Les Demoiselles d'Avignon de Pablo Picasso

Les Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso, 1906-1907

Les Demoiselles d’Avignon, chef-d’œuvre incontournable de Pablo Picasso, première œuvre du mouvement cubiste, eu beau choquer et déplaire en 1907, c’est aujourd’hui un tableau qui occupe une place primordiale dans l’histoire de l’art moderne. Pablo Picasso n’a pas réalisé cette toile en un jour et elle serait même, d’après le peintre, inachevée. Découvrez la signification derrière l’œuvre de Picasso, Les Demoiselles d’Avignon.

I – Pablo Picasso : un artiste cubiste, mais pas seulement

Né en 1881 à Malaga, Pablo Picasso commença la peinture très jeune. Son enfance fut marquée par un immense drame, la mort de sa sœur cadette des suites d’une diphtérie. Après cet événement tragique, la peinture fut un véritable refuge pour Pablo Picasso, qui devint à l’âge de quatorze ans un artiste très prolifique.

Adolescent, il partit à Barcelone étudier l’art. Il y rencontra Carlos Casagemas qui devint un excellent ami. Malheureusement, une autre tragédie assombrit la vie du jeune Pablo Picasso lorsque Carlos Casagemas se suicida en 1901. Dès lors, Pablo Picasso entra dans sa période bleue, durant laquelle il peignait des scènes tristes dans des monochromes de bleu.

Quelques années plus tard, alors qu’il commençait à se faire un nom dans le milieu artistique avant-gardiste de Paris, Pablo Picasso tomba amoureux de Fernande Olivier, sa voisine au Bateau-Lavoir. Sa peinture prit un tournant radical alors que l’artiste entrait dans sa période rose. Il se mit à peindre des univers plus joyeux, plus ludiques, dans des monochromes de rouge et de rose.

C’est en 1906, lors d’un voyage à Barcelone et dans la campagne catalane, que Pablo Picasso débuta la réalisation du futur chef-d’œuvre Les Demoiselles d’Avignon. Une fois terminé, ce tableau attira l’attention de Georges Braque et les deux artistes se lancèrent ensemble dans l’aventure cubiste.

Pablo Picasso ne s’attacha au mouvement cubiste que durant quelques années, moins d’une décennie. Et pourtant, ce courant artistique qu’il avait créé aux côtés de Georges Braque perdura bien des décennies plus tard. Aujourd’hui, de nombreux artistes contemporains se revendiquent encore du cubisme.

Après avoir laissé de côté le mouvement cubiste, Pablo Picasso s’essaya à la création de décors pour les ballets russes, au surréalisme et enfin à la peinture engagée, avec notamment son très célèbre Guernica où l’on retrouve encore la forte influence du cubisme. Jusqu’à sa mort à l’âge de 91 ans, il ne cessa de créer, des peintures mais pas seulement : il réalisa aussi de nombreuses sculptures, céramiques, estampes, tapisseries et dessins.

Ainsi, la carrière de Pablo Picasso fut longue et diversifiée. Pourtant, aujourd’hui, on retient surtout de lui son apport au cubisme et ses œuvres qui caractérisent ce courant artistique, dont l’immense chef-d’œuvre de 1907, Les Demoiselles d’Avignon.

II – Les Demoiselles d’Avignon, une œuvre disruptive

1. Le contexte artistique à l’époque

Pablo Picasso réalisa Les Demoiselles d’Avignon entre 1906 et 1907, soit au tout début du XXème siècle. Le monde de l’art était alors en pleine mutation et cette transformation avait commencé dès la deuxième moitié du XIXème siècle. Auparavant, un artiste était tenu de produire des œuvres à la fois esthétiques, réalistes et conformes aux règles de la peinture académique, que ce soit au niveau de la perspective, des proportions ou même des thématiques. La peinture servait alors à reproduire la réalité de la manière la plus fidèle possible. Mais entre-temps, la photographie est née, supplantant la peinture dans son rôle de représentation de la réalité.

A partir de ce moment-là, les nouveaux artistes changèrent alors de perspective. Pour eux, la peinture ne devait plus représenter la réalité objective, mais la réalité subjective. Ainsi, le peintre ne peignait pas la réalité telle qu’elle apparaîtrait sur une photographie, mais sa propre réalité, transformée par son regard et sa subjectivité. L’auteur ne cherchait plus à être réaliste, il voulait désormais être original, unique, créer des œuvres très personnelles. C’est suite à cette transformation que sont nés des courants artistiques comme l’impressionnisme, le pointillisme, le fauvisme, le symbolisme et enfin le cubisme.

2. L’histoire du tableau

En 1906, à seulement 25 ans, Pablo Picasso avait déjà tellement peint et exploré tellement de sujets qu’il avait l’impression de tourner en rond. Il cherchait à se renouveler dans son art. Pour cela, il se rendait à des expositions et s’informait le plus possible sur les nouvelles formes d’art, mais aussi sur des formes d’art plus anciennes récemment introduites en Europe. Inspiré par les travaux d’Henri Matisse et de Paul Gauguin, lui aussi commença à s’intéresser à l’art primitif africain.

Influencé par l’art africain et mu par une forte envie de casser les codes de la peinture académique, Pablo Picasso se lança dans les travaux préparatoires de ce qui deviendrait, neuf mois plus tard, Les Demoiselles d’Avignon. Perfectionniste, il ne réalisa pas moins de 809 croquis et dessins préparatoires avant d’apporter une touche finale à ce tableau de 2,44 mètres sur 2,34 mètres.

Et même lorsqu’il cessa de travailler sur Les Demoiselles d’Avignon, Pablo Picasso ne put se résoudre à considérer son œuvre terminée. Selon ses propres termes, ce tableau majeur de sa carrière fut donc laissé dans un état d’« inachèvement voulu ». La réaction de ses amis proches lorsqu’il leur montra son tableau fut celle escomptée : le tableau bouscula les esprits, choqua.

Bien que Les Demoiselles d’Avignon représente cinq femmes nues, ce ne fut pas le sujet qui choqua les contemporains de Pablo Picasso, mais la manière dont il était traité sur la toile. En effet, dans ce tableau, la perspective au sens académique est loin d’être respectée. Il n’y a ni point de fuite, ni ligne de fuite, ni premier, second ou arrière-plan. Les volumes ne sont pas représentés par la perspective, mais par des formes géométriques comme par exemple les losanges que l’on retrouve en lieu et place de la poitrine de la femme de droite. Dans ce tableau, Pablo Picasso a également représenté des formes déstructurées qui ne suivent en aucun cas la logique des codes académiques de l’époque. Par exemple, la femme que l’on peut voir en bas à droite du tableau est représentée le corps de dos et la tête de face. Cela ne fait aucun sens et pourtant, la lecture du tableau reste la même !

Avec Les Demoiselles d’Avignon, Pablo Picasso avait réussi son pari de produire quelque chose d’avant-gardiste, de différent, qui irait à l’encontre de tout ce que préconisait alors la peinture académique. Cependant, son œuvre était incomprise et même par ses amis. Georges Braque, cependant, la trouva intéressante. Lorsqu’il se retrouva face aux Demoiselles d’Avignon, qui était restée dans l’atelier de son ami Pablo Picasso, il aurait dit : « C’est comme si tu voulais nous donner à boire du pétrole pour cracher du feu ».

Les Demoiselles d’Avignon resta enfermée dans l’atelier de Pablo Picasso jusqu’en 1916, date à laquelle l’œuvre fut exposée pour la première fois. C’est le marchand d’art et critique André Salmon qui proposa à Pablo Picasso de sortir sa toile de l’atelier pour l’exposer publiquement. En juillet 1916, Les Demoiselles d’Avignon se montra pour la première fois devant le grand public, lors du Salon d’Antin.

Dès 1921, André Breton proposa à qui voulait l’écouter d’acheter le tableau de Pablo Picasso, qu’il considèrait déjà à l’époque comme une œuvre majeure du XXème siècle. Dans une lettre, il écrivit : « C’est l’événement capital du XXème siècle. Voilà le tableau que l’on promenait, comme autrefois la Vierge de Cimabue, à travers les rues de notre capitale […]. Il me paraît impossible d’en parler autrement que d’une façon mystique […] c’est un symbole pur, comme le tableau chaldéen, une projection intense de cet idéal moderne que nous n’arrivons à saisir que par bribes […] ». Il qualifia également Les Demoiselles d’Avignon d’une « [œuvre d’] importance historique absolument indéniable ». En 1924, le mécène Jacques Doucet accepta d’acheter la toile, toujours sur les conseils d’André Breton, pour 25 000 francs.

Jacques Doucet décéda en 1929, laissant le tableau à sa veuve. Celle-ci le vendit en 1937 à la galerie parisienne de Jacques Seligmann pour 150 000 francs. Le galeriste emporta ensuite la toile à New York, où il tenait une autre galerie. Enfin, en 1939, le tableau fut racheté par le Museum of Modern Art de New York (MoMA) pour 28 000 dollars, soit l’équivalent de 200 000 francs. Il y est toujours exposé aujourd’hui.

3. Description de l’œuvre

Sur ce tableau, on peut voir cinq femmes dont quatre sont debout et une est assise. Ces cinq femmes sont entièrement nues et leurs corps sont à peine voilés par les plis d’un drap blanc. Au premier plan du tableau et au centre du groupe de femmes, on peut voir une petite table, sur laquelle est posée une coupelle contenant quelques fruits. Cette coupelle de fruits est le seul élément narratif dans cette œuvre et encore, il est seulement les réminiscences d’une autre idée de Pablo Picasso, qu’il a finalement abandonnée en cours de route.

En effet, dans les dessins préparatoires de Pablo Picasso, on retrouve divers éléments qui finalement ne se sont pas retrouvés sur la toile finale. Ainsi, le peintre avait eu l’idée de dessiner deux personnages masculins, à savoir, un marin et un étudiant en médecine. L’étudiant en médecine devait tenir un crâne dans ses mains. Aussi, ce petit groupe devait être réuni autour d’un festin, idée que Pablo Picasso a finalement abandonnée pour ne laisser qu’une coupelle de fruits au premier plan.

A gauche du tableau, on peut voir un long rideau rouge, qui rappelle les rideaux de la scène au théâtre.

Dans l’ensemble, Les Demoiselles d’Avignon présente peu de couleurs, mais celles-ci sont déclinées dans diverses nuances : le rouge, le rose, le bleu mais aussi le noir et le blanc.

4. Influences

Dans Les Demoiselles d’Avignon, on retrouve l’influence de Jean-Auguste-Dominique Ingres. Pablo Picasso s’est inspiré de son très célèbre Bain Turc pour représenter ses femmes nues aux poses décontractées, les bras levés au-dessus de leur tête.

Pablo Picasso était aussi, à cette époque, fortement influencé par le travail de Paul Gauguin. Celui-ci peignait beaucoup de tableaux mettant en scène des femmes tahitiennes, parfois vêtues et parfois nues.

Mais surtout, Pablo Picasso s’est inspiré du travail d’Henri Matisse, chef de file du fauvisme. Les deux peintres s’admiraient l’un l’autre et ils avaient l’habitude de se répondre à travers leurs œuvres. Ainsi, Les Demoiselles d’Avignon serait une réponse à une œuvre qu’Henri Matisse avait réalisée entre 1905 et 1906, intitulée Bonheur de vivre. Ce tableau montre des femmes nues se reposant dans un pré, certaines étant allongées, certaines étant debout. A gauche du tableau de Matisse, on retrouve une femme nue qui prend la même pose que deux des femmes sur Les Demoiselles d’Avignon : debout, les bras levés derrière la tête. De même, les couleurs du tableau de Matisse sont partagées entre des nuances de tons chauds (du rouge, de l’orange, du jaune) et froids (du bleu et du violet), comme le fera Pablo Picasso dans ses Demoiselles d’Avignon. Après avoir vu Les Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso, Henri Matisse répliqua à son tour avec une autre toile inspirée de celle de son rival, La Danse. Ce tableau parut en 1910 et comme Les Demoiselles d’Avignon, il mettait en scène cinq femmes nues peintes dans des tons bleus et rouges.

Enfin, on retrouve dans Les Demoiselles d’Avignon l’influence de l’art primitif africain. A cette époque, les artistes parisiens découvraient cet art par le biais des récits et images qui leurs parvenaient des terres africaines en pleine colonisation. Aussi, le musée de l’homme à Paris exposa pour la première fois des objets d’art primitif africain : Pablo Picasso se rendit à l’exposition et observa religieusement les masques de cérémonie africains, qu’il appelait des « objets magiques ». Totalement fasciné par ces masques, il a trouvé le moyen de leur rendre hommage dans son tableau en cours, Les Demoiselles d’Avignon. En effet, les visages des deux femmes à droite ressemblent à s’y méprendre à des masques de cérémonie congolais.

III – Analyse des Demoiselles d’Avignon

1. Le titre du tableau

On pense bien souvent que le titre de cette œuvre fait référence à Avignon, la ville française. Mais en réalité, cela n’a absolument rien à voir ! Pour comprendre le titre du tableau, il faut connaître son sujet. Sur cette toile, Pablo Picasso a représenté des filles de joie, qu’il avait l’habitude de voir lorsqu’il longeait la rue d’Avinyo à Barcelone, à l’époque où il était étudiant. Ainsi, « Avignon » ne renvoie pas à la ville française mais à cette rue de Barcelone !

Le titre initial de l’œuvre était El burdel de Aviñón ou, en français, Le Bordel d’Avignon. Cependant, lorsqu’André Salmon proposa à Pablo Picasso d’exposer son œuvre, il estima que cet intitulé n’était pas assez vendeur ou bien qu’il était trop choquant. Il lui suggéra de le remplacer par le titre que l’on connaît, qui donne l’impression que ce tableau est à 100% « made in France ».

S’il a accepté de changer le titre de son œuvre pour ne pas risquer la censure, Pablo Picasso n’aimait pourtant pas ce nouvel intitulé. Il déclara même une fois : « Les Demoiselles d’Avignon, qu’est-ce que ce nom peut m’agacer ! ».

Evidemment, lorsqu’on connaît le thème du tableau et l’intention de l’artiste, on ne peut que reconnaître que ce titre n’est pas tout à fait juste. Pablo Picasso avait effectivement conçu son œuvre comme une peinture provocatrice, qui déclencherait l’indignation chez ses contemporains et ferait parler de lui. Il avait alors prévu d’inclure deux personnages masculins (un marin et un étudiant en médecine) afin de rendre encore plus évident le métier des cinq personnages féminins.

Même s’il a finalement abandonné cette idée et que le nouveau titre du tableau ne correspond pas tout à fait à son contenu, Pablo Picasso a quand même réussi à choquer ses contemporains, grâce à sa nouvelle manière de peindre, avant-gardiste et déconstruite, qui préfigurait le mouvement cubiste.

2. Interprétation de l’œuvre

Selon certains experts, dans cette œuvre Pablo Picasso n’a pas uniquement voulu représenter des filles de joie pour choquer ses contemporains. Il y aurait un sens plus profond au choix de ce thème. En effet, Pablo Picasso était réputé pour sa peur de la maladie et de la mort : il avait d’ailleurs, durant sa vie, contracté la syphilis. Ce tableau aurait été pour Picasso un moyen d’exprimer à travers l’art sa peur de la maladie et spécifiquement, dans ce contexte, des maladies sexuellement transmissibles.

L’élément qui appuie cette thèse est en fait quelque chose que l’on ne retrouve pas dans la version finale du tableau. Dans ses travaux préparatoires, Pablo Picasso avait initialement intégré à la scène un étudiant en médecine, qui pourrait être là pour inspecter la maison close et évaluer son respect des mesures d’hygiène requises. Dans ses mains, ce personnage masculin tenait un crâne, élément connu en peinture pour symboliser la mort et, en particulier, la finitude de l’Homme.

3. Les Demoiselles d’Avignon, première œuvre cubiste

Si Les Demoiselles d’Avignon a autant choqué les contemporains de Pablo Picasso, c’est avant tout parce qu’elle bouscule et déconstruit toutes les règles de l’art académique, pourtant longuement acquises au fil de plusieurs siècles d’histoire de l’art. Dans ce tableau, Pablo Picasso déconstruit les corps en les peignant comme des amas de formes géométriques. Il annule toute perspective et oublie toute logique. Les visages sont présentés à la fois de face et de profil, la femme assise est à la fois de dos et de face. Pablo Picasso voulait être original, innovant, se démarquer : il l’a fait en prenant tous les codes de l’art académique et en les retournant l’un après l’autre.

Si Les Demoiselles d’Avignon fut considérée par beaucoup comme un « acte de terrorisme » (Georges Braque, Guillaume Apollinaire, Henri Matisse, André Derain), elle fut considérée par d’autres comme un véritable coup de génie (André Breton). Avec le recul, on dit de ce tableau qu’il est la première œuvre moderne.

Mais surtout, Les Demoiselles d’Avignon fut le point de départ du mouvement cubiste. Elle interpella Georges Braque au point que celui-ci invite également Pablo Picasso à venir voir son travail dans son atelier et à lui donner son avis. Les deux artistes se lièrent ensuite d’amitié et entamèrent une collaboration artistique d’environ dix ans, qui donna naissance à un tout nouveau courant artistique moderne : le cubisme.

La peinture cubiste reprend différents principes qui avaient déjà été abordés par Pablo Picasso dans Les Demoiselles d’Avignon. Ainsi, les cubistes revendiquent une représentation des volumes par les formes géométriques et une représentation de la perspective par une accumulation de différentes facettes d’un même objet. Ainsi, un visage représenté à la fois de face et de profil montrera au spectateur ses différentes facettes, comme si l’on avait sous les yeux un tableau en quatre dimensions.

Initiées par Pablo Picasso dans Les Demoiselles d’Avignon, la déconstruction de la réalité grâce aux formes géométriques et la multiplication des points de vue sur une même toile restent encore aujourd’hui deux idées-clé du cubisme en peinture.