Le Déjeuner sur l'Herbe d'Édouard Manet

Le Déjeuner sur l’Herbe d’Édouard Manet, 1862–1863

Considérée comme obscène, provocatrice et choquante en 1863, Le Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet est pourtant aujourd’hui un grand classique de l’histoire de l’art. Avec cette œuvre, l’artiste a voulu s’éloigner de l’art académique pour imposer sa propre vision de l’art, plus réaliste. Considérée comme l’une des premières œuvres modernes, Le Déjeuner sur l’herbe en a inspiré plus d’un par la suite, à commencer par l’impressionniste Claude Monet.

I – Edouard Manet, artiste libre

Né en 1832 au sein d’une famille de la haute bourgeoisie, Édouard Manet se destinait à une carrière au sein de la Marine nationale. Cependant, deux échecs successifs au concours d’entrée le firent réfléchir à son avenir. Le jeune homme, qui déjà aimait la peinture, songea à devenir peintre. À 16 ans, il entra au sein de l’atelier de Thomas Couture afin d’apprendre la peinture. Cependant, Édouard Manet comprit vite que suivre les règles de l’art académique ne lui offrirait jamais assez de liberté en tant qu’artiste. Peu à peu, il se détacha des enseignements de son maître et adopta son propre style, plus réaliste. En 1856, après six ans auprès de Thomas Couture, il quitta l’atelier pour voler de ses propres ailes.

Après plusieurs voyages, Édouard Manet rentra à Paris et proposa certaines de ses peintures au prestigieux et très convoité Salon de peinture et de sculpture à Paris. Malheureusement, son style trop réaliste, ses sujets tirés de la vie quotidienne et son traitement peu conventionnel de la lumière lui valurent les critiques de ses contemporains, qui le jugeaient trop éloigné de l’art académique. La plupart de ses œuvres furent alors rejetées du Salon de peinture et de sculpture.

En 1863, un second Salon ouvrit ses portes à Paris, en marge du Salon officiel : le Salon des refusés. Organisé par le Comité des artistes refusés, ce fut une immense aubaine pour Édouard Manet, qui put enfin exposer publiquement ses œuvres refusées au Salon de peinture et de sculpture. Ainsi, le Salon des refusés exposa lors de sa première édition le maintenant célèbre Déjeuner sur l’herbe, peint en 1862 par Édouard Manet et alors intitulé Le Bain. Ce tableau provoqua un immense scandale, comme le fit deux ans plus tard une autre œuvre de Manet, Olympia.

Toutefois, Édouard Manet fut vite admiré et défendu par des artistes influents de son époque, comme Charles Baudelaire ou encore Emile Zola, qui pensait que le Déjeuner sur l’herbe était « la plus grande toile d’Édouard Manet ». Il était également soutenu par les artistes impressionnistes, un courant auquel on l’associe souvent même s’il ne se considérait pas comme tel.

Édouard Manet continua à peindre et voyager jusqu’à la fin de sa vie. Il décéda en 1883, à l’âge de 51 ans, des suites d’une gangrène contractée au Brésil. Édouard Manet est aujourd’hui considéré comme un artiste libre et indépendant, qui a réussi à se démarquer de ses contemporains en se détachant des conventions académiques pour créer son propre style. On dit également de lui qu’il est l’un des premiers artistes modernes et le Déjeuner sur l’herbe serait l’une des premières peintures modernes.

II – Le Déjeuner sur l’herbe, une œuvre provocatrice

1. Description du tableau

Le Déjeuner sur l’herbe représente une scène tirée du quotidien de la classe bourgeoise à l’époque d’Edouard Manet. On y voit un groupe de quatre personnes, deux hommes et deux femmes, en plein pique-nique.

Au second plan et au centre du tableau, trois des personnages sont assis à même l’herbe. Les deux hommes sont tous deux vêtus d’un costume composé d’une veste foncée et d’un pantalon clair. L’un d’eux porte un chapeau et tient une canne dans la main. Ils semblent être en pleine conversation, ou du moins, l’homme de droite semble être en train de parler, gestes à l’appui. L’autre homme, assis en face de lui, l’écoute d’une oreille distraite : on a l’impression que son regard est dirigé vers le spectateur plus que vers son ami en train de lui adresser la parole.

A côté d’eux se trouve l’une des deux femmes, entièrement nue. Elle est assise le corps tourné vers les deux hommes mais sa tête et son regard se dirigent eux aussi vers le spectateur du tableau. Elle est assise sur un vêtement de couleur bleu, dont une partie est enroulée autour de sa jambe gauche ; on peut penser qu’il s’agit de sa robe, qu’elle a retirée alors qu’elle était déjà assise.

A l’arrière-plan, on peut voir la deuxième femme en train de se baigner dans un point d’eau, qui pourrait être un lac ou une rivière. Cette femme est vêtue, mais plutôt légèrement, d’une robe blanche fluide dont la bretelle lui tombe sur l’épaule. Elle est penchée au-dessus de l’eau et semble tenir le bas de sa robe pour éviter qu’il ne se mouille.

Enfin, au premier plan, on peut déceler les restes du pique-nique, reposant dans un panier au milieu des vêtements éparpillés de la femme nue. On peut y voir divers fruits, du pain et des feuilles de vigne : cette partie du tableau est sans aucun doute un clin d’œil au genre artistique de la nature morte.

La scène prend place au beau milieu d’un sous-bois où la nature est omniprésente, apportant une atmosphère bucolique à l’œuvre de Manet.

2. Composition du tableau

Le Déjeuner sur l’herbe reprend l’une des techniques de composition les plus utilisées à l’époque de la Renaissance : la composition triangulaire. En effet, au premier coup d’œil, le triangle formé par les quatre personnages saute aux yeux du spectateur. La base en est assurée par l’homme de droite et la femme nue, qui se font face, et le sommet en est assuré par la femme en train de se baigner. La position de cette dernière, penchée vers l’avant, le dos arrondi, permet de relier les deux faces du triangle tandis que la jambe étendue de l’homme de droite, qui rejoint le pied gauche de la femme nue, referme le triangle. La composition triangulaire était très utilisée par les peintres de la Renaissance car il apporte stabilité, compréhension, harmonie et équilibre au tableau.

La gravure Le Jugement de Pâris de Raphaël, dont Édouard Manet s’est inspiré pour peindre Le Déjeuner sur l’herbe, démontre d’ailleurs une composition triangulaire très visible. De plus, on peut voir, en bas à droite de la gravure de Raphaël, un groupe de trois Dieux grecs (deux hommes et une femme) dont la position est exactement identique à celle du groupe du Déjeuner sur l’herbe. En effet, le Dieu situé à droite est, comme l’homme sur la peinture d’Édouard Manet, allongé sur le dos, le corps supporté par un seul coude, l’autre bras tendu en avant, les jambes étendues devant lui. Quant à la Déesse située à gauche du groupe, elle est, comme la femme nue sur l’œuvre d’Édouard Manet, assise avec la jambe droite repliée, le coude posé sur son genou, la tête reposant dans sa main et tournée vers le spectateur, alors que son corps est tourné dans la direction opposée.

Pour réaliser son Déjeuner sur l’herbe, Édouard Manet se serait également inspiré d’une autre œuvre de la Renaissance : Le Concert champêtre de Titien. Ce tableau montre lui aussi un groupe de quatre personnes en train de se reposer au milieu d’un décor champêtre. Au centre de la toile de Titien, deux hommes vêtus de costumes d’époque sont assis dans l’herbe et semblent en grande conversation. Face à eux, une femme est assise, entièrement nue, et semble les écouter. A gauche, une autre femme se tient en retrait, la main appuyée sur le rebord d’un puis ou d’un bassin. Comme la baigneuse du tableau d’Édouard Manet, elle est très légèrement vêtue d’un linge blanc.

3. Réception de l’œuvre

Si Édouard Manet s’est autant inspiré de ces deux œuvres de la Renaissance, ce n’est pourtant pas pour se plier aux règles de l’art académique. Il a plutôt utilisé ces codes pour les moderniser. Lorsqu’il a peint son Déjeuner sur l’herbe, il savait qu’il allait choquer le public parisien. Selon son ami Antonin Proust, journaliste, artiste et critique d’art, Édouard Manet eut l’idée de peindre cette toile alors qu’il regardait des femmes en train de se baigner à Argenteuil. Il aurait alors dit « Il paraît qu’il faut que je fasse un nu. Eh bien je vais leur en faire, un nu ».

Ainsi, le tableau d’Édouard Manet reprend les codes des peintures classiques présentant des personnages nus, mais avec une forme d’hypocrisie puisque la composition et la nudité sont bien les seules choses qu’il a empruntées à l’art académique. Dans Le Déjeuner sur l’herbe, les deux hommes sont vêtus, contrairement aux Dieux grecs du Jugement de Pâris. Et ils portent des costumes de l’époque d’Édouard Manet, contrairement aux hommes du Concert champêtre.

En bref, dans les deux sources d’inspiration d’Édouard Manet, la nudité était justifiée. Dans Le Jugement de Pâris, les personnages sont des Dieux grecs : selon la tradition académique, ils sont représentés nus, dans toute la force et l’invincibilité de leurs corps musclés. Dans Le Concert champêtre, les deux femmes sont des allégories puisqu’il s’agit de Calliope et Polymnie, les muses de la poésie épique et de la poésie lyrique. Les deux hommes assis dans l’herbe sont des poètes et les deux femmes symbolisent leur inspiration artistique : là encore, l’expression de la nudité est justifiée.

Cependant, Le Déjeuner sur l’herbe ne traite pas d’un sujet mythologique, mais d’une scène quotidienne. Lorsque l’œuvre est parue, la nudité de la femme du second plan fut prise pour de l’indécence. Le Déjeuner sur l’herbe choqua les académistes et les spectateurs parisiens, qui voyaient dans cette femme moderne nue une prostituée.

Malheureusement, le caractère dit obscène de la scène dépeinte ne fut pas le seul détail qui attira l’attention des critiques. Ceux-ci se moquèrent aussi de la manière de peindre d’Édouard Manet, qui là encore s’éloignait des règles de l’art académique.

Par exemple, on critiqua la taille de la baigneuse à l’arrière-plan, qui apparaît disproportionnée par rapport au paysage. En effet, selon les règles classiques de la perspective et des proportions, elle aurait dû être dessinée en beaucoup plus petite taille.

De même, les critiques négatives pointèrent le trait de pinceau épais, qualifié de grossier, d’Édouard Manet, laissant apparaître des amas de peinture à certains endroits sur la toile. Or, selon les règles de l’art académique à l’époque, une peinture se devait de présenter des traits fins et une texture lisse.

Enfin, le travail de la lumière dans ce tableau fut également critiqué. Dans la peinture classique, les corps nus n’étaient jamais représentés sous une telle lumière blanche, qui a l’inconvénient de mettre en avant chaque défaut de la peau et du corps. De plus, cette lumière qui ne correspond pas vraiment à celle, plus tamisée et plus chaude, d’un sous-bois, n’existe que sur le corps nu de la femme du second plan. Ce détail amena les critiques à souligner l’absence de cohérence dans le travail de la lumière effectué par Édouard Manet dans cette œuvre.

Pour toutes ces raisons, Le Déjeuner sur l’herbe provoqua un véritable scandale lorsqu’il fut exposé au Salon des Refusés de 1863 à Paris. Jugé transgressif voire à caractère sexuel, il dérangea les contemporains d’Édouard Manet. Lui qui voulait se poser en rupture avec l’académisme, il avait réussi son pari !

III – Analyse du Déjeuner sur l’herbe

1. Un décor mis en scène

Même si la scène peinte par Édouard Manet est largement inspirée du quotidien de ses contemporains, elle n’en reste pas moins une scène fictive. En effet, tout le décor du Déjeuner sur l’herbe est une mise en scène. On le voit dès le premier plan, grâce au pique-nique qui rassemble différents fruits que, pourtant, on ne pouvait pas trouver au cours de la même saison à l’époque en France, comme les cerises et les figues.

Comme cela fut souligné par les critiques à la parution du Déjeuner sur l’herbe, l’éclairage lui aussi n’a rien de réel. La femme nue semble éclairée par une lumière artificielle, trop blanche pour être une lumière que l’on trouve dans un sous-bois, et cette lumière semble l’atteindre elle et seulement elle.

En dressant ce décor fictif et en y laissant ces quelques détails, Édouard Manet a peut-être souhaité rappeler au spectateur qu’il ne faut pas croire tout ce qu’il voit et que la scène ne doit pas être prise au premier degré.

Aussi, Édouard Manet a glissé quelques détails qui renforcent l’atmosphère bucolique du décor et qui ne sont pas visibles au premier regard. Il invite alors le spectateur à ouvrir l’œil et à observer la scène une seconde fois, avec un regard nouveau. Par exemple, si l’on regarde bien, on peut voir un oiseau voler, les ailes dépliées, au-dessus de la tête de la baigneuse. Cet oiseau est un bouvreuil. De même, en regardant bien, vous pourrez apercevoir une grenouille tout en bas à gauche du tableau. Certains ont vu dans ce détail une allusion à la prostitution puisqu’une grenouille est, dans l’argot français, une femme aux mœurs légères.

2. Qui sont ces personnages ?

Si le décor et la scène dépeinte sont fictifs, les personnages sont, eux, inspirés de personnes réelles dans l’entourage d’Édouard Manet. Ainsi, on reconnaît chez la femme nue le visage de Victorine Meurent, un modèle fréquemment sollicité par le peintre dans ses œuvres. C’est d’ailleurs aussi Victorine Meurent qui servit de modèle à Édouard Manet dans un autre de ses chefs-d’œuvre qui provoqua lui aussi un scandale à sa parution, Olympia. Cependant, dans Le Déjeuner sur l’herbe, le corps nu serait celui de Suzanne Leenhoff, qui devint en 1863 l’épouse de Manet.

Pour peindre l’homme de droite étendu sur un coude, le peintre prit pour modèle son frère aîné, Eugène Manet. L’autre homme sur le tableau n’est autre que le frère de Suzanne, le sculpteur Ferdinand Leenhoff. Enfin, la baigneuse à l’arrière-plan est une autre amie du peintre, Alexandrine-Gabrielle Meley, qui plus tard épousa Émile Zola.

3. Une provocation intentionnelle ?

Dès sa parution, Le Déjeuner sur l’herbe choqua le public et celui-ci vit dans cette œuvre une volonté de la part de l’artiste de provoquer l’opinion publique. Cependant, l’écrivain Emile Zola, qui était un ami d’Édouard Manet, interpréta d’une autre manière la scène de nudité. Pour lui, Édouard Manet n’a pas voulu provoquer volontairement et cette peinture était pour lui le fruit d’une recherche artistique.

Ainsi, Émile Zola écrivit à propos du Déjeuner sur l’herbe : « Cette femme nue a scandalisé le public, qui n’a vu qu’elle dans la toile. […] Le peuple se fit une image d’Édouard Manet comme voyeur. […] Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule […] a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n’ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l’artiste l’occasion de peindre un peu de chair ».

4. De nombreux hommages au Déjeuner sur l’herbe

Le Déjeuner sur l’herbe a peut-être choqué le public parisien et les critiques d’art, mais en revanche, il a fasciné les artistes qui, comme Édouard Manet, cherchaient à proposer quelque chose de nouveau, qui serait plus personnel et plus subjectif que l’art académique. Ainsi, de nombreux artistes ont par la suite repris Le Déjeuner sur l’herbe pour en faire leur propre version et ainsi rendre hommage au tableau d’Édouard Manet, qui avait cassé tous les codes de la peinture traditionnelle et avait ouvert la voie à la peinture moderne.

Le premier à rendre hommage au Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet fut Claude Monet, lorsqu’il peignit en 1865 son propre Déjeuner sur l’herbe. Dans le tableau de Claude Monet, tous les personnages sont habillés : la scène elle-même n’a rien de choquant ou d’obscène. Cependant, ce tableau est un très bel exemple du nouveau courant artistique qui émergeait à l’époque, avec Claude Monet pour chef de file : l’impressionnisme. Du choix du sujet (une scène de loisir quotidien au sein d’un milieu bourgeois) aux contrastes de lumière représentés par des touches « grossières » de peinture, tout dans ce tableau correspond à l’esthétique impressionniste.

Presqu’un siècle plus tard, ce fut au tour de Pablo Picasso de rendre hommage au Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet, à travers une série d’œuvres d’art inspirées du célèbre tableau. Ces variations sur Le Déjeuner sur l’herbe furent réalisées entre 1959 et 1962 : on compte près de 26 peintures, 6 gravures sur linoléum et presque 140 dessins.

Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet est même allé jusqu’à inspirer le pop art, courant majeur de l’art contemporain. Effectivement, en 1964, c’est l’artiste français Alain Jacquet qui livra sa propre interprétation du Déjeuner sur l’herbe, version pop art. Dans cette œuvre, le décor est modernisé puisque les personnages sont assis au bord d’une piscine.

Depuis, l’art contemporain n’a cessé de voir fleurir des interprétations du tableau d’Édouard Manet, que ce soit en photographie, en sculpture, en vidéo ou en peinture murale. Et il y a fort à parier que, dans les décennies qui vont suivre, cette œuvre majeure de l’art moderne continuera d’inspirer les artistes du monde entier.