Le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault, 1818-1819

Rares sont ceux qui connaissent Théodore Géricault sans connaître son plus grand chef-d’œuvre, Le Radeau de la Méduse. Inspiré à l’artiste par un drame qui a secoué la France en 1816, ce tableau fut accueilli par une polémique divisant les pro-royalistes et les antiroyalistes. Aujourd’hui, Le Radeau de la Méduse est à la fois un magnifique témoignage historique et un chef d’œuvre situé à mi-chemin entre classicisme et romantisme.

I – Théodore Géricault, figure majeure du romantisme français

Avec son chef-d’œuvre incontestable Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault se pose aujourd’hui comme l’un des plus grands peintres historiques sous la Restauration. Pourtant, la peinture historique n’était pas son premier genre de prédilection !
L’artiste est né en 1791 à Rouen, au sein d’une famille aisée. Cinq ans plus tard, les Géricault déménageaient à Paris, où Théodore passera le reste de sa vie. Enfant, il se passionna très tôt pour l’univers des chevaux. Il découvrit également le dessin, une discipline qui le fascinait. À 17 ans, il réalisa son premier autoportrait, qui lui valut tant d’éloges de sa famille qu’il décida de se lancer dans une carrière artistique.
Théodore Géricault se forma à Paris auprès de grands maîtres comme Carle Vernet ou Pierre-Narcisse Guérin. C’est à cette époque qu’il rencontra Eugène Delacroix, de quelques années son cadet. Les deux artistes se lièrent d’amitié et ils intégrèrent tous les deux l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Durant ses études, Théodore Géricault étudia attentivement les peintures des plus grands artistes de son époque, se rendant régulièrement au Musée du Louvre pour y passer des heures entières.
C’est à l’âge de vingt-deux ans qu’il présenta sa première œuvre au très convoité Salon de peinture et de sculpture. Cette œuvre, appelée Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant, représentait une scène de guerre napoléonienne dans laquelle, bien sûr, un cavalier et sa monture sont mis en avant. Cette œuvre lui valut la médaille d’or et lui permit par la suite de s’installer dans son propre atelier de peintre. Sa carrière était lancée.
Théodore Géricault était avant tout connu pour ses peintures équestres. Le cheval fut effectivement un thème récurrent dans ses œuvres et cela tout au long de sa carrière. Il fut d’ailleurs considéré comme le premier peintre qui réussit vraiment à représenter le cheval avec réalisme, de la texture et la couleur de sa robe à ses regards et expressions.
L’artiste proposa sa candidature au prestigieux Prix de Rome mais n’obtint aucun prix. Il décida alors de partir en Italie, où il découvrit les œuvres de Michel-Ange. En 1817, il commença à travailler sur l’ambitieux Radeau de la Méduse, qui fut exposé au Salon de peinture et de sculpture de 1819 et provoqua une ardente polémique divisant les admirateurs de l’œuvre à ses détracteurs. Peu après, l’œuvre fut exposée à Londres, ce qui participa au succès européen de Théodore Géricault, désormais considéré comme l’une des figures majeures du romantisme français.

Après son séjour en Angleterre, l’artiste revint à Paris, malade. Il passa un long séjour à l’hôpital durant lequel il s’adonna à la peinture d’autoportraits de malades mentaux. En 1823, il fit une chute à cheval qui le laissa paralysé. Il décéda l’année suivante, à l’âge de trente-deux ans, après une vie tourmentée qui en fait aujourd’hui l’une des plus grandes figures du romantisme français. Il fut enterré à Paris, dans
le cimetière du Père-Lachaise.

II – Le Radeau de la Méduse, tableau historique et polémique

1. Le naufrage de La Méduse

Le plus grand chef-d’œuvre de Théodore Géricault dépeint en réalité un échec terrible de la Marine Française en 1816. Suite à la défaite de Napoléon Bonaparte à Waterloo, la France signa le 20 novembre 1815 le Traité de Paris. Selon les termes du traité, Napoléon Bonaparte abdiqua et laissa place à la Seconde Restauration, qui débuta sous le règne du roi Louis XVIII. Au même moment, la Colonie du Sénégal, qui était sous domination britannique depuis 1809, fut restituée à la France. Louis XVIII comptait bien réaffirmer la domination française sur le territoire sénégalais. Pour cela, il fit envoyer la frégate La Méduse vers le port de Saint-Louis au Sénégal, avec à son bord environ 400 hommes.
Le commandant Hugues Duroy de Chaumareys fut nommé capitaine de la frégate par le gouvernement, alors qu’il n’avait pas navigué depuis plus de vingt ans et qu’il avait passé les dernières années en exil, loin de la France. Le 2 juillet 1816, La Méduse dévia de sa route et s’échoua sur un banc de sable au large des côtes de la Mauritanie. Dans l’objectif de remettre le navire à flot, l’équipage de La Méduse tenta de construire un radeau avec les moyens du bord, mais cette opération fut un échec. Les hommes à bord se retrouvèrent alors sans nourriture et sans eau. De plus, les conditions météorologiques en mer empiraient de jour en jour.
L’équipage de La Méduse fut contraint de subir une longue attente de treize jours, avec à peine de quoi survivre, avant d’être retrouvés par un autre bateau de la flotte envoyée au Sénégal. Durant cette attente, le commandant de La Méduse avait pris une suite de mauvaises décisions menant à la mort d’une grande partie de l’équipage. Lorsque la frégate fut retrouvée, il y avait seulement quinze survivants, soupçonnés d’avoir tué leurs coéquipiers et pratiqué le cannibalisme pour survivre. Au bout du voyage, on ne comptait que dix rescapés parmi l’équipage initial de La Méduse. Au total, plus de 150 marins seront décédés : un massacre que l’on imputa en grande partie au manque de compétences du commandant Hugues Duroy de Chaumareys.
Ce fait divers horrifique passionna la France en en particulier Théodore de Géricault, qui commença dès 1916 un long travail d’enquête dans l’objectif de peindre cette scène.

2. Réalisation du Radeau de la Méduse

Théodore Géricault entendit pour la première fois parler du drame à son retour de voyage d’Italie. Le naufrage de La Méduse faisait parler de lui dans tous les journaux et le peintre compris que s’il peignait la scène du naufrage, il pourrait augmenter sa notoriété en tant que peintre.

Le peintre romantique français décida en premier lieu de mener des recherches très approfondies sur l’événement. Début 1818, il interrogea deux survivants du naufrage : Jean-Baptiste Henri Savigny, un ancien chirurgien de la marine, et Alexandre Corréard qui était ingénieur-géographe sur la frégate. Les deux témoins lui racontèrent le naufrage de leur point de vue. Par la suite, le peintre se servit beaucoup de leur récit pour construire l’ambiance de son tableau.
Durant la réalisation de son futur chef-d’œuvre, Théodore Géricault se mit en tête de peindre la vérité historique, à travers une peinture très réaliste. Ainsi, il se rendit à la morgue de l’hôpital Beaujon pour observer les cadavres et en réaliser des esquisses. Il emporta même chez lui des membres humains dans l’intention de précisément observer et dessiner leur décomposition. Ensuite, toujours à l’hôpital Beaujon, l’artiste-peintre observa les expressions de patients au seuil de la mort afin de les reproduire ensuite dans son tableau.
L’étude très poussée de Théodore Géricault ne s’arrêta pas là. Appuyé par Jean-Baptiste Henri Savigny et Alexandre Corréard, l’artiste fit construire une maquette du radeau qui avait été fabriqué par l’équipage de La Méduse juste après le naufrage. Il rassembla dans un dossier toute la documentation qu’il pouvait trouver sur le drame, y compris des copies d’illustrations par d’autres artistes, afin de s’en inspirer. Enfin, il passa également un séjour au Havre pour observer les mouvements de la mer.
Le processus de réalisation de l’œuvre finale fut donc lent, prenant et compliqué. Durant cette période, l’artiste réalisa plusieurs esquisses, dessins et peintures de diverses scènes de l’événement, dont la mutinerie de l’équipage contre les officiers de la Marine Française, le sauvetage du bateau naufragé et les supposés actes de cannibalisme. Finalement, il s’arrêta sur un moment emblématique et décisif du drame : l’instant où les naufragés aperçoivent le bateau qui va venir les sauver.
Théodore Géricault réalisa l’œuvre finale entre novembre 1818 et juin 1819 dans son atelier du Faubourg-du-Roule, où se trouvait également une petite chambre où il vivait. Afin d’avancer dans ce travail titanesque, l’artiste se força à suivre un mode de vie monastique durant cette période, ne sortant que très peu et travaillant dans un silence complet. Son atelier était toujours très méthodiquement en ordre afin que rien ne puisse briser sa concentration.
Théodore Géricault faisait très souvent appel à ses amis pour poser sur ses œuvres. Ainsi, pour Le Radeau de la Méduse, il fit appel à Eugène Delacroix, qui posa pour l’un des personnages au premier plan, à savoir, l’homme étendu sur le ventre, au centre du groupe. Et bien sûr, il fit poser Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Henri Savigny pour peindre les visages des rescapés. Enfin, son assistant, Louis-Alexis Jamar, servit également de modèle plusieurs fois.
L’artiste-peintre avançait vite dans son travail. Il utilisait une huile visqueuse qui séchait en moins de vingt-quatre heures, ce qui lui permettait de ne pas devoir attendre longtemps entre chaque couche de peinture. Cependant, ce type de peinture à l’huile possède aussi ses inconvénients. Elle vieillit plutôt mal et aujourd’hui, la toile présente des craquelures à certains endroits et, bien qu’elle fût restaurée plusieurs fois, certains détails sont très difficilement lisibles.

Au total, il aura fallu à l’artiste un an et demi pour mener à bien ce projet titanesque. Même s’il peignait très vite, la peinture de la toile finale aura pris huit mois.
Sur cette œuvre, seuls deux éléments diffèrent de la réalité. D’abord, Théodore Géricault a dessiné beaucoup plus de personnages qu’il n’y en avait vraiment sur le radeau. Ensuite, il a représenté le sauvetage de l’équipage de La Méduse sous la tempête, alors que les témoins affirment que ce jour-là était ensoleillé et que la mer était loin d’être agitée. Ces deux éléments ont volontairement été modifiés par l’artiste afin d’ajouter une dimension dramatique à son œuvre.
Dans ce tableau, on décèle une influence du courant néoclassique français incarné notamment par Jacques-Louis David. Par exemple, les corps sont représentés forts, vigoureux et musclés, alors que les naufragés sont restés treize jours sans manger. Ce parti pris marque la volonté de l’artiste de donner à son tableau une dimension héroïque et grandiose. Mais Le Radeau de la Méduse est considéré comme une œuvre romantique, par son sujet et sa représentation dramatisée.

3. Parution du Radeau de la Méduse

Le 25 août 1819, Théodore Géricault présenta son œuvre au Salon de peinture et de sculpture. Il l’avait initialement intitulée Le Radeau de la Méduse mais ce titre fut censuré pour ne pas froisser le Roi. La toile fut alors présentée sous le titre Scène d’un naufrage, bien que le public sache très bien de quel naufrage il s’agissait. En effet, l’histoire de La Méduse avait défrayé la chronique durant des mois.
La réception de l’œuvre fut divisée. Les fervents défenseurs du classicisme critiquèrent vivement la toile tandis que d’autres se trouvèrent absolument fascinés face à elle. Quoiqu’il en soit, le tableau fit énormément parler de lui : avec ses 4,91 mètres de haut sur 7,16 mètres de large, il ne pouvait pas passer inaperçu ! Il devint vite l’une des œuvres majeures de l’exposition et les antiroyalistes en firent leur symbole. Théodore Géricault fut accusé d’avoir volontairement cherché à provoquer la controverse, notamment en exprimant sur la toile ses opinions politiques (l’homme Noir placé au centre du tableau pourrait être une manière de montrer, pour l’artiste, qu’il était pour l’abolition de l’esclavage).
Le jury du Salon attribua la médaille d’or au Radeau de la Méduse, mais le tableau ne fut pas exposé au Louvre en raison de son sujet choquant et sa prise de position politique.
L’année suivante, Le Radeau de la Méduse fut exposé à Londres où il connut un franc succès, avec des retours quasi-exclusivement positifs cette fois. Loin du climat politique de la France, la toile de Théodore Géricault était considérée par les Anglais comme un chef-d’œuvre incarnant un tout nouveau courant artistique venu d’Outre-Manche : le romantisme français.
En 1824, le Musée du Louvre acheta Le Radeau de la Méduse et le fit exposer. Il y est toujours aujourd’hui.

III –Analyse du Radeau de la Méduse

1. Composition

Le Radeau de la Méduse est une œuvre de taille monumentale, ce qui a permis à l’artiste de peindre les personnages à échelle humaine. Lorsque le spectateur se tient face au tableau, il a ainsi l’impression d’être complètement immergé au milieu de la scène. Dans ce tableau, tout a été pensé et calculé par Théodore Géricault. Par exemple, la composition du tableau est remarquable. On y observe une double construction en triangle.
Le socle du premier triangle est l’étalement des corps sur le radeau, qui pointe dans une forme de pyramide vers le sommet du mât. Ce premier triangle amène le regard du spectateur sur le côté dramatique de la scène : les corps décédés et, derrière le mât, la vague qui se forme, prête à engloutir le radeau.
Le second triangle est formé par le groupe de naufragés rescapés qui essaient d’attirer l’attention du bateau venu les sauver. Ce triangle s’oppose radicalement au premier puisqu’il pointe vers toutes les sources d’espoir dans cette scène : le bateau qui s’approche, les naufragés qui sont encore vivants et leurs efforts pour être vus de loin.
On peut également distinguer dans ce tableau une certaine dynamique qui part du coin en bas à gauche et monte jusqu’au coin en haut à droite. Cette ligne diagonale formée par le mouvement des corps monte des cadavres aux survivants, elle symbolise donc l’espoir qui caractérise cette scène. Presque tous les corps présents sur la toile sont tournés vers un même point : le bateau qui approche à l’horizon.
La composition de l’œuvre met donc en avant la dualité de la scène, qui est à la fois la démonstration d’un drame et la représentation d’un moment crucial de l’événement, où l’espoir prenait le pas sur la résignation des naufragés.

2. Une prise de parti politique ?

Lorsqu’il fut présenté au Salon de peinture et de sculpture en 1819, Le Radeau de la Méduse fut considéré par certains comme une œuvre politique. A travers la représentation de l’un des plus graves (mais aussi l’un des plus absurdes) échecs de la Marine Française, Théodore Géricault aurait ainsi cherché à critiqué le régime monarchiste en place, qui avait succédé à Napoléon Bonaparte. On note, par contraste, que d’autres œuvres de Géricault, comme Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant, semblent glorifier Napoléon Bonaparte.
Aussi, Le Radeau de la Méduse fut considéré comme une critique de l’esclavage. En effet, on distingue trois hommes Noirs sur la toile, et l’un d’entre eux est peint au sommet du second triangle. C’est lui qui agite une chemise rouge dans les airs afin que le bateau remarque le radeau, et c’est sur lui que tous les espoirs reposent. Ainsi positionné en hauteur du groupe, il incarne le rôle du commandant du radeau. Le choix de ce personnage n’a donc peut-être pas été fait au hasard : l’artiste a peut-être voulu montrer que les hommes Noirs eux aussi pouvaient se voir confier le rôle de leader.