Le Baiser de Gustav Klimt

Le Baiser de Gustav Klimt, 1906-1909 👄

Le peintre autrichien Gustav Klimt se distingue par un style unique et inimitable. Plus d’un siĂšcle aprĂšs sa mort, il est toujours considĂ©rĂ© comme un artiste incontournable parmi ceux qui ont contribuĂ© Ă  l’évolution de la peinture de classique Ă  moderne. Son tableau le plus connu, Le Baiser, est certainement aussi celui qui reprĂ©sente le mieux son style, grĂące Ă  son fond dorĂ©, sa figure fĂ©minine et ses symboles.

I – Gustav Klimt, de l’art dĂ©coratif Ă  la peinture

rusbank.net. NĂ© le 14 juillet 1862 Ă  Baumgarten en Autriche 🇩đŸ‡č, Gustav Klimt Ă©tait le fils d’un artisan doreur, qui lui transmit son goĂ»t pour les arts dĂ©coratifs. En 1876, Gustav Klimt entra Ă  l’Ecole des Arts AppliquĂ©s de Vienne, oĂč il Ă©tudia notamment l’art architectural. A la sortie de l’école, il ouvrit son propre atelier aux cĂŽtĂ©s de son frĂšre Ernst Klimt et de l’un de leurs amis, Franz Matsch. Les trois associĂ©s se spĂ©cialisaient dans la dĂ©coration intĂ©rieure de bĂątiments : ils rĂ©alisĂšrent notamment les fresques de l’escalier du Burgtheater de Vienne.

TrĂšs vite remarquĂ© dans le milieu des arts dĂ©coratifs, Gustav Klimt obtint en 1888 la Croix d’Or du mĂ©rite artistique. A partir de ce moment-lĂ , le peintre connut un immense succĂšs. PrĂšs de dix ans plus tard, il souhaita cependant rompre avec la peinture classique. Il fonda et prĂ©sida la SĂ©cession Viennoise, un groupe d’artistes d’avant-garde dont la devise Ă©tait « À chaque siĂšcle son art, Ă  l’art sa libertĂ© ». Dans le manifeste de la SĂ©cession Viennoise, Gustav Klimt et les autres artistes sĂ©cessionnistes dĂ©clarĂšrent : « Nous ne connaissons pas de diffĂ©rence entre le grand et le petit art, entre l’art des riches et celui des pauvres. L’art appartient Ă  tous » : une maniĂšre d’affirmer leur rejet de l’art conservateur et Ă©litiste.

Entre-temps, Gustav Klimt s’était vu attribuer une commande ambitieuse : la rĂ©alisation de trois peintures pour dĂ©corer le plafond de l’Aula Magna de l’UniversitĂ© de Vienne. L’artiste choisit d’illustrer les thĂšmes de la philosophie, de la mĂ©decine et de la jurisprudence : il prĂ©senta les trois peintures au public entre 1900 et 1901. Celles-ci scandalisĂšrent l’opinion publique qui les jugea trop Ă©rotiques, voire pornographiques. Entre 1902 et 1910, Gustav Klimt connut une pĂ©riode prolifique d’intense crĂ©ativitĂ©, lors de laquelle il utilisait beaucoup la feuille d’or – un hommage Ă  son pĂšre ? Cette pĂ©riode est connue sous le nom de « Cycle d’or » et Le Baiser en est le tableau le plus cĂ©lĂšbre.

Renouant avec le succĂšs public Ă  la fin de sa vie, Gustav Klimt dĂ©cĂ©da en 1918, probablement des suites d’une maladie.

MalgrĂ© ses dĂ©buts dans l’art dĂ©coratif, Gustav Klimt est aujourd’hui surtout connu pour ses portraits de femmes, dont l’un des plus connus est le Portrait d’Adele Bloch-Bauer (1907). Il peignait les femmes de la bourgeoisie et de l’aristocratie, mais aussi des personnages fĂ©minins tirĂ©s de la mythologie et de la Bible, notamment dans ses Ɠuvres DanaĂ© (1907-1908) et Judith I (1901). Sa reprĂ©sentation des femmes Ă©tait novatrice Ă  l’époque : il les peignait dans toute leur sensualitĂ©, parfois les Ă©paules ou la poitrine dĂ©nudĂ©es, parfois entiĂšrement nues. Il les reprĂ©sentait comme des objets de dĂ©sir, mais aussi des femmes fortes et dominatrices.

II – Le Baiser, un chef-d’Ɠuvre du cycle d’or de Gustav Klimt

1. Le cycle d’or

En 1902, Gustav Klimt partit en voyage en Italie. LĂ -bas, il visita entre autres la Basilique de San Vitale Ă  Ravenne. Cet Ă©difice datant du VIĂšme siĂšcle est l’un des plus beaux exemples d’architecture byzantine en Europe. Son plafond et ses murs sont recouverts de mosaĂŻques rĂ©alisĂ©es Ă  partir d’un fond en or, une caractĂ©ristique connue de l’art byzantin. C’était la premiĂšre fois que Gustav Klimt voyait des Ɠuvres d’art byzantin : celles-ci furent pour lui un vĂ©ritable coup de cƓur. Ce voyage en Italie lui donna l’idĂ©e de, lui aussi, inclure l’or dans ses Ɠuvres. AprĂšs tout, son pĂšre Ă©tait artisan doreur : la manipulation de l’or faisait partie de la famille !

Gustav Klimt opĂ©ra alors un changement de style radical. A partir de 1902, il mit de l’or partout dans ses toiles, en utilisant de la peinture dorĂ©e, du papier dorĂ© mais aussi de la feuille d’or. Il resta cependant un peintre figuratif. Il continuait Ă  peindre des portraits, de femmes et de couples, notamment.

Sa « pĂ©riode dorĂ©e » perdura jusqu’en 1910 et elle est aujourd’hui connue sous le nom de « Cycle d’or ». Durant cette pĂ©riode, Gustav Klimt fut extrĂȘmement prolifique et il rĂ©alisa ses tableaux les plus cĂ©lĂšbres, dont Les Serpents d’eau I et II (1904 et 1907), la fresque composĂ©e des trois panneaux L’Attente, L’arbre de Vie et L’Accomplissement commandĂ©e par Adolphe Stoclet en 1904, Le Portrait d’Adele Bloch-Bauer I (1907), DanaĂ© (1907) et Le Baiser (1906-1909). Aujourd’hui, qui n’associe pas Gustav Klimt Ă  l’or ? Cette couleur est devenue sa signature.

2. Une toile peinte dans un contexte difficile

En 1908, Gustav Klimt Ă©tait en pleine pĂ©riode de remise en question de son identitĂ© en tant qu’artiste. En effet, sa carriĂšre prenait un tournant critique. Lorsqu’il travaillait aux cĂŽtĂ©s de son frĂšre et de son ami en tant qu’artiste-dĂ©corateur, Gustav Klimt Ă©tait admirĂ©, adulĂ©. Il Ă©tait l’un des artistes les plus demandĂ©s au sein de l’Empire austro-hongrois. Il avait mĂȘme reçu la Croix d’Or du mĂ©rite artistique, une rĂ©compense convoitĂ©e par tous les artistes de son Ă©poque. Mais tout cela changea radicalement lorsqu’il dĂ©voila au public les trois panneaux qu’il avait conçus pour dĂ©corer l’Aula Magna de l’UniversitĂ© de Vienne.

A cette Ă©poque, Gustav Klimt faisait Ă  l’époque encore partie de la SĂ©cession Viennoise, groupe artistique qu’il avait crĂ©Ă© et dont il Ă©tait le prĂ©sident. La SĂ©cession Viennoise souhaitait rompre avec la tradition classique afin de se libĂ©rer de ses carcans et obligations. Pour cela, ils prĂŽnaient la reprĂ©sentation de « ce qu’on ne devait pas peindre », un terme comprenant notamment les Ă©treintes amoureuses, les baisers ou encore les corps nus des hommes et des femmes.

Dans Philosophie, le premier panneau pour l’Aula Magna prĂ©sentĂ© au public, Gustav Klimt avait choisi de peindre toutes les Ă©tapes de la vie humaine, dont l’amour, qui Ă©tait reprĂ©sentĂ© par un couple nu en train de s’enlacer. Dans MĂ©decine, second panneau prĂ©sentĂ© au public, il avait peint une femme (son sujet de prĂ©dilection) qui offrait son corps nu Ă  la science de la mĂ©decine. Dans Jurisprudence, le troisiĂšme et dernier panneau qui lui avait Ă©tĂ© commandĂ©, Gustav Klimt a peint cinq femmes nues, leurs parties intimes Ă  peine voilĂ©es derriĂšres leur longue chevelure.

Les deux premiers tableaux furent extrĂȘmement mal accueillis par la critique de l’époque et aussi par le public. On les qualifia d’Ɠuvres Ă©rotiques voire pornographiques, portant atteinte Ă  la pudeur et risquant de pervertir la jeunesse de l’époque. La commande fut refusĂ©e. Le peintre l’acheva tout de mĂȘme et publia son troisiĂšme panneau, mais le triptyque ne dĂ©cora jamais le plafond de l’Aula Magna de l’UniversitĂ© de Vienne.

Lui qui Ă©tait admirĂ© par la critique et si demandĂ© par les institutions gouvernementales, Gustav Klimt vit sa rĂ©putation entachĂ©e en l’espace de quelques annĂ©es Ă  peine.

L’artiste autrichien doutait de son travail et de son talent et souffrait de l’atteinte portĂ©e Ă  sa rĂ©putation. Fortement Ă©branlĂ© par le scandale de la fresque de l’Aula Magna, il dĂ©cida de ne plus accepter de commande publique. C’est Ă  partir de ce moment-lĂ  qu’il entra dans sa pĂ©riode dorĂ©e et qu’il se mit Ă  peindre une grande majoritĂ© de portraits pour des clients du domaine privĂ©. Plusieurs annĂ©es plus tard, suite Ă  des disputes avec les autres membres de la SĂ©cession Viennoise, il quitta le groupe au mĂȘme moment, mĂȘme s’il adhĂ©rait toujours Ă  ses idĂ©es. Il se retrouva donc sans soutien sur le plan professionnel.

Entre 1907 et 1908, l’artiste peignit Le Baiser, qu’il prĂ©senta au public en 1908 au cours de l’exposition Kunstschau 1908. Cet Ă©vĂ©nement fut un Ă©chec financier et critique, mais le gouvernement viennois vit dans cette Ɠuvre un futur chef-d’Ɠuvre et dĂ©cida de la racheter mĂȘme avant la fermeture de l’exposition.

3. Description du tableau

Le Baiser mesure 180 cm de long sur 180 cm de large. Sur la toile, on peut voir un couple enlacĂ© tandis que l’homme dĂ©pose un baiser sur la joue de la femme. Ils se tiennent tous deux debout sur un parterre de fleurs, dans une Ă©treinte serrĂ©e qui ne laisse aucun espace entre leurs corps.

L’homme est debout : son cou est penchĂ© au-dessus de sa partenaire et son visage est de dos au spectateur, de sorte que l’on ne puisse apercevoir que le bout de son nez et ses sourcils. Il porte une couronne de lierre dans les cheveux. Avec ses deux mains, il soutient le visage de la femme.

Celle-ci est agenouillée face à lui. Sa main droite est enroulée autour du cou de son partenaire tandis que sa main gauche est posée sur celle de son amant. Son visage est face au spectateur : ses joues sont légÚrement rosées et ses yeux sont fermés. Elle aussi porte des fleurs dans les cheveux.

Tous deux sont vĂȘtus de robes jaunes ornĂ©es de motifs gĂ©omĂ©triques. L’arriĂšre-plan du tableau est entiĂšrement dorĂ©. Ils ne semblent faire qu’un avec le parterre de fleurs : comme souvent dans les Ɠuvres de Gustav Klimt, les figures humaines (notamment la figure de la femme) et la nature forment un tout.

III – Analyse du Baiser

1. Un tableau autobiographique

Selon les experts, le couple du tableau reprĂ©senterait le peintre lui-mĂȘme en train d’enlacer sa compagne de l’époque, Emilie Louise Flöge.

Gustav Klimt fit la rencontre d’Emilie Louise Flöge en 1890 et il en tomba vite amoureux. De douze ans sa cadette, elle Ă©tait la sƓur de la femme d’Ernst Klimt, le frĂšre du peintre. A partir de 1891 et jusqu’à la mort de Gustav Klimt en 1918, le couple resta ensemble, bien qu’il n’officialisa jamais sa relation et ne fĂ»t jamais mariĂ©. Cependant, cette relation ne fut pas toujours parfaite. Gustav Klimt aimait autant frĂ©quenter les femmes qu’il aimait les peindre et il eut, tout au long de sa vie, de nombreuses maĂźtresses. Quatorze enfants naquirent de ses relations extra-conjugales. MalgrĂ© cela, Emilie Louise Flöge resta avec son amant jusqu’à son dĂ©cĂšs, et ce fut Ă  elle qu’il lĂ©gua la moitiĂ© de ses Ɠuvres et bien personnels.

Gustav Klimt Ă©tait fascinĂ© par l’élĂ©gance d’Emilie Louise Flöge. Celle-ci Ă©tait styliste et avait une vĂ©ritable passion pour la mode. Sa beautĂ© et son style vestimentaire Ă©taient tous deux singuliers et c’est cela qui fit tomber Gustav Klimt sous son charme. Emilie Louise Flöge fut la muse de Gustav Klimt tout au long de sa carriĂšre : il peignait d’autres femmes, mais c’est elle qui posa comme modĂšle pour la grande majoritĂ© de ses Ɠuvres. Gustav Klimt la reprĂ©senta notamment dans le portrait Mademoiselle Emilie Flöge (1902) et prĂȘta ses traits Ă  DanaĂ© (1907-1908). C’est aussi Emilie Flöge qui est peinte sur sa toile la plus cĂ©lĂšbre, Le Baiser.

2. Un tableau centré sur la femme

A premiĂšre vue, on pourrait penser que le protagoniste de cette scĂšne est le couple. Celui-ci est enlacĂ© et ne semble faire qu’un : le spectateur n’a pas vraiment envie de dissocier l’homme de la femme. Et pourtant, de nombreux dĂ©tails laissĂ©s par Gustav Klimt nous montrent que c’est en rĂ©alitĂ© la femme qui est au centre de ce tableau.

Gustav Klimt disait :

« Il n’existe pas d’autoportrait de moi. Je ne m’intĂ©resse pas Ă  ma propre personne comme « objet de reprĂ©sentation », mais aux autres ĂȘtres, surtout fĂ©minins, et plus encore aux autres apparitions ».

Son sujet de prédilection était les femmes : il les représentait belles, fortes, dominatrices, sensuelles, objets de désir, voire dangereuses. Cette toile ne fait pas exception à la rÚgle. Le personnage dominant dans ce tableau est la femme.

D’abord, on remarque que le visage de l’homme est complĂštement dissimulĂ© au spectateur puisque sa tĂȘte est placĂ©e de dos. Son regard est dirigĂ© vers la femme : plus gĂ©nĂ©ralement, toute son attention est totalement accaparĂ©e par son amante.

De plus, on pourrait croire, lorsqu’on regarde le tableau pour la premiĂšre fois, que l’homme est plus grand que la femme, puisqu’il est obligĂ© de pencher la tĂȘte en avant pour l’embrasser. Il semble la dominer par sa taille, mais aussi par sa position, puisqu’il l’enveloppe de ses mains.

En rĂ©alitĂ©, la figure dominante du couple n’est pas l’homme, mais bel et bien la femme. Si l’on regarde de plus prĂšs, on s’aperçoit que celle-ci se tient Ă  genoux. On imagine facilement que, si elle se lĂšve et se tient sur ses pieds, elle dĂ©passera son amant en taille. Aussi, la femme est tournĂ©e face au spectateur et son visage est entiĂšrement visible, contrairement Ă  celui de son amant, ce qui en fait le personnage principal du tableau.

3. Une Ɠuvre symbolique

Sur cette toile, l’étreinte du couple dĂ©gage tendresse, passion, dĂ©sir, fougue et abandon. Ce n’est pas seulement la reprĂ©sentation du couple formĂ© par Gustav Klimt et Emilie Louise Flöge : c’est aussi une image universelle, une allĂ©gorie renvoyant Ă  tous les couples amoureux.

Les deux amants semblent figĂ©s dans une Ă©treinte qui ne peut s’arrĂȘter. Ils sont si proches l’un de l’autre que rien ne semble capable de les sĂ©parer. Mais lorsqu’on regarde le parterre de fleurs sur lequel ils sont posĂ©s, on se rend compte qu’ils se trouvent au bord d’un gouffre dont on ne voit pas le fond. A tout moment, leur Ă©treinte peut basculer dans ce gouffre.

Cette peinture symbolise alors la dualitĂ© du couple amoureux, qui est Ă  la fois fort et fragile, Ă  la fois Ă©ternel et Ă©phĂ©mĂšre, qui paraĂźt hors du temps mais pourtant peut disparaĂźtre en l’espace d’un bref instant.

Les robes portĂ©es par les deux amants n’ont, elles non plus, pas Ă©tĂ© laissĂ©es au hasard par Gustav Klimt. Ils sont tous deux vĂȘtus d’une robe dorĂ©e, mais les motifs sont diffĂ©rents. Les formes gĂ©omĂ©triques carrĂ©es et rectangulaires, noires et blanches, de la robe de l’homme Ă©voquent sa masculinitĂ© tandis que les formes rondes de toutes les couleurs sont, pour le peintre, plutĂŽt Ă©vocateurs de la fĂ©minitĂ©.

Le Baiser est l’Ɠuvre la plus connue de Gustav Klimt aujourd’hui. Depuis la mort de l’artiste, elle a Ă©tĂ© Ă  de nombreuses reprises une source d’inspiration dans la culture populaire. L’exemple le plus significatif est certainement le film Dracula de Francis Ford Coppola, paru en 1992. Dans la scĂšne finale, le vampire porte une robe qui ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  celle de l’homme sur la toile de Gustav Klimt. Ce choix n’a pas Ă©tĂ© fait au hasard ! GrĂące au caractĂšre universel de leur Ă©treinte amoureuse, le couple du tableau vit Ă©ternellement, comme des vampires