nighthawks edward hopper

Nighthawks d’Edward Hopper, 1942

Malgré son apparente simplicité de thème, de composition et de couleurs, Nighthawks est probablement l’une des œuvres les plus profondes d’Edward Hopper. Depuis sa toute première exposition, en 1942, à l’Art Institute de Chicago, cette œuvre n’a cessé de soulever chez les amateurs d’art des questionnements et réflexions sur la société moderne et l’isolement que l’on ressent, paradoxalement, au sein de mégapoles qui rassemblent plusieurs millions d’habitants. Sans surprise, Nighthawks est aujourd’hui le chef-d’œuvre du peintre new-yorkais le plus connu à travers le monde.

I – Edward Hopper, témoin de son époque

Né à New York en 1882, Edward Hopper étudia l’art au sein de la très renommée New York School of Art. C’est là qu’il rencontra le peintre Robert Henri, qui, inspiré par le « réalisme américain » en peinture, peignait des scènes urbaines des quartiers pauvres de New York qu’il regroupait sous le terme d’« Ash Can School ». Ce courant séduisit fortement Edward Hopper, qui peu de temps après s’envola pour Paris, où il tomba également amoureux du mouvement impressionniste. C’est au sein de la capitale française qu’Edward Hopper peignit ses premières scènes urbaines en s’inspirant comme les impressionnistes de son propre quotidien.

De retour aux Etats-Unis, le peintre américain mit du temps avant de se faire un nom dans le milieu artistique. Après avoir travaillé plusieurs années dans la publicité puis avoir organisé, en 1920, sa toute première exposition, Edward Hopper vendit certains de ses tableaux aux plus grands musées de New York et connut dès lors un succès exponentiel.

Le peintre new-yorkais est aujourd’hui considéré comme l’une des figures majeures du réalisme américain. Ses tableaux ont un style sobre, avec des couleurs majoritairement sombres et beaucoup de jeux d’ombres et de lumière. Edward Hopper peignait beaucoup de scènes urbaines, mais aussi des paysages ruraux. Ses tableaux avaient pour cadre sa vie quotidienne et celle de ses contemporains : des bureaux, un café, un parking, une station-service… On reconnaît là les débuts de la société de consommation aux Etats-Unis !

Aussi, on retrouve toujours chez Edward Hopper des personnages qui, qu’ils soient seuls ou en groupe, dégagent un sentiment de solitude. Ses tableaux sont des tranches de vie mélancoliques, qui prennent place au sein d’une Amérique mouvante, touchée par d’importantes mutations au niveau économique, industriel et social.

Edward Hopper commença à peindre Nighthawks, aujourd’hui l’une de ses plus célèbres toiles, en 1940. Cinq ans plus tard, il entrait à l’Académie américaine des arts et des lettres. Dix ans plus tard encore, il était nommé Doctor of Fine Arts par le prestigieux Art Institute de Chicago. Il décéda en 1967, laissant derrière lui des œuvres uniques qui sont aujourd’hui indissociables de la peinture américaine du XXème siècle.

II – Nighthawks, l’œuvre la plus connue d’Edward Hopper

1. Description du tableau

Nighthawks est une peinture à l’huile. Le tableau mesure 84,1 cm de haut sur 152,4 cm de large, elle se présente donc en format paysage.

Dans cette œuvre, Edward Hopper a peint une scène typiquement américaine. Il fait nuit et trois personnes sont en train de boire un café dans un diner. On voit ainsi un homme, seul, assis de dos au spectateur, ainsi qu’un couple, assis de face. Le tableau montre également un quatrième personnage qui est visiblement un employé du restaurant : peut-être un serveur, peut-être le propriétaire, plus vraisemblablement le cuisinier puisqu’il porte un costume blanc et une toque.

Le spectateur regarde la scène depuis l’extérieur du diner, par une grande baie vitrée. A l’extérieur, on peut ainsi voir la rue, déserte et seulement éclairée par la lumière venant de l’intérieur du restaurant, ainsi que quelques vitrines de magasins fermés.

L’intérieur du restaurant est typique d’un diner américain, avec son long comptoir, ses tabourets de bar, ses serviettes en libre-service, ses salières et poivrières, ses percolateurs.

2. Histoire de l’œuvre

Edward Hopper termina de peindre Nighthawks en 1942. Avant cette œuvre, il avait déjà peint le même type de paysage et d’ambiance dans sa gravure Ombres nocturnes (1921) et dans sa peinture Drugstore (1927). Cependant, bien qu’aujourd’hui, Nighthawks incarne le style d’Edward Hopper, ce n’est pas un tableau uniquement née de son imagination. Edward Hopper a également été influencé par diverses influences extérieures à lui-même.

Ainsi, le peintre américain confia avoir été inspiré par la devanture d’un restaurant de New York, situé sur un croisement de Greenwich Avenue. Cependant, ne cherchez pas à retrouver ce restaurant si vous allez à New York : Edward Hopper ne l’a pas peint exactement comme il l’avait vu. Le diner du tableau devait pouvoir représenter n’importe quel restaurant dans n’importe quelle ville urbaine. Oui, c’est une œuvre réaliste, mais c’est aussi une peinture universelle et à ce titre, elle ne s’inscrit pas dans une date ou dans un endroit précis.

Le restaurant de Greenwich Avenue ne fut probablement pas la seule source d’inspiration d’Edward Hopper lorsqu’il peignit Nighthawks. Certains pointent la ressemblance entre ce tableau et Le Café de nuit de Vincent Van Gogh, exposée à New York en janvier 1942, dont l’ambiance et les couleurs sont très proches. Aussi, certains spécialistes ont émis l’idée qu’Edward Hopper aurait aussi pu être inspiré par la nouvelle Les Tueurs d’Ernest Hemingway, publiée en 1927 au sein du Scribner’s Magazine, la même revue pour laquelle le peintre travaillait, en tant qu’illustrateur. En effet, dans cette nouvelle, un couple de tueurs passe la soirée dans un bar, où ils attendent leur victime, qui ne viendra finalement jamais. On peut facilement imaginer le couple de Nighthawks dans le rôle des tueurs. De plus, le tableau offre un décor particulièrement propice au déroulement de cette histoire, avec ses rues désertes, sa nuit peu éclairée, ses personnages isolés et son ambiance angoissante.

D’après Josephine Hopper, la femme du peintre, Nighthawks fut terminée au cours du mois de janvier 1942, après environ un mois et demi de travail. Edward Hopper vendit immédiatement le tableau à l’Art Institute de Chicago pour 3000$. Depuis ce jour, le chef-d’œuvre y resta exposé de manière permanente.

III – Analyse et interprétation de Nighthawks

1. La composition

La composition du tableau n’a pas été laissée au hasard. Edward Hopper a choisi de représenter le restaurant depuis l’extérieur, laissant le spectateur à l’écart de la scène. Si l’on regarde bien, on ne voit aucune porte permettant d’entrer à l’intérieur du diner : cela donne l’impression que les personnages sont enfermés à l’intérieur, comme ils le seraient, par exemple, dans un aquarium. Cet angle de vue souligne l’isolement des personnages au cœur d’une grande ville.

Aussi, Edward Hopper a pris le parti de peindre les quatre personnages sous quatre angles différents. La jeune femme est de face, l’homme qui l’accompagne est de trois quart face, l’employé du restaurant est de profil et l’homme qui est assis seul est de dos. Les personnages semblent ainsi avoir très peu d’interactions les uns avec les autres. Aucun d’entre eux ne regarde un autre personnage dans les yeux. Le couple ne se tient pas vraiment la main : chacun effleure à peine l’autre. L’employé semble parler au couple mais ni la femme, ni l’homme, ne le regarde et encore moins ne l’écoute. L’homme de dos baisse la tête, plongé dans sa propre bulle. Ce choix de l’artiste renforce encore la solitude et l’isolement de chacun des personnages.

2. Les personnages

A) L’HOMME DE DOS

Ce personnage a beau être le plus proche du spectateur en termes de distance, il est aussi celui qui soulève le plus d’interrogations. Qui est-il ? Que fait-il ici ? Pourquoi est-il seul, à une heure aussi tardive ? Bien que l’on ne voie pas son visage, on peut cependant deviner qu’il tient un verre dans la main et que son regard est plongé dans le vide. Il est certainement en train de réfléchir. Est-il venu boire pour oublier une déception amoureuse, des complications au travail, des responsabilités ? Edward Hopper n’a jamais précisé qui était cet homme, nous ne pouvons donc nous tenir qu’à des suppositions.

B) LE COUPLE

Pour peindre la femme rousse, Edward Hopper a pris sa femme, Josephine Hopper, comme modèle. Née Josephine Verstille, elle aussi était artiste-peintre. Elle avait étudié au sein de la prestigieuse New York School of Art, où elle avait été l’élève de Robert Henri, comme son mari. Josephine et Edward se marièrent tardivement, en 1924, alors que Josephine était âgée de 41 ans. Edward décéda avant Josephine et celle-ci donna toutes les œuvres de son mari au Whitney Museum of American Art. Si aujourd’hui, on connaît autant de détails sur les tableaux d’Edward Hopper, c’est en grande partie grâce à sa femme, qui tenait des carnets où elle consignait tout ce qu’elle pouvait écrire sur la genèse de ces œuvres, leur réalisation et leur signification.

Dans Nighthawks, l’alter ego de Josephine Hopper porte une robe rouge et du rouge à lèvre, des détails qui n’ont, une fois de plus, pas été laissés au hasard : ils s’accordent à merveille avec ses longs cheveux roux et surtout, ils se marient parfaitement avec les nuances du tableau. La femme du tableau a l’air de s’ennuyer profondément : les yeux baissés, elle est plongée dans la contemplation de l’objet qu’elle tient dans les mains, qui pourrait être un billet de banque.

Quant à l’homme qui se trouve à ses côtés, il pourrait être son amant ou son mari. On peut affirmer une relation de nature amoureuse entre eux puisque leurs mains sont placées côte à côte sur le comptoir et s’effleurent. L’homme tient une cigarette dans sa main droite et il semble être en train d’écouter parler l’employé du restaurant. D’après les notes rédigées par Josephine Hopper sur l’œuvre, c’est cet homme qui a inspiré le titre du tableau.

En effet, le titre Nighthawks peut être traduit en français par « Oiseaux de nuits » ou par l’expression plus imagée, mais qui restitue bien l’ambiance du tableau, « Rôdeurs de nuit ». « Hawks » signifie littéralement « faucon », au sens propre (l’animal) comme au sens figuré (le prédateur). Dans ses notes, Josephine Hopper a qualifié l’homme du couple comme un « faucon nocturne », dont le nez long et recourbé évoque le bec d’un oiseau de proie. Si l’on prend le titre du tableau au sens figuré, on peut imaginer que l’homme est le prédateur, ou rôdeur de nuit, tandis que la femme est, en quelques sortes, sa proie (une prostituée ? d’où le billet de banque dans sa main ?).

Là aussi, ce n’est qu’une supposition. Ni Edward Hopper, ni sa femme n’ont expliqué qui est ce couple : est-ce une représentation des Hopper ? Sont-ils mariés ? Pourquoi sont-ils ici ? Encore une fois, c’est au spectateur d’imaginer l’histoire qui se cache derrière ces personnages.

C) L’EMPLOYÉ DU RESTAURANT

L’employé du restaurant est le seul personnage chez lequel on peut déceler une expression et une présence. Tandis que l’homme de dos, le rôdeur de nuit et la femme semblent tous les trois s’ennuyer ou bien sont plongés dans leurs pensées, ce quatrième personnage semble être en train de parler tout en travaillant. Il bouge et s’exprime. Il est le seul élément vivant, non monotone, du tableau. Mais une fois de plus, nous avons peu d’informations sur ce personnage. Est-il le gérant du restaurant ou seulement un employé ? A-t-il des difficultés à payer les factures du restaurant ? A-t-il une famille ? Libre au spectateur de se faire sa propre opinion.

3. Le décor

Même dans cette représentation réaliste d’un diner typiquement américain, Edward Hopper n’a rien laissé au hasard. A droite de l’employé du restaurant, l’artiste a peint deux percolateurs imposants. De l’autre côté se trouve le couple. Cette composition créé une symétrie, ce qui amène le spectateur à comparer le couple de clients au couple de percolateurs. Ces derniers prennent plus de place que les personnages, en hauteur comme en largeur. C’est peut-être une façon de souligner l’absence d’émotions des personnages, qui en arrivent à avoir moins de présence que des objets ! Cette absence d’émotion traduit une aliénation des personnages, que ce soit le couple ou l’homme de dos. Ceux-ci ont beau être rassemblés dans un même lieu (qui plus est, sans porte !), ils sont pourtant seuls, isolés, coupés du monde par les limites de leur propre bulle de pensées.

Aussi, on remarque que le diner est éclairé par des néons fluorescents, un type d’éclairage qui était récent et très en vogue à l’époque. Edward Hopper tenait absolument à rendre, en peinture, la vivacité d’un éclairage artificiel. Pour cela, il travailla longuement sur les pigments, leur mélange et leurs nuances. Finalement, il a réussi son objectif : lorsqu’on regarde le tableau, on reconnaît au premier regard la lumière artificielle typique des néons fluorescents. Cet éclairage nous apprend deux choses à propos du restaurant. D’abord, c’est un restaurant moderne, qui utilise un éclairage relativement récent puisque les tubes fluorescents n’ont été installés dans les magasins qu’à partir des années 1930. Mais aussi, c’est un restaurant « bas de gamme » selon les propres termes d’Edward Hopper, puisque les tubes de néons sont des éclairages économiques.

Mais cet éclairage nous apprend autre chose sur le lieu où se déroule la scène (à savoir, en plein cœur de New York ou de n’importe quelle autre grande ville). En effet, cette source de lumière est la seule que l’on peut voir aux alentours. Il n’y a ni lampadaire dans la rue, ni vitrine éclairée, ni lumière filtrant par les fenêtres de l’immeuble qui se trouve en face. En-dehors du diner, les rues sont désertes et plongées dans le noir. L’absence de lumière au niveau des fenêtres laisse penser qu’il est une heure avancée de la nuit : les trois clients du diner sont probablement les derniers clients et l’employé est bientôt à la fin de son service.

Si l’on regarde bien, un autre élément à l’intérieur-même du restaurant montre qu’il est très tard et que le diner va probablement bientôt fermer ses portes. L’un des percolateurs est pratiquement vide tandis que le niveau de l’autre est en-dessous de la moitié. Les trois clients ont probablement tous commandé du café (pour se maintenir éveillé ? pour quelle raison ?).

Quoiqu’il en soit, ce décor très travaillé par le peintre appuie encore l’isolement des personnages, qui sont les seuls éveillés au cœur d’une ville endormie. Le restaurant apparaît alors comme le seul lieu, au beau milieu d’une ville endormie, déserte (hostile ?), où les trois clients peuvent passer une nuit d’insomnie.

4. Une critique de la société moderne ?

On peut voir dans Nighthawks une légère critique de la société moderne. En effet, bien qu’il n’ait jamais affirmé avoir cherché à dénoncer quoi que ce soit à travers son œuvre, Edward Hopper a en revanche avoué avoir peut-être, de manière inconsciente, représenté dans son tableau la « solitude des grandes villes ». A travers une scène dont l’ambiance apparaît oppressante et aliénante, le peintre démontre l’un des fléaux de notre société de consommation et de notre vie moderne au sein de mégapoles urbaines. Comme les personnages sur le tableau, nous vivons ensemble mais malgré cela nous sommes seuls, isolés, chacun absorbé dans notre bulle.

Nighthawks est une œuvre visionnaire puisqu’aujourd’hui, ces notions d’isolement et d’aliénation sont d’autant plus vraies que nous sommes absorbés dans nos téléphones portables et que nous vivons à travers le filtre des réseaux sociaux.