le cri edvard munch

Le Cri d’Edvard Munch, 1893

Quand on évoque le nom d’Edvard Munch, on pense automatiquement à son chef-d’œuvre le plus connu, Le Cri. Ce tableau dérange et fait peur, à tel point qu’il est aujourd’hui devenu un vrai symbole du sentiment d’angoisse. Le Cri a inspiré des milliers de détournements chez les artistes, mais aussi des milliers de memes sur Internet. C’est également ce tableau qui est à l’origine du fameux emoji ! Tout le monde connaît cette œuvre, mais peu connaissent son histoire et sa signification…

I – Edvard Munch, un artiste tourmenté

Né en 1863 en Norvège, Edvard Munch dut faire face dès la petite enfance à la maladie et à la mort. En effet, à l’âge de cinq ans, sa mère, qui était atteinte de la tuberculose, décéda, suivie quelques années plus tard par la sœur d’Edvard Munch, qui souffrait de la même maladie. Bientôt, ce fut au tour du frère d’Edvard de décéder, seulement quelques jours après s’être marié. Mais ce n’est pas tout : une autre de ses sœurs fut diagnostiquée « mélancolique », une maladie psychologique qui se manifeste par une intense dépression. Edvard Munch lui-même était de constitution fragile et par conséquent, il tombait souvent malade. Après les nombreux événements tragiques qui avaient frappé la famille Munch, le père d’Edvard devint taciturne et dépressif. C’était aussi un homme très croyant : après le décès de sa femme, il éleva ses enfants dans le respect de la religion et dans la superstition.

Edvard Munch fut fortement marqué par son enfance tragique et par les croyances de son père. Il développa une fascination étrange pour les thématiques de la mort, de la maladie et de la dépression, que l’on retrouva évidemment dans ses œuvres. A l’aube du XXème siècle, Edvard Munch devint l’un des pionniers du courant artistique expressionniste. Avec la peinture, il souhaitait explorer l’angoisse humaine, la mort, la maladie et la peur. Selon ses propres termes, il souhaitait, à travers ses œuvres, donner une image des « états d’âme les plus subtils » de l’homme.

Malgré son succès, Edvard Munch finit par tomber dans la dépression. Il séjourna durant six mois au sein d’un hôpital psychiatrique de Copenhague. Mais il ne cessa pas de peindre, au contraire : ses émotions, aussi négatives soient-elles, lui permit de réaliser des œuvres aujourd’hui indissociable de son style. En 1937, ses œuvres expressionnistes torturées furent déclarées « art dégénéré » par les nazis et près de 80 tableaux d’Edvard Munch furent brûlés. Le peintre continua cependant à peindre jusqu’à sa mort en 1944, à l’âge de 80 ans.

II – Le Cri, une œuvre existentielle

Le Cri est aujourd’hui l’œuvre la plus célèbre d’Edvard Munch. C’est aussi l’une des peintures qui symbolisent le mieux l’expressionnisme ! En effet, dans Le Cri, Edvard Munch n’a pas cherché à peindre une scène réaliste. Au contraire, il a souhaité peindre avant tout un sentiment, une expression. S’il a réussi, c’est grâce au filtre déformant qu’il a placé devant la réalité : ce filtre symbolise sa propre subjectivité et elle permet au spectateur d’aller au-delà d’une simple observation du tableau. En effet, si le tableau présentait une scène peinte de manière réaliste, le spectateur n’aurait vu qu’un homme en train de marcher le long d’une rambarde, au coucher du soleil. Mais peinte de cette manière, l’œuvre permet au spectateur de voir la scène sous un angle tout à fait différent, avec un sentiment d’angoisse qui est tout à fait celui que le peintre a voulu exprimer.

1. Tableau autobiographique ou œuvre universelle ?

D’après les précisions qu’Edvard Munch a données dans son journal sur la genèse du tableau, le personnage que l’on voit au premier plan pourrait être un autoportrait. En effet, Edvard Munch a écrit : « Je me promenais sur un sentier avec deux amis lorsque le soleil se coucha et le ciel devint rouge sang. Mes amis continuèrent mais je m’arrêtais près de la rambarde, fatigué à mourir ». La description de la promenade et du coucher du soleil correspond exactement à la scène dépeinte dans le tableau. Ainsi, le personnage principal de la peinture pourrait être le peintre lui-même, en proie à une crise existentielle. En même temps, Edvard Munch aurait représenté, à travers ce personnage, sa propre personnalité torturée.

Cependant, le peintre n’a jamais confirmé l’hypothèse selon laquelle Le Cri serait autobiographique. Cela pourrait également être un tableau à vocation universelle, qui chercherait à représenter un sentiment que le peintre a lui-même vécu.

2. Que signifie le titre du tableau ?

Le titre de l’œuvre a longtemps soulevé des interrogations ! En effet, plusieurs hypothèses se sont opposées pour expliquer la présence d’un cri dans ce tableau.

La première veut que ce soit le personnage du premier plan qui soit en train de crier. Le cri se répercute dans l’ensemble du paysage et lui donne cet aspect déformé. Le personnage principal a, en effet, la bouche ouverte, ce qui rend cette hypothèse tout à fait plausible. La question est ensuite de savoir pourquoi est-il en train de crier ? Suivant les explications du peintre, on peut sans doute affirmer que le personnage est en proie à une crise d’angoisse existentielle qui a été déclenchée par l’observation d’un paysage qui le dépasse et le dérange. Le personnage crierait alors pour exprimer cette angoisse.

Une seconde hypothèse avancerait que Le Cri ne vient pas du personnage du premier plan : il serait au contraire extérieur à lui. Cela expliquerait pourquoi l’alter ego d’Edvard Munch couvre ses oreilles avec ses mains. Selon cette hypothèse, il serait plutôt surpris et même effrayé par ce cri sorti de nulle part. Si l’on suit cette supposition, il reste à savoir quelle est alors l’origine du cri.

Bien que les deux hypothèses soient tout à fait légitimes, c’est la seconde qui semble être corroborée par les indications données par le peintre dans son journal. En effet, Edvard Munch décrivit la scène ainsi : « Il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu nuit de la ville. Mes amis continuèrent et je restai là, tremblant d’anxiété. Je sentais un cri infini qui se passait à travers l’univers et qui déchirait la nature. Les lignes de la nature étaient entrecoupées de couleurs. Lignes et couleurs vibraient comme dans un mouvement. Non seulement mes yeux saisissaient ces vibrations de lumières, mais mes oreilles aussi. J’ai alors réellement entendu un cri ». Ainsi, on peut affirmer avec certitude que le titre du tableau désigne ce sentiment ressenti par le peintre à ce moment précis. Il s’agit donc d’un cri silencieux véhiculé par un paysage aux couleurs apocalyptiques et résonnant à l’intérieur de la tête du peintre, qui le dépasse et provoque chez lui un sentiment d’angoisse existentielle.

D’ailleurs, le titre original de l’œuvre était « Le cri de la nature », avant que le peintre n’en conserve que les deux premiers mots.

III – Analyse de l’œuvre

1. Les principaux éléments de la toile

A) LE PERSONNAGE DU PREMIER PLAN

Le personnage qui se trouve au centre du tableau est le premier élément que l’on voie. C’est lui qui donne sa dimension effrayante à l’œuvre. Pourquoi ? Parce qu’il dérange le spectateur par son apparence très particulière. En effet, ce personnage ne semble pas vraiment humain, avec son visage émacié, son crâne chauve et la couleur étrange de sa peau. Après la parution de l’œuvre, les experts se sont longuement interrogés sur la raison qui avait poussé Edvard Munch à donner ce physique étrange à son personnage principal.

En 1978, l’historien de l’art Robert Rosemblum en proposa une explication. Selon lui, Edvard Munch aurait été inspiré par l’aspect des momies des Chachapoyas, un peuple péruvien qui aurait vécu entre le IXème et le XVème siècle, avant de disparaître suite aux conquêtes des incas. Leurs momies furent retrouvées par des archéologues et elles furent présentées lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Il est très probable qu’Edvard Munch, qui habitait à Paris cette année-là, ait eu l’occasion de voir ces momies. Or, il se trouve que Le Cri fût réalisé entre l’année 1893 et l’année 1917. Cela signifie que les momies du peuple Chachapoya auraient très bien pu inspirer Edvard Munch pour peindre son célèbre tableau.

Effectivement, les momies des Chachapoyas ressemblent beaucoup au personnage du Cri. Leur aspect, d’abord, est le même : même visage émacié, même crâne chauve et même teinte grisâtre. De plus, la position dans laquelle elles furent retrouvées ressemble à s’y méprendre à celle du personnage du Cri : la bouche ouverte, le nez plat avec deux narines, les yeux ronds mais surtout, les deux mains placées de part et d’autre du visage. Sachant que l’inspiration du tableau vient fort probablement de momies, Le Cri d’Edvard Munch est encore plus glaçant !

Le peintre norvégien ne fut pas le seul, à son époque, à avoir été marqué par les momies péruviennes du peuple Chachapoya. On retrouve effectivement des figures exactement semblables à ces momies dans une œuvre de Paul Gauguin peinte entre 1897 et 1898 et aujourd’hui exposée au musée des Beaux-arts de Boston : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

B) LE COUCHER DE SOLEIL ROUGEOYANT

Selon les indications données par Edvard Munch dans son journal, le coucher de soleil qui lui inspira ce tableau était assez impressionnant, assez inhabituel pour provoquer chez lui une sensation de vertige, le forçant à s’arrêter sur le bord du sentier pour reprendre son souffle. D’après des experts astrophysiciens, Edvard Munch a pu assister à l’un des phénomènes rares provoqués dans l’atmosphère par l’éruption, le 27 août 1883, du volcan indonésien Krakatoa.

Cette éruption fut une catastrophe naturelle et environnementale sans précédent qui impacta les paysages du monde entier, jusqu’en Norvège. Elle provoqua une explosion d’une puissance phénoménale, dont le bruit fut entendu à plus de 3500 kilomètres à la ronde, ainsi qu’une onde de choc massive qui déclencha une série de tsunamis destructeurs dans tout l’Océan Indien. Une masse incroyable de cendre retomba en pluie, faisant des milliers de victimes. Au total, l’éruption du Krakatoa tua plus de 36000 personnes, rien qu’en Indonésie.

Depuis la Norvège, Edvard Munch et ses contemporains purent observer divers phénomènes atmosphériques uniques causés par l’emprisonnement de cendres dans l’atmosphère : des pleines lunes de couleur verte ou bleue, des nuages noctulescents extrêmement brillants mais aussi des couchers de soleil d’un rouge flamboyant qui donnaient l’impression que le ciel entier prenait feu. Le coucher de soleil peint par Edvard Munch, auquel il assista autour du 22 janvier 1892 (date à laquelle il écrivit dans son journal) est probablement l’un de ces couchers de soleil engendrés par l’éruption, presque dix ans plus tôt, du Krakatoa.

En-dehors de l’explication scientifique, on peut tout de même voir dans ce tableau un certain symbolisme de la folie de l’artiste. En effet, lorsqu’il a assisté à ce tourbillon de couleurs flamboyantes, Edvard Munch a été pris d’une crise d’angoisse existentielle. Le Cri représenté dans ce tableau provient de son propre esprit. L’œuvre va donc au-delà de la représentation d’un paysage déchiré par une catastrophe naturelle. Elle est aussi l’expression de l’angoisse du peintre. Dans ce sens, on peut noter la présence de couleurs hautement significatives. Le rouge symbolise la souffrance, mentale et même physique, du peintre face à ce spectacle. Le bleu et le gris sont des couleurs froides qui se réfèrent à la mort et symbolisent donc le vertige existentiel de l’artiste.

C) LES DEUX AUTRES PERSONNAGES

Si l’on ne se penche pas de près sur le tableau, il est tout à fait possible que l’on ne voie pas les deux autres personnages, qui se trouvent à l’arrière-plan. Ce ne sont que des silhouettes en train de s’éloigner et elles sont placées juste au bord du tableau, il est donc très facile de les manquer ! Pourtant, ces personnages sont importants. D’abord, ils apportent un équilibre dans la composition et appuient l’effet de profondeur de champ. Ensuite, leur apparence est, contrairement au personnage principal, humaine et de plus, ils semblent indifférents face au paysage. Leur attitude contraste avec celle du personnage principal et par ce contraste, elle appuie encore plus sa particularité. Ces deux personnages (qui selon l’artiste, ont été inspiré par ses propres amis, qui l’accompagnaient dans sa promenade) permettent donc de montrer que le personnage principal est le seul à entendre Le Cri. Il s’agit donc bien d’un cri existentiel, né dans son imagination et inaudible de l’extérieur.

2. La mystérieuse inscription sur le tableau

Si l’on regarde bien, on peut apercevoir, en haut à gauche du tableau, une inscription griffonnée au beau milieu de l’une des bandes de rouge. Cette inscription est lisible à l’œil nu, mais si vous voulez l’apercevoir, mieux vaut d’abord savoir où elle se trouve, car elle reste tout de même difficilement visible ! Il y est écrit, en norvégien « Ne peut avoir été peint que par un fou ». L’inscription a été réalisée au crayon par-dessus la peinture.

Depuis la découverte de cette inscription il y a plus d’un siècle, les experts estimaient qu’elle avait été écrite par un vandale. En effet, dès la parution du Cri, les critiques questionnèrent la santé mentale de l’artiste et en vinrent même à le traiter de fou.

Mais en janvier 2021, la Galerie Nationale d’Oslo, où est exposé le tableau, a mené une enquête à l’aide d’analyses infrarouges. Cette enquête a permis au musée d’identifier l’auteur de cette mystérieuse phrase : il s’avère qu’il s’agit de l’artiste lui-même ! Cette phrase est donc ni plus ni moins qu’un trait de sarcasme adressé aux critiques.

A en croire ses mémoires écrites trente ans après la présentation du tableau en Norvège, les accusations de folie dont Edvard Munch fut la cible le blessèrent et lui laissèrent un goût amer. Après l’enfermement de sa sœur en hôpital psychiatrique, Edvard Munch avait très peur de montrer un jour les mêmes signes cliniques. Pour cette raison, les critiques qui affirmaient que « son cerveau ne pouvait pas être normal » le touchèrent particulièrement. En plus d’être ironique, l’inscription ajoutée de sa propre main sur le tableau était aussi une manière pour l’artiste de prendre lui-même le contrôle sur ces accusations.

3. Les cinq versions du Cri

Bien que l’imaginaire collectif ait en tête un tableau bien précis du Cri, en réalité il en existe cinq versions différentes, qu’Edvard Munch auraient peintes successivement entre 1893 et 1917.

cinq versions le cri edvard munch
Les cinq versions du Cri, d’Edvard Munch

La plus connue, qui est également celle qui porte l’inscription :

« Ne peut avoir été peint que par un fou »

Probablement la première version du tableau. Peinte en 1893, elle a été réalisée à la tempera sur du carton. Aujourd’hui, cette version est exposée à la National Gallery d’Oslo.

La seconde version a été réalisée en 1895 au pastel, également sur carton. Elle est beaucoup plus colorée que la première version et d’ailleurs, c’est la plus colorée des cinq versions du Cri. Parmi les couleurs, on retrouve beaucoup de nuances vives de bleu et de violet et le pont présente des couleurs bariolées. Dans cette version, les deux silhouettes de l’arrière-plan ont une position différente : l’une d’entre elle est penchée par-dessus la balustrade, la tête baissée. La seconde version fait aujourd’hui partie de la collection à vendre de la maison Sotheby.

La troisième version fut réalisée en 1910, elle aussi à la tempera. Elle est plus proche de la première version, bien qu’elle présente des différences dans les formes et les couleurs. Par exemple, on aperçoit des touches de vert sur le visage du personnage principal. Avec cette couleur, la forme particulière de son crâne et ses yeux ronds et vides, le personnage de cette troisième version ressemble à s’y méprendre à nos représentations actuelles des extra-terrestres ! Cette peinture fut volée en 2004 alors qu’elle était exposée au Musée Munch d’Oslo, mais elle fut retrouvée deux ans plus tard.

La quatrième version connue du tableau fut réalisée en 1893, comme la première version. Cette fois, Edvard Munch a utilisé le crayon. Cette version est assez proche de la première, mais les contours sont plus flous et les couleurs sont moins vives. Comme la première version du tableau, elle est aujourd’hui exposée à la National Gallery d’Oslo.

Enfin, la cinquième version du Cri est différente des quatre autres puisqu’il s’agit d’une lithographie. Réalisée en 1895 à Berlin, elle fut détruite peu après. Elle n’est donc plus visible aujourd’hui.