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L’art variant ou la résurrection du monde de l’art, post covid

Chrystele gozlan est collectionneuse d’art moderne et contemporain depuis 25 ans. Elle a été depuis galeriste, curatrice, art advisor, scénographe et mécène. Elle nous fait partager ici son expérience et ses réflexions sur l’air du temps.
Chrystèle Gozlan
Chrystèle Gozlan, Sergio Veranes ©

Le 11 mars 2020 sylvain Tesson écrivait : « le virus est une fleur du mal poussant au contact du monde intérieur et exterieur. S’il épargne l’intégrité de notre organisme, il révèlera la solidité de notre âme ».

Les artistes vivants sont les témoins de ce que nous vivons aux quatre coins du monde, et le travail des artistes américains ne reflètent pas ce dont veulent témoigner les artistes chinois, comme les artistes hispaniques n’expriment pas les mêmes dilemmes que les créateurs germaniques. Ils sont comme nous le reflet d’un héritage historique et généalogique qui finalement nous permet de mieux les reconnaître et leur signifier un genre.

Or, nous venons de traverser tous ensemble un deuil généralisé avec tout le processus inhérent à cette épreuve.

A quoi va ressembler la génération de créations qui naît maintenant, après une longue et douloureuse gestation dont les mystères restent à percer ?

Les foires, les salons, les expositions, les vernissages, tous les événements sociaux qui nous permettaient de découvrir la création artistique du moment ont disparu pendant 15 longs mois, est ce à dire que nos capacités visuelles se sont taries en même temps ?

Le rôle des écrans comme un ersatz pour nos papilles optiques a pris une importance fulgurante.

Les visites virtuelles ont pris le relais pour un temps, mettant à mal les échanges in situ, l’expression de nos émotions.

Les cours/recherches/visites en ligne en sont l’exemple courant, notre apprentissage en est il déclassé pour autant ?

Au début certainement, mais l’homme est résilient, et contraints nous avons essayé de surmonter ces frustrations autrement.

Qu’en est t’il des artistes ? Ont ils souffert davantage, ont il eu peur de perdre ce lien aux autres qui les stimule ?

L’explosion des NFT n’est elle pas aussi le reflet d’une accoutumance aux visuels digitaux ?

L’avenir nous le dira, y aura t’il un monde d’avant et le monde d’après ?

Le printemps est arrivé avec des programmations, enfin. Les musées ont rouvert au compte goutte, aux États Unis d’abord avec une gestion des réservations en ligne remarquable et respectée… il a fallu se délester de nos peurs et la magie a opéré.

Alice Neel au Metropolitan a ouvert la danse et a fait l’unanimité avec ce titre si symbolique « people comes first » comme une piqure de rappel. Les portraits de ces hommes et femmes qui ont surmonté des tragédies sont apparus pour nous signifier que nous sommes tous héroïques.

jackie curtis et ritta redd alice neel
Jackie Curtis et Ritta Redd, 1970, Alice Neel, Musée d’Art de La Haye, Pays-Bas

Puis la joie et les couleurs sont arrivées avec Nikki de st Phalle au salon 94 et Yayoi Kusama au Bronx botanic garden, toujours à NYC, comme Alice au pays des merveilles, un monde merveilleux qui cache à peine les souffrances endurées par ces deux femmes au cours de leurs vies.

yayoi kusama botanical garden bronx
Yayoi Kusama, Botanical Garden, Bronx, New York City

Il faut noter que les événements de cet hiver cruel ont été marqués par le mouvement « Black Lives Matter », comme pour nous rappeler que intrinsèquement il y avait plus grave qu’un virus, le racisme est revenu sur le devant de la scène, virulent et effrayant, avait il jamais disparu ? Était-ce une diversion ? Ou un mouvement dynamique et contagieux ?… Tous les acteurs qui constituent le monde de l’art ont en tous cas utilisé leur visibilité pour apporter leur soutient au mouvement, pour dénoncer cette régression inacceptable. L’art n’était pas mort, incarnant non seulement son rôle de marqueur historique mais aussi de témoin visionnaire voir prophétique de notre avenir.

Le New Museum a ainsi ouvert la voie à une multitudes d’autre expositions sur le sujet de la discrimination raciale en Amérique en inaugurant en février 2021 « grief and grievance » et les artistes ont repris à juste titre ou pas, leur rôle de faire valoir politique dans ce calendrier électoral et ont convolé ainsi avec la lutte anti covid.

Puis Frieze New York a eu lieu. Nouvelle adresse, nouveaux participants, les étrangers ne pouvant pas se rendre sur le territoire américain, certains ont envoyé des œuvres et trouvé des assistants locaux pour les accompagner, d’autres n’ont pas pris le risque, et c’est finalement une foire très réduite, amputée de ses acteurs principaux étrangers qui s’est tenue, comme une veuve joyeuse.

Pendant ce temps, la vieille Europe a pris un coup de vieux, bâillonnée par un gouvernement qui ne comprenait pas que la creation artistique aurait pu être une drogue douce pour surmonter ces longs mois. L’Europe n’avait qu’une seule priorité, traiter le mal en oubliant qu’il est plus doux d’accompagner les malades avec des soins palliatifs lorsqu’ils sont condamnés.

Donc rien, rien ne s’est passé, l’Europe regardait jalousement vers l’Ouest sans comprendre, jusqu’au printemps où Damian Hirst a donné le la en présentant une double exposition, l’une à la fondation Cartier et la seconde chez son galeriste Larry Gagosian !

Des cerisiers en fleurs qui symbolisent le renouveau après cette année de disette et des cabinets de pilules (cf photo) , qui sont métaphoriquement  les moyens que l’on nous offre pour surmonter cette crise, avec cela va sans dire, un avis sur la fetichisation des médicaments, et aussi un incontestable clin d’œil aux dangereux lobbies de l’industrie pharmaceutiques, aux longs mois de polémiques que nous avons subis, vaccins ? Pas vaccin ?

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Pills, Damien Hirst

Et si nous pouvions simplement guérir par l’art.

Peut on parler de création covid ? Les cherry blossom de la fondation Cartier représente un travail de 3 années au cours desquelles Hirst a peint 107 toiles, 30 sont exposées en écho aux cabinets de pilules chez Gagosian, on peut donc imaginer que ce sont celles peintes pendant la pandémie qui sont exposées …

Ensuite, au début de l’été, accompagnant la diminution des restrictions sociales, des lieux énormes se sont dévoilés au public. Le tant attendu musée de la bourse du commerce, le dernier enfant de François Pinault, auréolé par Tadao ando, qui a réussit à terminer ses travaux colossaux durant le confinement et ouvrir au public avec un an de retard; ainsi que l’impressionnante Fondation LUMA à Arles, elle , menée par la non moins étourdissante Maja Hoffmann, qui a su donner une impulsion plus novatrice à cette création artistique, elle a dépoussiéré les clichés en y mêlant une nouvelle philosophie et en y intégrant l’écologie, que de cadeaux pour les Arlésiens d’abord mais plus généralement pour les générations à venir, le lien est fait et est bien réel.

Mais nulle part les artistes expriment la pandémie avec franchise, comme les rescapés d’un naufrage encore traumatisés.

En fait, à part Yan Pei ming, chez Thaddeus Ropac en juin, qui a montré une série d’autoportraits où il est affublé du désormais nécessaire masque chirurgical, les artistes se taisent. Il faut à la fois du courage, du sarcasme et une forme de légèreté pour parler avec dérision de cette pandémie.

La plupart d’entre eux se concentrent sur les sujets collatéraux, le devenir de notre planète, la misère qui grandit, les réfugiés qui se multiplient et que l’on abandonne, et le racisme.

self portrait with mask yan pei ming
Self-portrait with Mask, 2020, Yan Pei-Ming : huile sur toile, 200 × 100 cm

J’ai cependant noté que les deux œuvres qui ont le plus fait parler d’elles autant que de leur écrin : Fondation Pinault, Fondation LUMA, sont les même. Ironie du sort ?

En référence aux multiples, aux éditions, à la photographie souvent dépréciés, je m’interroge.

Urs Fisher et ses sculptures de cire, métamorphoses, hybridation et paradoxe, son travail s’impose comme une vision hyper réaliste d’une oeuvre classique, moulage d’une sculpture du 16ème siècle dont peu de personnes peuvent mentionner l’auteur (Giambologna : L’enlèvement des Sabines, 1580) et qui se consume pendant environ six mois, au cours desquels des milliers de personnes multiplient les clichés pour voir se transformer et disparaître l’aura de l’artiste sans vanité… La même œuvre en guest star de l’ouverture de ces deux fondations, il semblerait que les grands de ce monde ne se consultent pas, ils gardent précieusement leurs secrets. Imaginez un dîner officiel où Gil Biden et Brigitte Macron porteraient la même robe ! Cela peut être drôle certes mais pourquoi ? Telle est la vraie question.

urs fischer pinault collection
Untitled, Urs Fischer, Pinault Collection, Stefan Altenburger ©

Est ce la métaphore de nos vies qu’ils ont choisi à travers cette œuvre, la précarité de notre avenir où notre mémoire est mise à l’épreuve ?

N’y a t’il pas une sorte de faux semblants dans l’expression de nos vitrines arty ? … pendant que les océans s’enflamment, que le réchauffement climatique est à son comble, que même des colonies de souris viennent réveiller la population australienne qui a cru se protéger d’une pandémie en se fermant au monde, à quoi rêve cette toute jeune génération d’artistes que l’on a mis au piquet pendant plus d’un an ?

Puisque la création est sensée être le reflet de nos vies, de nos enjeux, de nos peurs et de nos espoirs, quelle est cette projection ? TikTok a pris son envol supersonic cette année, cette plateforme n’est pas moins le reflet d’une certaine réalité que les scènes généralement offertes aux jeunes artistes, et le champion toute catégorie de cette plateforme est #cottagecore !

Cottagecore est en quelque sorte le langage universel d’un monde idéalisé vers lequel tend à revenir ou recréer cette génération là.

Visuellement c’est une sorte de mélange entre « la petite maison dans la prairie » et « la mélodie du bonheur », mais en data cela se chiffre à 6,8 Billions de vues !

Voilà à quoi rêvent nos jeunes artistes, nos jeunes tout court, à un monde aussi frais que celui de nos premiers sitcom kitchouilles dans les années 80, un monde où la nature luxuriante serait omniprésente, où l’industrie alimentaire n’existerait pas, l’industrie mode non plus, où le recyclage et le fait-maison serait légion, un monde onirique à la limite du fantastique.

À la fois cela donne de l’espoir et avec un effet boomerang, la culpabilité devrait nous ronger, nous les parents de ces enfants là qui refusent en bloc l’évolution qu’on leur a créé.

Je viens de terminer de faire le tour de la foire ARCO à Madrid, généreusement invitée par leur comité de soutient. Il va sans dire que la foire est remarquable, tant par sa qualité, son organisation, ses scénographies et la cohérence de son propos, à savoir la promotion d’un travail d’équipe entre les galeries et les artistes. Cela fait plusieurs années que je n’avais pas vu un événement pour lequel la quantité de travail en amont est comme disent les espagnols « phénoménal », et il n’y a pas de langue de bois dans cet article, vous l’aurez noté.

J’ai cherché parmi les centaines d’artistes présentés, celui qui ferait référence sans équivoque à notre « cottagecore » expliqué précédemment, et j’ai trouvé :

Elle s’appelle Isabel Villar, et du haut de ses 87 printemps pourrait être l’icône de cette aspiration naissance. Elle dépeint un monde merveilleux, peuplé de femmes sereines en harmonie avec la nature, une technique entre le pointillisme académique et l’art naïf, et surtout dénonce d’une autre façon que nos guérilla girls (cf : do women have to be naked to get into the Met. Museum ?) le manque d’équilibre homme/femme dans la création artistique.

cuatro mujeres en el río isabel villar
Cuatro mujeres en el río, 2020, Isabel Villar : acrylique sur toile 73 × 100 cm

L’ART finalement nous permet de voir ce qu’on refuse d’accepter ou de comprendre, il nous pousse dans nos retranchements , nous fait grandir et espérons, devenir meilleurs. CQFD

En 1962, Robert Filliou nous disait :

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »

Il n’a pas pris une ride.