et au cubisme en peinture. Dans les années 1920, René Magritte découvrit également le surréalisme et le dadaïsme. Il peignit en 1926 son tout premier tableau surréaliste, Le Jockey perdu. L’année suivante, il emménagea à Paris afin de se rapprocher des artistes surréalistes. Il rencontra ainsi André Breton, Paul Eluard, Max Ernst ou encore Salvador Dalí. Il participa à plusieurs expositions et peignit son plus grand chef-d’œuvre : La Trahison des images.

Cependant, des désaccords et disputes rendirent impossible toute collaboration artistique entre René Magritte et les artistes surréalistes français. Cette désillusion, ainsi que la crise économique de 1929, le contraignirent à rentrer en Belgique. Le peintre s’installa alors à Bruxelles, où il trouva un emploi de bureau en tant que dessinateur publicitaire.

Il n’arrêta pas pour autant sa carrière d’artiste-peintre. Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, il revint vers l’impressionnisme. Puis il entra dans sa « période vache », qui dura seulement six semaines mais fut marquée par une intense créativité. Il ne peignit pas moins de 40 tableaux aux couleurs criardes ainsi qu’aux personnages et aux traits volontairement grossiers.

Dans les années 1950, René Magritte peignit huit panneaux pour le casino de Knokke-Le-Zoute, un projet qui propulsa sa carrière et le rendit célèbre. Sa cote sur le marché de l’art grimpa en flèche et de nombreuses expositions rétrospectives lui furent consacrées un peu partout dans le monde, de New York à Londres. En 1964, il livra un autre de ses chefs d’œuvres, Le Fils de l’homme. Trois ans plus tard, il décéda d’un cancer, laissant derrière lui plus de 2000 tableaux.

2. René Magritte, un peintre philosophe

En 1936, René Magritte se peignit lui-même en philosophe dans son tableau surréaliste La Lampe philosophique. Et en effet, c’était en cela qu’il se différenciait des autres artistes surréalistes. Tandis que les surréalistes avaient pour doctrine de libérer leurs émotions sur leur support en laissant parler leur inconscient (à travers, par exemple, l’écriture automatique ou le dessin automatique), René Magritte cherchait à résoudre des problèmes et répondre à des questions. C’est une démarche totalement opposée et c’est certainement cela qui causa les nombreuses disputes entre André Breton et René Magritte.

Cette différence entre les surréalistes français et René Magritte vient du fait que celui-ci soit belge ! En France, le courant artistique surréaliste gravitait autour d’André Breton, un poète qui s’était auparavant intéressé au symbolisme et croyait en le pouvoir créateur de notre subconscient. En Belgique, la principale figure du mouvement était l’artiste Paul Nougé, un scientifique de formation, qui avait un esprit rationnel et analytique. Comme Paul Nougé, René Magritte était un homme rationnel et discret : il concevait son art de manière raisonnée, cherchant des réponses aux questions philosophiques qu’il se posait.

Plutôt mal reçu par les poètes surréalistes en France, René Magritte se tourna dans les années 1950 vers les philosophes. Il collabora notamment avec le philosophe français Michel Foucault, qui en 1973 publia l’essai Ceci n’est pas une pipe.

Ainsi, l’Œuvre de René Magritte a une forte dimension philosophique et La Trahison des images est certainement le tableau qui le montre le mieux.

II – La trahison des images

1. Description du tableau

La Trahison des images, parfois également appelé Ceci n’est pas une pipe, est une peinture à l’huile représentant une pipe sur un fond de couleur neutre et uni, accompagnée de l’inscription « Ceci n’est pas une pipe ». Elle parut en 1929.

Pour comprendre ce tableau, il est important de noter que la pipe peinte par René Magritte est extrêmement réaliste, que ce soit au niveau des formes et proportions, des volumes, de la perspective ou des couleurs. Et pourtant, l’artiste affirme que cet objet, que tout spectateur reconnaît comme une pipe, n’en est pas une. La question qui vient à l’esprit lorsqu’on lit ce message est : si ce n’est pas une pipe, alors qu’est-ce que c’est ? La réponse à cette question semble très simple. Malgré son réalisme, ce n’est pas une pipe, mais une représentation d’une pipe ou l’image d’une pipe. Et pourtant, cette réponse en apparence évidente fut le fruit pour René Magritte de longues années de réflexions sur la frontière entre l’art et la réalité. C’est là que se trouve toute la dimension philosophique du tableau.

2. L’histoire du tableau

Séduit par le surréalisme, René Magritte tenta dès son arrivée à Paris de se rapprocher des artistes surréalistes français, qui étaient majoritairement des poètes et des écrivains. Malheureusement, l’accueil qu’il reçut fut plutôt froid. Les surréalistes français, André Breton en tête, le traitaient avec mépris et ne firent aucun effort pour l’intégrer au sein de la démarche artistique surréaliste. Ainsi, René Magritte ne fut jamais convié à participer à l’une des expositions surréalistes et il ne fut pas cité par André Breton dans son Dictionnaire abrégé du surréalisme. Selon René Magritte, cette mise à l’écart venait du fait qu’en France, le surréalisme avait d’abord été un courant littéraire : pour André Breton, Paul Eluard et les autres écrivains surréalistes français, l’image n’avait pas autant de force que les mots pour exprimer des idées, des sensations et des émotions.

Dès lors, le peintre belge n’eut de cesse de démontrer que les images avaient autant de force que les mots si l’on s’inscrit dans une démarche surréaliste.

Dès 1926, il étudia les rapports entre l’image et les mots dans un dessin sans titre, aujourd’hui appelé « La pipe ». Ce dessin représente trois éléments : une forme abstraite ressemblant à une tache, une forme figurative représentant la pipe et les mots « la pipe ». Ce dessin est probablement une étude des différentes manières de représenter une pipe : avec une image abstraite, avec une image figurative et avec des mots.

L’année suivante, René Magritte réalisa une autre étude du lien entre image et mots, dans un tableau aujourd’hui incontournable intitulé La Clef des songes. Ce tableau représente quatre objets peints de manière réaliste, chacun accompagné d’une légende écrite avec des mots, en toutes lettres. Parmi ces objets, trois ont une légende erronée : le sac est accompagné de la légende « le ciel », le couteau suisse est accompagné de la légende « l’oiseau » et la feuille est accompagnée de la légende « la table ». Le quatrième objet, une éponge, est le seul à être accompagné des mots qui le désignent véritablement, puisqu’on lit en-dessous : « l’éponge ». Par la suite, l’artiste réalisa d’autres œuvres similaires, avec des objets et des mots différents. Selon les experts, ces tableaux représenteraient des objets apparus dans les rêves de Magritte, accompagnés de leur interprétation symbolique.

Mais l’on peut aussi y voir une réflexion proche de celle qui le mènera à créer La Trahison des images. Dans le rêve, un objet apparaissant très réaliste n’est pourtant pas ce que l’on croit. Il n’est pas tangible. Il existe seulement dans l’imagination du dormeur, qui est le seul à interpréter son sens. C’est la même chose en art, où l’objet n’existe que grâce à l’interprétation du spectateur.

Toujours en 1927, René Magritte peignit La Table, l’océan et le fruit, un tableau qui n’est plus organisé à la manière d’un jeu de Memory mais qui fonctionne sur le même principe d’association erronée de mots et d’images.

Très vite, René Magritte alla encore plus loin dans sa volonté d’utiliser les mots en peinture. Il réalisa une série de tableaux dans lesquels on ne voit pas d’images, mais seulement des formes abstraites accompagnées de mots décrivant au spectateur la scène qu’il est censé imaginer. Dans L’espoir rapide, l’artiste a seulement peint la ligne d’horizon, mais tout le reste du paysage n’est représenté que par des mots : « chaussée de plomb », « arbre », « cheval », « village à l’horizon » et « nuage ». De même, dans L’usage de la parole, on ne voit que l’arrière-plan (un mur en brique) et le reste de la scène est décrite par des mots écrits sur une forme abstraite de couleur blanche : « corps de femme », « arbre », « canon ». En 1928, René Magritte peignit également Le Miroir vivant où les mots « personnage éclatant de rire », « horizon », « armoire » et « cris d’oiseaux » décrivent la scène au spectateur. Dans ce tableau, on ne peut nier la force des mots par rapport aux images, puisqu’ils permettent d’évoquer des sons, ce que l’image ne peut pas faire.

En 1929, La Trahison des images fut, en quelques sortes, un aboutissement de cette réflexion sur les rapports entre mots et images. Dans ce tableau, les mots viennent compléter l’image par une phrase qui, de premier abord, semble contradictoire, puisqu’elle stipule que la pipe que l’on voit n’est pas une pipe. Selon l’artiste, La Trahison des images démontre que la représentation d’un objet n’est pas l’objet lui-même.

III – Analyse de l’œuvre La Trahison des images

1. La signification de l’œuvre

René Magritte a dit : « Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère ». Avec La Trahison des images, c’est un pari réussi ! Cette œuvre intrigue puisqu’au premier abord, elle semble totalement contradictoire. Ce sont les explications données par l’artiste lui-même qui lui donnent tout son sens.

En effet, après la publication de ce chef-d’œuvre, René Magritte s’expliqua ainsi : « La fameuse pipe, me l’a-t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau « Ceci est une pipe », j’aurais menti ! ». La Trahison des images porte alors très bien son titre. Cette œuvre démontre qu’une image, même extrêmement réaliste, ne soit pas être confondue avec la réalité puisqu’elle est quelque chose de totalement différent. La pipe sur le tableau de René Magritte ne peut être bourrée mais aussi, on ne peut ni la tenir dans ses mains, ni la fumer. Ce n’est donc pas une pipe au sens strict du mot. C’est seulement l’image d’une pipe.

2. La dimension philosophique de La Trahison des images

La Trahison des images est probablement largement inspirée par l’allégorie de la caverne de Platon, que René Magritte connaissait bien.

Dans ce mythe philosophique, des prisonniers sont enchaînés à l’intérieur d’une caverne et condamnés à ne percevoir du monde que les ombres de marionnettes, qui sont projetées sur le mur de la caverne situé en face d’eux. Les prisonniers n’ont jamais vu autre chose et ils sont persuadés que ces ombres sont la réalité. Dans cette allégorie, les ombres sont les idées préconçues, les fausses croyances et les illusions des Hommes. Tant que ceux-ci restent attachés à ces illusions, ils resteront ignorants. Mais s’ils cherchent à « sortir de la caverne » pour déconstruire ces idées préconçues et se faire leur propre jugement, ils avanceront vers le savoir et la sagesse.

A travers ce mythe, Platon condamne les images, argumentant qu’elles sont une entrave à notre connaissance. Dans La Trahison des images, René Magritte reprend cette idée, présentant l’image comme trompeuse et traître. Ce tableau soulève de nombreuses questions chez le spectateur et s’inscrit dans une conception de l’art novatrice introduite par, entre autres, les surréalistes et les impressionnistes. La peinture ne servirait pas à représenter la réalité, mais plutôt une subjectivité de l’artiste que l’on ne voit pas : sa perception, son regard, ses rêves, ses émotions, son imagination, les images de son subconscient.

Avec cette œuvre, René Magritte met aussi en garde le spectateur contre les raccourcis cognitifs effectués par le cerveau lorsqu’on se trouve face à une image que l’on prend pour la réalité.

3. Une mise en abyme du tableau en 1966

En 1966, René Magritte fit un clin d’œil à son chef-d’œuvre de 1929 en peignant Les deux mystères. Cette peinture représente une autre version du tableau La Trahison des images posé sur un chevalet, avec, dans l’arrière-plan, une pipe qui semble avoir servi de modèle au peintre. Cependant, l’artiste a choisi de représenter le modèle de pipe de manière beaucoup moins réaliste que la pipe peinte sur le tableau.

Cette mise en abyme encourage le spectateur, une fois de plus, à se poser des questions sur la nature des images et leur lien avec l’objet réel. Sur cette toile, la pipe du tableau n’est pas une pipe, comme l’indique le texte l’accompagnant. Elle est seulement sa représentation, son image. Cependant, la pipe servant de modèle située à l’arrière-plan n’est pas plus une pipe que celle du tableau, puisqu’elle non plus ne peut ni être bourrée, ni être tenue dans les mains, ni fumée.

Dans ce tableau réalisé plus de trente ans après La Trahison des images, René Magritte nous rappelle encore une fois que les images sont trompeuses.