Portrait Paul Cézanne

Paul Cézanne : artiste harmoniste près de la Nature

Paul Cézanne est considéré comme le précurseur de l’art moderne, il a inspiré des générations d’artistes. Son influence est encore immense aujourd’hui, alors que beaucoup de ses œuvres sont exposées dans les plus grands musées du monde et qu’il est un véritable symbole pour le Pays d’Aix. Et pourtant, le peintre aixois a dû attendre longtemps, de son vivant, pour être reconnu en tant qu’artiste crédible. Durant sa longue carrière, il fréquenta les impressionnistes, adoptant leurs idées et leurs techniques, puis il s’engagea sur une autre voie qui le mena aux portes du cubisme. Admiré par Georges Braque et Pablo Picasso, Paul Cézanne aura énormément apporté à l’art moderne et l’art abstrait.

I –La vie de Paul Cézanne

1. Sa naissance et son enfance à Aix-en-Provence

Le père de Paul Cézanne, Louis Auguste Cézanne, était chapelier à Aix-en-Provence. Issu d’une famille pauvre, il travaillait au sein de sa boutique du Cours Mirabeau et c’est là qu’il rencontra Anne Aubert, une ouvrière chapelière âgée de 24 ans. Louis Auguste Cézanne en avait 40 lorsqu’il eut avec elle une liaison hors mariage. Leur premier fils naquit le 19 janvier de l’année suivante, en 1839. Le père le reconnut et lui donna le nom de Paul Cézanne. Deux ans plus tard, ils eurent un second enfant : une fille prénommée Marie. Ils se marièrent le 29 janvier 1844.

Quatre ans plus tard, Louis Auguste Cézanne fonda sa propre banque avec son associé Joseph Philippe Cabassol : ils nommèrent leur entreprise « Cézanne et Cabassol ». A partir de ce moment-là, la famille Cézanne put bénéficier d’un niveau de vie plutôt aisé.

Le jeune Paul Cézanne fut inscrit par ses parents à l’école communale d’Aix-en-Provence, puis à l’école catholique Saint-Joseph, où il rencontra Henri Gasquet, qui devint par la suite un très bon ami (Paul Cézanne réalisa son portrait en 1897).

En 1852, Paul Cézanne entra au Collège Bourbon. Il y rencontra Emile Zola : alors que celui-ci était malmené par ses camarades dans la cour de récréation, Paul Cézanne prit sa défense. Le futur écrivain le remercia avec un panier de pommes. Tout au long de sa carrière de peintre, Paul Cézanne se rappela de cet épisode lorsqu’il fit apparaître des pommes dans quasiment toutes ses natures mortes.

Alors qu’il était toujours étudiant au Collège Bourbon, Paul Cézanne apprit qu’il allait avoir une deuxième sœur. Celle-ci naquit en juin 1854 et Paul Cézanne fut nommé son parrain.

En 1857, le futur peintre s’inscrivit à l’école de dessin d’Aix-en-Provence afin d’y suivre des cours. Il obtint son baccalauréat spécialisation lettres l’année suivante, avec mention. Son père voulait qu’il reprenne la direction de sa banque. Il insista pour qu’il suive une formation en droit. Paul Cézanne entra alors à l’Université d’Aix-en-Provence afin de poursuivre ses études dans cette voie. Cependant, il s’intéressait toujours au dessin et à la peinture. L’idée de reprendre la banque de son père ne l’enchantait guère.

Paul Cézanne ne se plaisait pas dans ses études de droit. Il voulait quitter le sud de la France pour rejoindre Emile Zola à Paris, le centre de la culture et de l’art en France. En 1859, il obtint le second prix lors d’un concours de dessin organisé par l’école de dessin d’Aix-en-Provence. Louis Auguste Cézanne comprit que son fils avait du talent et qu’il ne serait jamais heureux s’il suivait la carrière que lui dictait par son père. Finalement, il l’autorisa à abandonner ses études de droit pour aller s’installer à Paris.

2. Sa carrière de peintre à Paris

Paul Cézanne emménagea une première fois à Paris en 1861. Cependant, il fut refusé à l’Ecole des Beaux-Arts. Déçu et découragé, il rentra à Aix-en-Provence où il consentit à travailler au sein de la banque paternelle. Ce séjour n’aura, pour autant, pas été totalement infructueux, puisque c’est à ce moment-là que Paul Cézanne rencontra Camille Pissarro, qui devint par la suite un ami et un modèle pour lui.

En 1862, poussé par Emile Zola, Paul Cézanne retenta sa chance à Paris. La mère de l’écrivain accepta de l’héberger le temps qu’il trouve un emploi et lance sa carrière. Paul Cézanne accepta alors de travailler en tant que copiste au Musée du Louvre, où il fut chargé de copier (entre autres) des œuvres d’Eugène Delacroix, de Gustave Courbet, de Diego Velázquez ou encore Pierre Paul Rubens.

En 1866, Paul Cézanne acheva Le Portrait d’homme et le présenta au Salon de peinture et de sculpture de Paris, un événement considéré comme très important pour les artistes-peintres de l’époque. Malheureusement, cette œuvre fut refusée. Toujours soutenu par Emile Zola, mais aussi par Charles-François Daubigny et par Edouard Manet, Paul Cézanne poursuivit ses tentatives de lancement de sa carrière, exposant à Madrid ou encore dans le village de Bennecourt. Lorsqu’un journaliste se moqua de son échec au Salon de peinture et de sculpture, dans un journal de 1867, Paul Cézanne fut, à son tour, défendu par Emile Zola, qui publia sa réponse dans Le Figaro du 12 avril.

C’est deux ans plus tard que Paul Cézanne rencontra Hortense Fiquet, une ouvrière qui était également modèle à ses heures perdues. Malgré une différence d’âge de onze ans, ils tombèrent amoureux et s’installèrent ensemble à L’Estaque, près de Marseille. Là-bas, Paul Cézanne parvint à échapper à la mobilisation pour la guerre de 1870. Paul Cézanne dissimula sa relation à son père : lorsque son fils Paul naquit en 1872, il n’annonça la nouvelle qu’à sa mère.

De retour à Paris, la famille s’installa à Auvers-sur-Oise sur les conseils de Camille Pissarro. Durant cette période, Paul Cézanne travailla d’ailleurs beaucoup avec Camille Pissarro, qui lui apprit à maîtriser les techniques de la peinture impressionniste. Ainsi, il apprit à travailler la lumière par petites touches de peinture. Durant cette période, il peignit ses premières toiles dans le style impressionniste en appliquant ces principes.

Le 27 décembre 1873, Paul Cézanne participa aux côtés d’autres artistes à la création de la Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs. Ce groupe deviendrait par la suite les impressionnistes. Parmi les autres membres fondateurs du groupe, on retrouve par exemple Claude Monet, Edgar Degas ou encore Auguste Renoir. Ils organisèrent leur première exposition publique du 15 avril au 15 mai 1874 au sein de l’atelier du photographe Nadar. A l’occasion de cet événement, Paul Cézanne montra trois de ses œuvres : Une Moderne Olympia, La Maison du pendu et Etude, paysage d’Auvers. Malheureusement, le public parisien se montra peu réceptif au talent de Paul Cézanne. Certains critiques furent même scandalisés par Une Moderne Olympia.

Lors de la deuxième exposition impressionniste qui eut lieu entre mars et avril 1876, Paul Cézanne ne présenta aucun tableau. En revanche, il en fit exposer dix-sept à l’occasion de la troisième exposition impressionniste, qui se déroula en avril 1877 à Paris, parmi lesquels ses chefs d’œuvres La Tentation de Saint Antoine (1875) et Les Baigneurs (1877). Cela ne suffit cependant pas à lui assurer une bonne situation financière : en 1878, Emile Zola lui envoya de l’argent pour compléter la pension versée tous les mois par Louis Auguste Cézanne. Ce dernier apprit plus tard, à l’insu de son fils, qu’il vivait avec une femme et un enfant. Sachant cela, il éleva le montant de la pension mensuelle qu’il envoyait à son seul fils.

3. Sa reconnaissance tardive

En 1881, Louis Auguste Cézanne fit construire pour son fils un atelier d’artiste adjacent à sa maison du Jas-de-Bouffan à l’Estaque. L’année suivante, l’artiste fut, pour la première et la dernière fois de sa carrière, accepté au Salon de peinture et de sculpture.

En 1886, Paul Cézanne débuta un cycle de peintures consacré à la Montagne Sainte-Victoire, un paysage qu’il voyait tous les jours alors qu’il habitait à Gardanne avec sa famille. Au total, ce cycle d’œuvres en comprendra quatre-vingt, une moitié étant consacrée aux aquarelles et l’autre moitié aux peintures.

Cette année fut également synonyme de nombreux changements sur le plan personnel. Paul Cézanne épousa Hortense le 28 avril. Quelques mois plus tard, son père Louis Auguste Cézanne décéda, laissant pour son fils un héritage important. A partir de ce moment-là, la famille Cézanne n’eut plus de soucis d’argent.

Aussi, Paul Cézanne mit fin à sa longue amitié avec Emile Zola, après la publication par celui-ci de son roman L’Œuvre, dans lequel il dépeignait la vie d’un peintre incompris que la carrière ratée pousse au suicide. Paul Cézanne s’étant reconnu dans ce personnage, il prit la publication du roman pour une offense et n’adressa plus jamais la parole à son ami d’enfance.

En 1888, sa carrière prit un autre tournant lorsque plusieurs articles de journaux parlèrent de son travail. Paul Cézanne fut invité à exposer ses œuvres durant l’Exposition Universelle de Paris et l’exposition du Salon des XX à Bruxelles, en 1889. Dans les années qui suivirent, ses toiles commencèrent à être reconnues par les critiques comme des œuvres avant-gardistes qui préfiguraient l’art moderne du XXème siècle. Le journaliste et critique Gustave Geffroy décrivit ainsi Paul Cézanne comme « le précurseur d’un autre art » en 1895 ; la même année, le peintre réalisa son portrait. À partir de 1894, de nombreuses toiles de Paul Cézanne se vendirent et s’achetèrent sur le marché de l’art.

Sur le plan personnel, Paul Cézanne fut diagnostiqué diabétique en 1890.

A la fin des années 1890, un nouveau courant artistique apparut en peinture : le néo-impressionnisme (ou pointillisme). Chef de file de ce mouvement, le peintre français Paul Signac publia en 1899 un manifeste du néo-impressionnisme intitulé De Delacroix au néo-impressionnisme. Dans cet ouvrage, il détailla les principes du néo-impressionnisme, ses techniques mais aussi ses sources, parmi lesquelles il cita les travaux de Paul Cézanne. Les néo-impressionnistes n’étaient cependant pas les seuls jeunes artistes à revendiquer l’héritage de Paul Cézanne. Georges Braque et Pablo Picasso s’inspirèrent également de son travail, un peu plus tard, pour fonder les bases du cubisme. Paul Cézanne n’a jamais écrit de manifeste de sa peinture. C’est donc l’une de ses lettres, datée du 15 avril 1904 et adressée au peintre Emile Bernard, qui fit office de guide pour des générations de peintres à venir. Paul Cézanne y avait écrit : « [il convient de] traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet d’un plan se dirige vers un point central » (cette directive fut reprise à la lettre par les cubistes) et « la nature, pour nous hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air » (un principe repris par les néo-impressionnistes).

4. Décès et postérité

Vers la fin de sa vie, Paul Cézanne se battait avec son diabète et voyait sa condition empirer de jour en jour. Atteint de fortes migraines qui l’empêchaient parfois de peindre, il continua tout de même à travailler jusqu’à ses derniers jours, bien qu’il eût déjà atteint le succès et l’aisance financière. En 1902, il apprit la nouvelle de la mort d’Emile Zola, à qui il n’avait jamais reparlé depuis leur dispute. Cette nouvelle l’attrista profondément.

En octobre 1906, Paul Cézanne était en train de peindre à l’extérieur lorsqu’un orage accompagné de fortes pluies se déclencha. Le peintre avait alors 67 ans. Il fit un malaise et passa plusieurs heures sous l’orage avant d’être découvert. Suite à cet épisode, il attrapa une pneumonie qui dégénéra : il décéda le 22 octobre 1906, au sein de son domicile d’Aix-en-Provence.

Juste après le décès de Paul Cézanne, le Salon d’Automne de Paris (créé dans le but de faire découvrir de nouveaux artistes encore inconnus au public parisien, en réaction au Salon de peinture et de sculpture) organisa une rétrospective de son Œuvre. Au total, 56 toiles de Paul Cézanne y furent exposées. Cet événement contribua énormément à l’engouement des jeunes générations d’artistes pour le travail de Paul Cézanne. A partir de ce moment-là et jusqu’à nos jours, les œuvres de Paul Cézanne furent très régulièrement exposées dans le monde entier : en 1920, il fut l’artiste choisi pour représenter la France lors de la Biennale de Venise et en 1939, on fêta son centenaire dans toute l’Europe.

Aujourd’hui, Paul Cézanne est considéré comme l’un des pères de l’art moderne.

5. Paul Cézanne, une personnalité atypique

La peintre américaine Mary Cassatt avait affirmé, en parlant de Paul Cézanne : « Tout d’abord j’ai trouvé qu’il avait l’air d’un égorgeur avec ses grands globes oculaires rouges qui lui sortent de la tête de manière effrayante, sa barbe en pointe à l’aspect farouche, toute grise, et une façon de parler en s’agitant qui fait proprement cliqueter la vaisselle. Je me suis aperçue par la suite que je m’étais trompée sur ses apparences car loin d’être un homme farouche ou un égorgeur, il a le tempérament le plus doux qui soit, comme un enfant […] Ses manières m’ont un peu surprise au début […] Pourtant, malgré son mépris du code des bonnes manières, il est avec nous d’une politesse qu’aucun autre homme ne témoignerait ».

Ceux qui ont côtoyé Paul Cézanne de son vivant ont affirmé qu’il était un homme extrêmement calme et poli : Emile Zola disait de lui qu’il était « d’une timidité souffrante ». Et pourtant, on ne le voyait pas de premier abord. Paul Cézanne avait la carrure d’un athlète et lorsqu’il parlait, il avait un très fort accent chantant du Sud de la France.

Paul Cézanne était aussi pudique jusqu’à l’extrême : il détestait qu’on le touche et lorsque cela arrivait, il pouvait entrer dans une rage folle. Jean Renoir affirma ainsi : « Cézanne ressemblait à un hérisson. Ses mouvements semblaient limités par une invisible carcasse extérieure ; sa voix également. Les mots sortaient prudemment de sa bouche, marqués d’un invraisemblable accent aixois, un accent qui n’allait pas du tout avec les manières contrôlées, exagérément polies. Ce contrôle craquait parfois. Il proférait ses deux injures favorites, « châtré » et « jean-foutre » ».

Certains disaient que Paul Cézanne était un misanthrope : cette hypothèse semble pourtant peu probable.

II – L’Œuvre de Paul Cézanne

Au cours de sa vie, Paul Cézanne peignit plusieurs centaines de peintures et d’aquarelles. Aujourd’hui, on en recense environ 900 toiles et 400 aquarelles, dont des œuvres inachevées. Mais le peintre a pu en avoir peintes puis détruites beaucoup d’autres.

Entre le début et la fin de sa carrière, Paul Cézanne n’a cessé de faire évoluer son style pictural. Son Œuvre peut ainsi être découpée en trois grandes périodes.

1. 1862 à 1870 : la période « couillarde »

Baptisée « couillarde » par Paul Cézanne lui-même, la période qui s’étendit de 1862 à 1870 est aujourd’hui considérée par les experts comme romantique ou baroque. Paul Cézanne commençait à tâtonner dans l’univers de la peinture : il s’inspirait des artistes qu’il admirait dans l’espoir de trouver un jour une manière de peindre qui lui soit propre.

Ainsi, durant cette période d’apprentissage, Paul Cézanne puisait son inspiration chez des peintres comme Eugène Delacroix et Gustave Courbet (dont il avait minutieusement copié les œuvres au Louvre) mais aussi Edouard Manet et les peintres baroques espagnols José de Ribera et Francisco de Zurbaran. Il utilisait alors uniquement un couteau à peindre et pas de pinceaux. Il saturait ses toiles, choisissant toujours des couleurs sombres. L’un des tableaux les plus représentatifs de cette période est Le Noir Scipion, peint entre 1866 et 1868 et aujourd’hui exposé au sein du Musée d’art de Sao Paulo.

2. 1870 à 1880 : la période impressionniste

Au tout début de la décennie 1870, le style pictural de Paul Cézanne connut un virage radical. Influencé notamment par Pablo Picasso, il rejoignit le groupe parisien des impressionnistes et participa en 1874 à leur première exposition. A cette occasion, il présenta trois œuvres, dont La Maison du pendu (1873), aujourd’hui exposé au Musée du Quai d’Orsay. Il participa également à la troisième exposition des impressionnistes mais celle-ci fut sa dernière participation.

3. 1880-1906 : vers le cubisme

Déjà au cours de la décennie 1870, Paul Cézanne se différenciait des autres peintres impressionnistes. Tandis qu’ils cherchaient à travailler sur la lumière, lui s’intéressait plutôt aux formes et aux volumes. En sachant qu’un objet peut être décomposé en diverses formes géométriques, le peintre aixois souhaitait trouver un moyen de le représenter de cette façon, mais en prenant en compte que la surface d’un tableau est plane. Dans cet objectif, il souhaitait trouver une manière inédite de traiter les formes et les volumes en peinture, en s’éloignant de la perspective classique.

Un an après la mort de Paul Cézanne, Georges Braque et Pablo Picasso fondèrent le mouvement en s’inspirant de son travail et en prolongeant les recherches qu’il avait menées. Quelques années plus tard naissait l’art abstrait, sous l’impulsion du peintre russe Vassily Kandinsky, qui publia en 1913 la toute première toile abstraite. De son vivant, Paul Cézanne avait longtemps cherché un moyen de rendre l’œuvre autonome par rapport au monde qui nous entoure et par rapport à son contexte. C’est exactement ce que fait l’art abstrait !

4. Les thématiques récurrentes chez Paul Cézanne

On retrouve diverses thématiques récurrentes dans l’Œuvre de Paul Cézanne, à commencer par ses fameuses natures mortes. Largement critiquées en leur temps, les natures mortes de Paul Cézanne font aujourd’hui partie intégrante de son style inimitable. D’après l’artiste aixois, la nature morte était un sujet qui permettait, plus que le corps humain ou le paysage, de travailler sur les volumes, l’espace et les formes géométriques. Souvent, les natures mortes de Paul Cézanne représentaient des corbeilles de fruits posées sur un coin de table, accompagnées d’un torchon et d’un pichet. Sur chaque nature morte de Paul Cézanne, on retrouve des pommes, qui étaient pour lui symboles d’amitié.

Paul Cézanne peignait également beaucoup de paysages. La Montagne Sainte-Victoire est certainement le paysage le plus représentatif du peintre. Plus de 80 œuvres de Paul Cézanne ont pour sujet la Montagne Sainte-Victoire, qu’il s’agisse de peintures ou d’aquarelles. Paul Cézanne aimait peindre « sur le motif » c’est-à-dire en plein air, en installant sa toile sur un chevalet devant le paysage. Pour rechercher le bon paysage à peindre, Paul Cézanne allait randonner dans la nature jusqu’à ce qu’il trouve « le motif ».

La campagne d’Aix-en-Provence et la Montagne Sainte-Victoire ne furent pas les seuls paysages peints par Paul Cézanne. En effet, l’artiste passa aussi une partie de sa vie à L’Estaque. Il peignit ses paysages ainsi que ceux des calanques de Marseille à différentes périodes de l’année, en été mais aussi en hiver. Ces toiles inspirèrent notamment Georges Braque, qui par la suite réalisa Viaduc à l’Estaque (1907) et Maisons à l’Estaque (1908), deux œuvres phares du cubisme.

Paul Cézanne a également réalisé, au cours de sa vie, de très nombreux portraits. Sa femme, le modèle Hortense Fiquet, posa plus de 45 fois pour lui. Mais le peintre peignit aussi des hommes. Il faisait poser ses amis. Par exemple, il peignit le portrait du critique d’art et poète Antony Valabrègue (1866), l’un de ses amis d’enfance, mais aussi celui de l’écrivain Louis Guillaume (1882), du critique d’art et journaliste Gustave Geffroy (1895) ou encore du marchand d’art et galeriste Ambroise Vollard (1899). Il aimait également peindre des personnages traditionnellement laissés de côté par les peintres, comme par exemple son jardinier, des paysans ou des ouvriers agricoles.

III – Quelques œuvres représentatives de Paul Cézanne

1. Une moderne Olympia, 1874

En réalité, il existe deux versions du tableau de Paul Cézanne Une Moderne Olympia. La première fut peinte durant la « période couillarde », en 1870. Inspiré par les toiles aux couleurs sombres d’Eugène Delacroix ou Gustave Courbet, l’artiste peignit cette première œuvre à l’aide de couleurs ternes dans l’ensemble, et une majorité de nuances brunes. En 1874, il recréa sa Moderne Olympia dans une seconde version plus colorée, directement inspirée du travail des impressionnistes. Dans cette seconde version, les couleurs utilisées sont plus vives et plus brillantes. C’est la deuxième version d’Une Moderne Olympia qui est aujourd’hui la plus connue. D’abord acquise par le médecin et collectionneur d’art Paul Gachet, un ami de Paul Cézanne qui lui aussi vivait à Auvers-sur-Oise, elle fut par la suite rachetée par le Musée d’Orsay.

Paul Cézanne vouait une véritable admiration à Edouard Manet, mais il le considérait également comme un rival. En 1865, Edouard Manet avait présenté au Salon de peinture et de sculpture une toile qui provoqua un véritable scandale. Intitulée Olympia, elle montrait une femme nue, allongée sur un lit à côté duquel se tient une servante d’origine africaine. A cette époque, il était coutume pour les personnes du milieu aisé d’avoir chez eux une servante noire. C’était un signe de richesse et cela ne choquait personne. Si la toile a provoqué un scandale au Salon, c’était parce qu’elle représentait le corps d’une femme entièrement nue. Cette femme est très probablement une courtisane. Le tableau d’Edouard Manet fut qualifié d’érotique voire pornographique et il scandalisa l’opinion publique comme les critiques.

Plus tard, Paul Cézanne voulut réaliser sa propre réponse au chef-d’œuvre d’Edouard Manet, afin de mettre son rival au défi. Il créa alors Une moderne Olympia, reprenant le thème d’Edouard Manet mais de manière plus radicale. Sur la toile, on peut voir une femme allongée sur un lit, en train de se laisser déshabiller par sa femme de chambre (encore une servante africaine). Au premier plan, on aperçoit un homme vêtu d’un costume, de dos au spectateur et faisant face à la femme nue. Cette dernière est probablement une courtisane et l’homme serait un client. Il y a donc une dimension érotique dans ce tableau. C’est aussi une œuvre soigneusement mise en scène, avec son rideau rouge rappelant l’univers du théâtre sur la gauche et sa nature morte rappelant les tableaux que Paul Cézanne avait lui-même peints.

Une Moderne Olympia est, sans hésiter, une œuvre impressionniste : Paul Cézanne a en effet utilisé des touches de peinture visibles pour évoquer la lumière et les volumes de la scène.

Exposée durant la première exposition impressionniste en 1874, Une Moderne Olympia reçut le même accueil froid et scandalisé que l’Olympia d’Edouard Manet, presque dix ans plus tôt. Le public et les critiques ne prirent pas l’œuvre au sérieux, préférant s’en moquer ouvertement. Dans la revue L’artiste parue le 1er mai 1874, le journaliste Marc de Montifaud écrivit : « Monsieur Cézanne n’apparaît plus que comme une espèce de fou, agité en peignant du delirium tremens ».

Quant à Louis Leroy, le critique du Charivari qui est à l’origine du terme « impressionnisme », il écrivit au sujet de cette œuvre : « L’horrible l’attirait : […] Une Moderne Olympia de Cézanne… enfin le vase déborda ».

2. Les joueurs de cartes, 1890-1895

En 1890, Paul Cézanne commença une série de tableaux intitulée Les joueurs de cartes. Il peignit cinq versions sur ce thème entre 1890 et 1895. Aujourd’hui, l’une de ces versions appartient à un collectionneur privé et les quatre autres sont exposées au Musée d’Orsay à Paris, au Metropolitan Museum of Art de New York, à l’Institut Courtauld de Londres et à la Fondation Barnes de Philadelphie.

Sur la première version peinte entre 1890 et 1892, on peut apercevoir cinq personnages : trois joueurs de cartes et deux spectateurs. Dans la seconde version peinte entre 1892 et 1893, on voit quatre personnages : il y a toujours trois joueurs mais cette fois, un seul spectateur les observe. La composition de ces deux tableaux est très similaire : les personnages se trouvent à l’intérieur d’une maison provençale. D’une toile à l’autre, le décor reste le même à quelques petites différences près. La table, les chaises, le rideau à droite et même les quatre pipes accrochées au mur se retrouvent dans les deux tableaux. Seuls le tableau au centre et l’étagère à gauche ont disparu. De même, les quatre personnages du second tableau existaient déjà sur la première version : ils sont alors dans la même position, vêtus de la même manière, mis à part le personnage du centre auquel Paul Cézanne a ajouté un chapeau.

Sur les trois toiles suivantes, Paul Cézanne a de nouveau réduit le nombre de personnages : ils ne sont plus cinq, ni quatre, mais deux. Ces trois tableaux sont très semblables : on y retrouve les deux mêmes personnages et le même décor. Cette fois, ils ne sont plus à l’intérieur d’une maison, mais probablement sur la terrasse d’un café aixois. D’une toile à l’autre, très peu de détails diffèrent.

Selon des experts, Paul Cézanne aurait représenté ici deux paysans qu’il apercevait régulièrement lorsqu’il séjournait dans la propriété de son père au Jas du Bouffan. Le personnage situé à gauche (en train de fumer une pipe) pourrait être le Père Alexandre, le jardinier de la propriété.

3. Nature morte avec rideau et pichet fleuri, 1898

Parmi les nombreuses natures mortes peintes par Paul Cézanne au cours de sa vie, Nature morte avec rideau et pichet fleuri est probablement l’une des plus connues. Elle est parfaitement représentative du style de l’artiste. Dans cette nature morte soigneusement mise en scène, on retrouve effectivement tous les éléments récurrents chez Paul Cézanne : une table, des torchons de couleur blanche froissés, un rideau drapé et un pichet aux motifs fleuris. Sur cette toile, Paul Cézanne s’est amusé à jouer sur les formes et les volumes, en appuyant sur la rondeur des fruits et en multipliant les plis des torchons et du rideau.

D’abord achetée par le collectionneur russe Ivan Morozov, elle fut confisquée par l’Etat Bolchévique en 1918. Aujourd’hui, elle est exposée au Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.

4. Les Grandes Baigneuses, 1899-1906

A la fin de sa vie, Paul Cézanne a travaillé durant sept ans sur la réalisation de scènes de baigneurs nus. Il peignit toute une série d’œuvres sur ce thème mais aujourd’hui, celle que l’on retient est la toile Les Grandes Baigneuses.

A l’époque de Paul Cézanne, le thème des baigneurs nus était loin d’être nouveau. Déjà à la Renaissance, des artistes comme Le Titien ou Nicolas Poussin l’avaient abordé dans leurs œuvres. Ces œuvres classiques représentaient alors des nymphes ou des satyres : au XVIème ou au XVIIème siècle, il était encore impensable de reproduire des corps nus dans un tableau qui ne traitait ni de religion, ni de mythologie ! En 1863, Edouard Manet présenta Le Déjeuner sur l’herbe, une toile dépeignant une scène quotidienne au sein de la classe bourgeoise. Cette toile provoqua un immense scandale : Edouard Manet y représentait des baigneuses nues et l’opinion publique vit dans cette scène un caractère érotique. Bien que très critiqué par le public parisien, le tableau d’Edouard Manet est vite devenu une référence chez les impressionnistes (à tel point que Claude Monet peignit son propre Déjeuner sur l’herbe en 1865). Paul Cézanne lui aussi avait dû être inspiré par ce chef-d’œuvre : quelques décennies plus tard, il s’appropria lui aussi le thème des baigneuses nues avec son tableau aujourd’hui mondialement célèbre, Les Grandes Baigneuses.

Dans cette œuvre, Paul Cézanne s’est éloigné des codes classiques imposés lorsqu’on représente un nu. Ses femmes sont très différentes des baigneuses que l’on trouvait chez Titien ou Poussin. Elles sont même différentes de celles d’Edouard Manet. Grâce à cette façon unique de représenter les baigneuses, Paul Cézanne ouvrit la voie aux artistes modernes et à l’abstraction. Ainsi, Les Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso (1906-1907) ressemblent fortement aux baigneuses de Paul Cézanne.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Paul Cézanne n’a pas réalisé cette scène « sur le motif », mais en atelier. Il n’a pas utilisé de vrais modèles féminins. Il a plutôt préféré s’installer dans son atelier et d’abord réfléchir à la manière de représenter chacun de ses personnages, avant de se lancer. Ainsi, il a réalisé de nombreux essais et croquis, mais aussi d’autres versions du tableau que l’on connaît, avant de terminer la version finale. On imagine facilement que cela ait pu lui prendre du temps : le tableau comporte en effet quatorze personnages de baigneuses nues, auxquels l’artiste a ajouté encore deux autres personnages visibles de l’autre côté du lac. Ces personnages pourraient être une mère et son enfant : ils sont habillés et l’on les devine en train de regarder en direction du groupe de baigneuses.

Tous ces personnages se fondent très naturellement dans le décor créé de toutes pièces par Paul Cézanne : c’est aussi cela qui fait des Grandes Baigneuses un véritable chef-d’œuvre.

5. Pyramide des Crânes, 1901

Le crâne est un grand classique de la nature morte. Depuis la peinture classique, de nombreux artistes ont choisi de peindre des crânes afin de rappeler au spectateur que l’Homme est mortel. Avec Pyramide des Crânes, une toile peinte quelques années seulement avant sa mort, Paul Cézanne signe une nature morte très différente de celle qu’il avait l’habitude de peindre. En effet, l’artiste aixois avait déjà représenté des crânes sur ses natures mortes mais cette fois, ils sont l’unique sujet du tableau, bien que l’on y retrouve aussi le récurrent torchon blanc.

En 1901, Paul Cézanne était à la fin de sa vie. Sa mère était tombée malade et elle était décédée quelques années plus tôt, assombrissant le moral du peintre et le poussant à s’interroger sur la maladie et la mort. Cependant, la pyramide de quatre crânes peints sur cette toile n’a peut-être pas qu’une visée symbolique. Paul Cézanne était aussi à la recherche d’une manière de peindre les formes, les volumes et les masses. Cette recherche était presque devenue une obsession pour lui. Or, les crânes fournissent un excellent sujet pour s’exercer à représenter les volumes…