Portrait Paul Gauguin

Paul Gauguin : artiste voyageur, empreint d’exotisme et de couleurs vives

Incompris de son vivant, Paul Gauguin est aujourd’hui considéré comme l’un des artistes majeurs de la fin du XIXème siècle mirziamov.ru . Fasciné par les contrées exotiques et lointaines, le peintre n’a cessé de voyager pour encore et toujours enrichir son inspiration, son style et sa palette. Aujourd’hui, on retient surtout de lui ses scènes de la vie courante à Tahiti. Chef de file du primitivisme, précurseur de l’art moderne, Paul Gauguin n’a pas terminé d’inspirer les nouvelles générations d’artistes en quête de modernité, d’originalité et de spiritualité.

I – La vie de Paul Gauguin

1. Son enfance

Paul Gauguin est né le 7 juin 1848 à Paris. Son père Clovis Gauguin était journaliste pour Le National, un journal Républicain, tandis que sa mère Aline Chazal était originaire d’une famille de propriétaires terriens au Pérou. Suite à l’élection de Napoléon Bonaparte comme Président de la République en 1848, Clovis Gauguin décida de fuir la France en emmenant sa famille vivre à Lima. Durant le voyage en bateau partant de France pour aller au Pérou, le père de Paul Gauguin décéda. La famille Gauguin vécut alors sur l’une des terres de la famille maternelle d’Aline Chazal : ils y restèrent jusqu’en 1855.

A l’âge de sept ans, Paul Gauguin était donc de retour en France. Sa famille s’installa près d’Orléans, où il passa toute sa scolarité.

2. De la Marine aux affaires

Celui que l’on connaît aujourd’hui pour ses peintures exerça pourtant plusieurs métiers avant de devenir peintre. Après plusieurs échecs pour entrer à l’Ecole Navale de Paris, Paul Gauguin étudia au Lycée Pothier d’Orléans, mais il n’abandonna pas pour autant son rêve de faire partie de la Marine. A l’âge de dix-sept ans, il fut enrôlé dans la Marine marchande. Ensuite, il fit son service militaire dans la Marine Nationale et participa à la guerre de 1870. En avril 1871, il rentra au Port de Toulon et prit la décision de quitter la Marine.

Au cours de ces six ans passés au sein de la Marine Française, Paul Gauguin avait appris le décès de sa mère. De son vivant, celle-ci avait désigné l’homme d’affaire Gustave Arosa comme tuteur légal pour son fils. Gustave Arosa initia Paul Gauguin aux affaires et celui-ci devint courtier en valeurs immobilières. Il vivait alors à Paris. Peu après, il rencontra la Danoise Mette-Sophie Gad, qu’il épousa et avec qui il eut par la suite cinq enfants. Il vécut ainsi plusieurs années avec sa famille, à Paris, dans un milieu bourgeois.

3. Ses débuts en peinture

Gustave Arosa était un grand amateur d’art et il aimait particulièrement l’art impressionniste. En 1874, il présenta Paul Gauguin à son ami Camille Pissarro. C’est ainsi que Paul Gauguin commença à fréquenter le cercle des peintres impressionnistes. Il commença à s’intéresser lui aussi à la peinture, au point de se mettre lui-même à peindre en amateur. Il peignit sa toute première toile en 1873 et assista aux expositions impressionnistes de 1879, 1880, 1881, 1882 et 1886.

En 1882, le marché de la Bourse à Paris s’effondra, obligeant Paul Gauguin à s’en retirer. Le jeune peintre amateur vit dans cet événement une excellente opportunité de se consacrer pleinement à son art et de s’essayer au métier d’artiste-peintre. En 1884, il déménagea à Rouen avec sa famille pour être près de son ami et mentor, Camille Pissarro. Il y resta dix mois durant lesquels il peignit près de quarante tableaux. Il ne parvint cependant pas à trouver le succès escompté avec son art.

La famille Gauguin étant de plus en plus pauvre, le peintre, sa femme et leurs cinq enfants furent contraints de s’installer à Copenhague au sein de la belle-famille de Paul Gauguin. Celui-ci eut des difficultés à s’adapter au mode de vie danois. En 1885, il décida de rentrer seul à Paris, laissant contre son gré sa femme et ses enfants au Danemark puisqu’il ne pouvait plus subvenir à leurs besoins. Il se lança dans la céramique, réalisant plus de 50 œuvres en collaboration avec le sculpteur Ernest Chaplet.

L’année suivante, Paul Gauguin séjourna quelques temps à Pont-Aven en Bretagne. Il y rencontra l’artiste Emile Bernard. Celui-ci l’introduisit au synthétisme, un courant pictural dérivé du symbolisme qui prône le rejet des détails, l’utilisation d’aplats de couleurs et de contours visibles, la géométrisation des formes et la représentation des surfaces en deux dimensions. Le synthétisme est un courant artistique plutôt proche du nabisme et il y est souvent associé. Paul Gauguin était alors en pleine phase de recherche artistique : il s’informait et expérimentait sans cesse. Séduit par le synthétisme, il s’en inspira grandement par la suite.

Il rencontra également à Pont-Aven le peintre Charles Laval qui lui parla des îles tropicales et notamment de Taboga, une île du Golfe de Panama. A son retour à Paris, Paul Gauguin rencontra aussi Vincent Van Gogh, qui devint par la suite un très bon ami.

En 1887, Paul Gauguin partit avec Charles Laval à Taboga. Ils travaillèrent dans la construction du Canal de Panama dans le but de réunir assez d’argent pour partir à la Martinique, ce qu’ils firent au mois de juin 1887. À la Martinique, Paul Gauguin et Charles Laval vécurent dans des conditions précaires, avec peu d’argent. Mais le peintre parisien se trouva très inspiré par les magnifiques paysages de l’île, ses couleurs et ses lumières. Egalement inspiré par le pointillisme, il peignit dix-sept toiles durant son séjour de seulement quelques mois. En octobre, Il fut contraint de quitter la Martinique prématurément, laissant derrière lui Charles Laval. Il était en effet atteint de dysenterie et avait également attrapé le paludisme. Il reprit donc le bateau pour la métropole, à contrecœur puisque son séjour à la Martinique avait été selon lui une expérience qui l’avait changé à jamais. « L’expérience que j’ai faite à la Martinique est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moi-même, et c’est dans ce que j’ai rapporté qu’il faut me chercher si on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne » écrivit-il dans une lettre de 1891.

4. L’école de Pont-Aven

Dès son retour en France métropolitaine, Paul Gauguin passa quelques temps à Paris avant de retourner en Bretagne, où il rejoignit les peintres de l’école de Pont-Aven. Ce nom désigne aujourd’hui un groupe d’artistes venus à cette époque peindre dans le village alors tranquille de Pont-Aven : ces artistes se côtoyaient, parfois collaboraient, même s’ils étaient issus d’horizons et d’écoles très différentes. A déjà presque quarante ans, Paul Gauguin était plus âgé que la plupart des autres artistes mais il trouva vite sa place dans ce milieu d’expérimentations. Les artistes de Pont-Aven peignaient dans des styles divers et variés allant du synthétisme au postimpressionnisme. Parmi les artistes les plus célèbres de ce groupe, on retient entre autres Emile Bernard, Paul Sérusier et Maxime Maufra.

En fréquentant l’école de Pont-Aven, Paul Gauguin fit encore évoluer son style. Il s’inspira notamment du travail d’Emile Bernard, mais aussi des œuvres d’art exotiques, des estampes japonaises et des vitraux datant du Moyen-âge. A travers son travail, Paul Gauguin cherchait à créer des œuvres modernes et novatrices mais qui auraient également une dimension spirituelle. Il réalisa ainsi les œuvres inspirées de la Bible Le Christ Jaune (1889) et La vision après le sermon (1888). Cette dernière inspira par la suite toute une génération d’artistes modernes : le peintre cubiste Pablo Picasso, le peintre fauviste Henri Matisse et le peintre expressionniste Edvard Munch.

En 1888, Vincent Van Gogh invita Paul Gauguin à le rejoindre à Arles, où il s’était installé au mois de février. Dans ses lettres, le peintre néerlandais vanta les mérites de la lumière et des couleurs de la Provence. Paul Gauguin se décida alors à partir au mois d’octobre 1888. Les deux amis étaient tous les deux dans une phase d’intense créativité, d’expérimentation et d’évolution de leur peinture. Ils collaborèrent sur plusieurs toiles, réalisant notamment chacun un portrait de l’autre. Ils peignirent également des natures mortes et des paysages.

Mais la santé mentale de Vincent Van Gogh était très fragile – comme celle de Paul Gauguin, d’ailleurs, qui tentera de se suicider plusieurs années plus tard. Le 23 décembre 1888, une grave dispute éclata entre les deux amis. L’objet de la dispute concernait notamment le tableau de Paul Gauguin intitulé Van Gogh peignant des tournesols, une toile dont le peintre néerlandais aurait dit : « C’est bien moi, mais devenu fou ». Vincent Van Gogh menaça Paul Gauguin avec un rasoir, avant de le retourner contre lui-même pour se couper l’oreille droite.

Suite à cet incident, Paul Gauguin rentra à Paris. Là-bas, il fréquenta les poètes symbolistes tels qu’Arthur Rimbaud, Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé. Durant cette période, il fit également plusieurs séjours en Bretagne.

5. Paul Gauguin en Polynésie

Malgré un travail acharné et une constante recherche d’évolution, Paul Gauguin ne parvenait pas à bien vivre de son art. Ses tableaux se vendaient très peu, voire pas du tout. L’artiste commença à ressentir de la nostalgie pour la vie dans les îles, où l’inspiration venait de manière plus spontanée. Il songea alors à repartir vers une contrée tropicale. Hésitant entre Java, Madagascar, le Tonkin ou Tahiti, Paul Gauguin se décida finalement pour cette dernière, dont il était l’objet dans l’ouvrage Le Mariage de Loti qu’il avait précédemment lu.

Avant de partir, il écrivit dans une lettre : « Je pars pour être tranquille, pour être débarrassé de l’influence de la civilisation. Je ne veux faire que de l’art simple ; pour cela, j’ai besoin de me retremper dans la nature vierge […] sans autre préoccupation que de rendre, comme le ferait un enfant, les conceptions de mon cerveau avec l’aide seulement des moyens d’art primitifs, les seuls bons, les seuls vrais ».

Le peintre débarqua à Papeete, la capitale de Tahiti, en juin 1891. Il s’y plût instantanément. Très inspiré par les traditions et la culture locale, il commença à réaliser des sculptures et gravures sur bois. Assez vite, il rencontra la jeune Teha’amana, treize ans, qui devint sa compagne et son modèle. Très inspiré par l’art africain et l’art polynésien, Paul Gauguin peignait des œuvres aux formes simplifiées, hautes en couleurs, affranchies des contraintes classiques de la peinture occidentales telles que la perspective ou le réalisme.

En juillet 1893, il rentra en France avec 66 toiles polynésiennes. Il y séjourna quelques temps et exposa 46 tableaux ainsi que plusieurs sculptures lors d’une exposition organisée par le marchand d’art Paul Durand-Ruel. Cependant, les œuvres de Paul Gauguin ne trouvèrent pas vraiment leur public à Paris. Si Edgar Degas apprécia les toiles de son confrère, Claude Monet et Auguste Renoir se montrèrent sceptique, de même que la presse parisienne. Paul Gauguin retourna séjourner quelques mois à Pont-Aven aux côtés de sa compagne Annah dite Annah la Javanaise. Celle-ci était âgée de treize ans et était régulièrement son modèle. Cependant, en Bretagne, Paul Gauguin fut trahi par sa compagne : celle-ci le quitta, rentra à Paris et s’appropria les biens du peintre. En plus de cet incident, un autre échec le décida à rentrer à Tahiti : en 1895, Paul Gauguin présenta 49 œuvres lors d’une vente publique au sein de l’Hôtel Drouot. Loin d’être une réussite, la vente laissa le peintre sans le sou et déprimé. Il reprit le bateau pour Papeete, où il débarqua en juillet 1895.

A son retour à Tahiti, il rencontra une autre jeune polynésienne du nom de Pahura, âgée de quatorze ans. Durant cette période, Paul Gauguin fut très heureux avant de connaître plusieurs problèmes personnels. Il apprit la mort de sa fille Aline (qui était sa préférée) en 1897 et tenta de se suicider à l’arsenic. Sa tentative échoua mais le laissa dans une santé fragile. Son cœur, notamment, était fragile mais Paul Gauguin manquait d’argent pour se faire soigner. En plus de cela, il voyait empirer, mois après mois, une blessure à la jambe qu’il avait depuis 1894. Egalement atteint de la syphilis, il était sans arrêt malade et affaibli. Sa compagne Pahura le quitta en lui dérobant certains de ses biens. Elle accoucha après leur séparation d’Emile, le fils de Paul Gauguin.

Pauvre, déprimé, affaibli, souhaitant fuir le colonialisme français en Polynésie Française, le peintre quitta Tahiti en 1901 pour aller s’installer aux Îles Marquises. Là-bas, il fit construire une petite maison sur pilotis qu’il baptisa, par provocation, la Maison du Jouir. Il rencontra une jeune fille de treize ans, Marie-Rose Vaeoho, qui devint sa compagne et avec qui il eût une fille. A ce moment-là, l’essentiel de ses revenus lui étaient assurés par le marchand d’art Ambroise Vollard, avec qui il avait conclu un accord : celui-ci lui envoyait chaque année trois-cents francs, contre vingt-cinq tableaux. Aux îles Marquises, Paul Gauguin dénonça l’administration coloniale et refusa de payer ses impôts, encourageant les indigènes à suivre son exemple. Dans cette période, il fut contraint de répondre à plusieurs procès, de payer des amendes et de passer quelques temps en prison.

La santé de Paul Gauguin déclina très vite. Sa jambe s’aggrava encore, se transformant en eczéma infecté. Entre sa jambe et la syphilis, le peintre s’affaiblit très vite, prit de fortes doses de morphine et décéda le 8 mai 1903 d’une crise cardiaque, un peu avant ses 55 ans. Il n’avait pas désigné d’héritier pour ses œuvres, celles-ci furent donc vendues (à des prix très bas). Ses sculptures furent, pour la plupart, détruites. En Polynésie comme aux Îles Marquises, Paul Gauguin n’avait pas bonne réputation : on se souvint de lui comme un homme aigri, qui profitait des indigènes et ne donnait rien en échange.

Quant à son Œuvre, elle ne sera reconnue et appréciée qu’après sa mort. En 1904, l’écrivain Victor Segalen voyagea en Polynésie et notamment à Tahiti. Là-bas, il découvrit les œuvres de Paul Gauguin et décida de les racheter. Victor Segalen avait été très vite séduit par le style incontournable de Paul Gauguin, les couleurs et les ambiances de ses tableaux. L’Œuvre du peintre l’inspira d’ailleurs dans la suite de sa carrière d’écrivain. Il écrivit de nombreux textes au sujet de l’artiste et de ses toiles, qui furent consignées en 2003 dans le recueil Hommage à Paul Gauguin, l’insurgé des Marquises.

II – L’Œuvre de Paul Gauguin

1. Une approche spirituelle de la peinture

Paul Gauguin considérait que la démarche de l’artiste et en particulier du peintre relevait du spirituel. Ainsi, il comparait la création artistique à la création du monde par Dieu : tout au long de sa carrière, Paul Gauguin n’a jamais cessé de rechercher, dans son œuvre, un sens spirituel allant au-delà du réalisme et de l’esthétique. Il fut tout d’abord séduit par les œuvres impressionnistes et par leur conception de la peinture comme un moyen de véhiculer la perception subjective du peintre plutôt que la réalité objective du sujet. Lorsqu’il découvrit le symbolisme à Pont-Aven, Paul Gauguin se retrouva encore plus dans cette nouvelle approche de la peinture, au point qu’il finit par critiquer lui-même l’impressionnisme.

En synthétisme et en symbolisme, les peintres cherchent à montrer, à travers leur art, les mystères cachés du monde. Pour cela, ils utilisent des images symboliques et ils privilégient le sens au rendu visuel. A Pont-Aven, Paul Gauguin s’intéressa beaucoup à la mythologie bretonne et il s’en inspira pour réaliser ses peintures symbolistes. Plus tard, en Polynésie, il s’intéressa également aux mythes et mystères de la culture polynésienne, les faisant apparaître dans ses œuvres sous forme d’allusions et de symboles.

Sa conception de l’art influença beaucoup des artistes comme Paul Sérusier, Pierre Bonnard ou encore Maurice Denis, qui plus tard fondèrent le groupe artistique qui donna naissance au mouvement Nabi. Durant l’été 1888, Paul Gauguin fit la connaissance à Pont-Aven de l’artiste Paul Sérusier. Celui-ci lui présenta une œuvre sur laquelle il travaillait à ce moment-là : Le Talisman, l’Aven au Bois d’Amour. Paul Gauguin lui donna quelques conseils pour terminer son œuvre. Il lui suggéra notamment de se libérer du carcan d’imitation hérité de la peinture classique mais aussi de ne pas hésiter à utiliser des peintures pures et vives et d’exagérer sa vision pour peindre une perception, une vision intérieure, plutôt qu’une retranscription fidèle de ce que l’on voit. Le courant Nabi cherche alors à se détacher du réalisme tout en explorant une dimension spirituelle : ainsi, les peintres Nabis s’intéressaient à la philosophie mais aussi à des pratiques plus obscures comme la téosophie ou l’ésotérisme.

2. Primitivisme

Depuis sa petite enfance, qu’il passa à Lima, Paul Gauguin avait pris le goût du voyage. Les pays lointains, les terres exotiques et les cultures indigènes dites à l’époque « primitives » semblaient l’appeler. Naturellement, Paul Gauguin s’intéressa alors de très près aux arts premiers, qui commençaient à devenir très à la mode dans les milieux parisiens de la fin du XIXème siècle avec notamment la montée du japonisme.

Rejetant le matérialisme des sociétés occidentales, Paul Gauguin s’expatria à l’âge de 43 ans à Tahiti, en Polynésie Française. Là-bas, il s’intéressa aux arts premiers océaniens, qui le fascinaient par leur simplicité, leur schématisme et leur absence de conventions telles qu’elles existaient en Europe, avec les règles de proportions et de perspective notamment. Ainsi, les arts « primitifs » polynésiens se distinguaient par des formes simples et schématiques, une absence de perspective et des couleurs vives. Paul Gauguin utilisa tout cela dans ses œuvres où il aplanit les volumes, utilise des aplats de couleurs vives, simplifie les formes et renforce les contours.

L’œuvre de Paul Gauguin peut ainsi être rattachée au primitivisme, courant artistique né à la fin du XIXème siècle et fortement influencé par la découverte en Occident des arts premiers asiatiques, océaniens et africains : estampes, sculptures, masques cérémoniaux… Le mouvement fauve mené par Henri Matisse fut lui aussi largement influencé par les arts premiers.

3. L’influence de Paul Gauguin sur l’art moderne

Bien que non reconnu de son vivant, l’art de Paul Gauguin eut tout de même une influence majeure sur les générations d’artistes qui suivirent. Ainsi, Paul Gauguin disait :

« Ne copiez pas trop d’après nature. L’art est une abstraction »

Lui qui se sentait à l’étroit dans les conventions artistiques classiques, il attribuait à l’artiste une force créatrice proche de celle de Dieu, qui allait bien plus loin que la simple capacité de reproduire la nature. Sa vision de l’art était donc profondément moderne, puisqu’elle préfigurait, avant l’heure, l’art abstrait. Si à l’époque, la pensée de Paul Gauguin était totalement novatrice, aujourd’hui elle semble évidente grâce à l’apparition de l’art abstrait, puis de l’art contemporain.

III – Quelques œuvres représentatives de Paul Gauguin

1. La Vision après le sermon ou La Lutte de Jacob avec l’ange, 1888

Lutte de Jacob avec l'Ange
Paul Gauguin, Lutte de Jacob avec l’Ange, peinture à l’huile sur toile du type Art sacré de 72,2 × 91 cm, galerie nationale d’Écosse, Édimbourg, Écosse, Grande-Bretagne

Ce très célèbre tableau de Paul Gauguin est aujourd’hui exposé au sein de la Galerie Nationale d’Ecosse à Edimbourg. Le peintre réalisa cette œuvre durant son second séjour à Pont-Aven, après son retour de Martinique où il avait enrichi sa palette de couleurs plus vives, plus lumineuses.

La Vision après le sermon est un tableau qui marque l’une des plus importantes ruptures dans l’évolution du style artistique de Paul Gauguin. En effet, en peignant cette scène à caractère sacré, il abandonna d’un seul coup tout ce qui le retenait encore à l’impressionnisme. Dans cette toile, Paul Gauguin emprunte aux estampes japonaises, aux vitraux médiévaux et au synthétisme : il se retrouve avec une toile aux formes simplifiées, aux aplats de couleurs vives et à l’absence de perspective. En cela, cette toile préfigure toutes les œuvres que Paul Gauguin réalisa par la suite, y compris ses toiles polynésiennes.

La Vision après le sermon représente un groupe de religieuses bretonnes qui, après avoir assisté au sermon du prêtre, ont une vision biblique. Ainsi, le tableau est séparé en deux parties distinctes. A gauche et en bas, on voit les bretonnes vêtues de leur habit traditionnel, les visages tournés dans la même direction : certaines sont prostrées en position de prière. Cette première partie représente la réalité : à l’arrière-plan, on peut même apercevoir une vache qui rappelle les paysages de la campagne bretonne. La seconde partie du tableau est représentée sur un fond rouge vif et l’on y voit Jacob en train de se battre avec l’ange. La couleur irréelle du fond rouge rappelle au spectateur que cette scène fait partie intégrante de la vision des religieuses bretonnes.

Pour représenter les personnages de Jacob et de l’ange en train de se battre, Paul Gauguin a observé des lutteurs bretons et a pris exemple sur eux. Les positions sont donc incroyablement réalistes.

La vision après le sermon est un bon exemple de l’attrait de Paul Gauguin pour les sujets mystiques, religieux et sacrés.

2. La Orana Maria (Je vous salue Marie), 1891

La Orana Maria
Paul Gauguin, La Orana Maria, peinture à l’huile sur toile de 113,7 × 87,6 cm, Metropolitan Museum of Art, New-York, New-York City, État-Unis

La Orana Maria (Je vous salue Marie) est l’un des premiers tableaux peints par Paul Gauguin à son arrivée à Tahiti, lors de son premier séjour. Dès les premiers jours qu’il passa sur place, le peintre fut séduit par les paysages et les lumières de Tahiti, la beauté et les couleurs de ses fleurs et de ses oiseaux, le dépaysement qu’il ressentait face à sa culture et ses habitants. Tout cela contribua à nourrir son inspiration.

Dans ce tableau, Paul Gauguin explore à nouveau, comme il aimait le faire en Bretagne, la christianité chez un peuple pourtant très attaché à ses traditions. La Orana Maria (Je vous salue Marie) est une revisite de la Vierge à l’enfant. Paul Gauguin a transposé ce personnage biblique mythique, très important dans la peinture européenne, dans un décor typiquement polynésien. Ainsi, on retrouve au tout premier plan, à droite du tableau, la mère et son enfant. La mère est vêtue d’un paréo aux couleurs typiquement tahitiennes et l’enfant est entièrement nu. A l’arrière-plan on peut voir deux autres femmes vêtues elles aussi de paréos traditionnels, ainsi qu’une quatrième femme qui semble être un ange, personnage incontournable des scènes bibliques dans la peinture européenne. Cependant, l’ange est encore une fois transposée dans la culture polynésienne : elle est vêtue elle aussi d’un paréo de couleur, aux motifs floraux. Ses ailes également très colorées, ressemblent à celles des oiseaux tahitiens.

Le caractère polynésien du tableau est encore renforcé par la présence, à l’arrière-plan, d’un décor typiquement tahitien : les montagnes, la plage, la mer, les cases et la végétation. Au premier plan, à gauche, le peintre a également ajouté une nature morte de fruits tropicaux.

3. Femmes de Tahiti ,1891

Femmes de Tahiti
Paul Gauguin, Femmes de Tahiti, peinture à l’huile sur toile de personnages, portrait, scène de genre
de 69 × 91 cm,
Musée d’Orsay, Paris, France

Alors qu’il avait fui la France métropolitaine pour échapper, selon ses propres termes à « cette lutte européenne après l’argent », Paul Gauguin a découvert à Tahiti un mode de vie beaucoup plus simple, plus libre, plus sain. Les paysages et les traditions tahitiennes l’inspiraient mais surtout, le quotidien des habitants de l’île le fascinait. Dans ses premières toiles, Paul Gauguin peignait presqu’exclusivement des scènes tirées du quotidien des tahitiennes.

Réalisé en 1891, Femmes de Tahiti représente deux femmes assises sur le sable. Celle de gauche est vêtue du vêtement traditionnel tahitien, le paréo, qui arbore des couleurs vives selon la tradition. Elle porte une fleur blanche exotique à son oreille. Sa tête est baissée, son regard est plongé dans le vide. A côté d’elle et à droite du tableau, l’autre femme est pour sa part vêtue d’un vêtement importé par les missionnaires occidentaux, que l’on reconnaît à ses manches longues et son col haut. Cette femme est de face et elle tient dans ses mains des fibres de palmier : on peut imaginer qu’elle est en train de les tresser pour réaliser de l’artisanat local.

Paul Gauguin n’a pas peint cette scène telle qu’il la voyait. En effet, il aurait fait poser le même modèle deux fois, dans chaque position. Le modèle serait probablement sa compagne de l’époque, la jeune Teha’amana. Ainsi, on ne sait pas si les deux personnages du tableau de Paul Gauguin sont liés : est-ce qu’elles se connaissent ? Font-elles partie de la même famille ?

Paul Gauguin donna cette toile en cadeau au Capitaine Arnaud, en mission à Tahiti. Celui-ci le légua ensuite à sa fille, qui conserva l’œuvre jusqu’en 1920. Le vicomte Guy de Cholet posséda brièvement le tableau entre 1920 et 1923, avant de le céder à l’Etat. A partir de ce moment-là, Femmes de Tahiti voyagea d’un musée à l’autre, restant à Paris. Il fut d’abord exposé au Musée du Louvre, puis au Musée du Luxembourg, puis de nouveau au Musée du Louvre, puis dans la Galerie Nationale du Jeu de Paume avant d’être définitivement transporté en 1986 au Musée d’Orsay, où il se trouve toujours aujourd’hui.

4. Manao Tupapau (L’Esprit des morts veille), 1892

Manao Tupapau de Paul Gaugin
Paul Gauguin, Manao Tupapau, peinture à l’huile sur toile de 45 × 38 cm, Galerie d’art Albright-Knox, Buffalo, New York, États-Unis

Dans cette toile peinte en 1892, Paul Gauguin représenta sa femme et modèle, Teha’amana, allongée entièrement nue sur un lit. Alors qu’elle est à plat ventre, son visage est tout de même tourné vers le spectateur. A l’arrière-plan, on aperçoit un personnage entièrement vêtu de noir et portant une capuche : selon le titre du tableau, ce personnage serait un « tupapa’u », l’esprit d’une personne décédée revenue sur Terre. Ces personnages apparaissent beaucoup dans le folklore tahitien.

Lorsqu’il ramena cette œuvre à Paris, Paul Gauguin savait qu’il risquait d’être accusé d’indécence. Lui-même caractérisait son tableau comme une « étude de nu polynésienne dans une position audacieuse, toute nue sur un lit ». Cependant, selon lui, cette toile n’avait pas été peinte dans le but de provoquer l’opinion publique. Paul Gauguin souhaitait au contraire rendre hommage à ce pan du folklore tahitien, que l’on connaît très peu en Occident.

Ainsi, pour se dédouaner de toute accusation, il justifia la position de cette femme par sa peur face à l’esprit des morts. Pour renforcer le caractère traditionnel du tableau, il ajouta également le fameux paréo orné de motifs de fleurs, placés sous la couverture blanche.

5. D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ,1897-1898

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? de Paul Gauguin
Paul Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, peinture à l’huile sur toile, scène de genre de 139,1 × 374,6 cm, Musée des Beaux-Arts de Boston, Boston, États-Unis

Peinte entre 1897 et 1898 lors de son second séjour à Tahiti, l’œuvre D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? devait être une sorte de testament pour Paul Gauguin. En effet, le peintre traversait une période d’intense dépression : il était gravement malade, il était affaibli et il venait d’apprendre la mort de sa fille préférée, Aline. Il ne voyait plus de raison de continuer à vivre. Une fois cet immense tableau de quatre mètres de large terminé, il prit de l’arsenic mais sa tentative de suicide se solda par un échec.

D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? représente le cycle de la vie et de la mort. Etrangement, la lecture du tableau se fait de droite à gauche (peut-être faut-il y voir une allusion aux estampes japonaises ?). Tout à droite du tableau, Paul Gauguin évoque la naissance grâce au personnage du bébé, qui est allongé sur un rocher et entouré de trois femmes nourricières. Tout à gauche, le peintre évoque la vieillesse avec le personnage de la vieille femme, aux cheveux blancs, qui est repliée sur elle-même et semble attendre la mort. Entre les deux, Paul Gauguin représente toutes les facettes de la vie. On aperçoit des adultes en bonne santé : l’un des personnages, à l’avant-plan, est occupé à cueillir un fruit dans un arbre. On aperçoit également la statue sacrée d’une déesse tahitienne, que l’artiste a peinte dans une couleur bleue luminescente afin de souligner son caractère magique.

Aujourd’hui, cette œuvre phénoménale est exposée aux Musée des Beaux-arts de Boston.