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Paul Klee : artiste moderniste empreint de musiques et de voyages

Aussi bien adulé que critiqué de son vivant, Paul Klee est aujourd’hui un artiste incontournable de la première moitié du XXème siècle. Ce peintre allemand à la fois curieux et passionné passa une grande partie de sa vie à chercher son style en travaillant divers supports et techniques artistiques. Inspiré dans son art par la musique et ses nombreux voyages, Paul Klee était un artiste ouvert, au style unique. Il enseigna l’art et la peinture durant plusieurs années, une expérience qui lui permit d’affirmer ses idées : aujourd’hui, elles sont toujours d’actualité dans les écoles de beaux-arts et chez les artistes contemporains.

I – La vie de Paul Klee

1. Enfance

Ernst Paul Klee est né le 18 décembre 1879 dans la commune suisse de Münchenbuchsee, à proximité de Berne. Son père, Hans Klee, était un Allemand originaire de la région de Basse-Franconie, en Bavière, tandis que sa mère, Ida Klee-Frick, était originaire de Besançon, qui à l’époque appartenait à la Suisse. Bien que né en Suisse, Paul Klee acquit à sa naissance la nationalité allemande, comme son père.

Paul Klee est né au sein d’une famille de musiciens, ce qui par la suite influença toute son œuvre artistique, du début à la fin de sa carrière de peintre. En effet, son père était professeur de musique à l’école normale de Berne et sa mère avait suivi, dans sa jeunesse, une formation classique de chanteuse d’opéra au sein du prestigieux conservatoire de Stuttgart. La musique était donc omniprésente chez les Klee. Le jeune Paul montra très vite un intérêt pour la musique classique et la musique d’opéra : à l’âge de sept ans, ses parents lui firent suivre des cours de piano et de violon. Paul Klee apprit très rapidement à maîtriser le violon. C’est à l’âge de dix ans qu’il assista à son premier opéra : en écoutant jouer Le Trouvère de Giuseppe Verdi, il commença à développer une véritable passion pour le violon. Un an plus tard, il faisait partie de l’orchestre municipal de Berne, au sein duquel il devint vite premier violon.

La musique n’était toutefois pas sa seule passion. Paul Klee s’intéressa à l’art dès son plus jeune âge, notamment grâce à sa grand-mère maternelle qui lui apprit à dessiner à la mine de plomb, au crayon et au pinceau. Les parents de Paul Klee conservèrent tous les dessins qu’il avait produits durant son enfance et en 1911, l’artiste commença à les rassembler dans sa propre collection d’œuvres d’arts sous le terme de « fantaisistes illustratifs ».

2. Formation artistique

A l’adolescence, Paul Klee mit la musique de côté pour se consacrer plus sérieusement au dessin. De tempérament rebelle, il s’éloigna de la musique d’abord parce qu’elle était en quelque sorte l’héritage de ses parents, mais aussi parce que la musique moderne ne l’intéressait pas, lui qui avait toujours joué des morceaux du XVIIIème et du XIXème siècle.

Pour exprimer son esprit rebelle, il dessinait beaucoup, notamment dans les marges de ses cahiers d’école, où il caricaturait les figures d’autorité qui l’entouraient. A la fin de ses études secondaires, lorsqu’il obtint le diplôme équivalent à notre baccalauréat, il fit une demande d’inscription pour entrer à l’Académie des Beaux-arts de Munich à la rentrée 1898. Malheureusement, sa candidature fut rejetée. Il entra alors à l’atelier du peintre allemand Heinrich Knirr (qui devint par la suite le portraitiste officiel d’Adolf Hitler). Au sein de cet atelier de peinture, il apprit le dessin figuratif et devint vite le favori d’Heinrich Knirr, qui le considérait comme son meilleur élève.

Deux ans après son premier échec, Paul Klee refit une demande d’inscription à l’Académie des Beaux-arts de Munich. Fort de son expérience et de sa technique nouvellement acquise, il fut cette fois-ci sélectionné. Aux côtés d’autres étudiants, dont notamment Wassily Kandinsky, il suivit les cours de l’artiste-peintre symboliste Franz von Stuck, qui fut l’un des acteurs majeurs de la Sécession de Munich. Au sein de cet atelier, Paul Klee apprit l’histoire de l’art, l’anatomie humaine mais aussi de nombreuses techniques artistiques comme la gravure et la sculpture.

Cette année-là, Paul Klee rencontra la pianiste allemande Lily Stumpf, la fille d’un médecin, avec laquelle il se fiança un an plus tard au cours de l’année 1901. Peu après, il partit voyager avec son camarade d’école et ami Hermann Haller, peintre suisse qui se tourna quelques années plus tard vers la sculpture. Les deux amis visitèrent Rome, Naples, Florence et Gênes, où ils découvrirent l’art de la Renaissance, les œuvres de Michel-Ange et l’art chrétien byzantin. En étudiant l’art italien, Paul Klee eut une révélation : ses propres œuvres manquaient cruellement de couleurs. A cette époque il dessinait encore majoritairement en noir et blanc, souvent à l’encre de Chine, et il se rendit compte que s’il voulait insuffler de l’optimisme dans ses œuvres, il devrait apprendre à utiliser les couleurs.

Après ce voyage très instructif, Paul Klee rentra à Berne, chez ses parents. Très intéressé par l’art du vitrail, qu’il avait découvert durant son voyage en Italie, il suivit des cours sur cette technique à l’Académie des Beaux-Arts de Berne, ainsi que des cours de gravure. A cette période, il s’initia également à la peinture sur verre inversé, qu’il réalisait sur du verre peint en noir. En parallèle, l’artiste continua à pratiquer le violon au sein d’un orchestre.

A Berne, Paul Klee découvrit les œuvres du peintre et graveur français Jean-Baptiste Camille Corot, connu pour ses représentations réalistes de paysages. Il voyageait régulièrement à Munich pour revoir sa fiancée et lors de ces voyages, il fit la connaissance d’autres artistes qui eux aussi l’influencèrent fortement, comme le peintre et graveur romantique britannique William Blake et le peintre préromantique espagnol Francisco de Goya.

En 1905, Paul Klee se rendit avec des amis à Paris où il découvrit le mouvement impressionniste français, incarné par Edouard Manet, Claude Monet, Auguste Renoir mais aussi Paul Cézanne et Vincent Van Gogh, dont il admirait les œuvres.

L’année suivante, il retourna à Munich et épousa Lily Stumpf. Il eut avec elle un unique fils, Félix, qui vit le jour en 1907. Comblé sur le plan familial, Paul Klee faisait aussi preuve à cette époque d’une curiosité artistique sans limite. Il assistait à de nombreuses expositions à Munich et se nourrissait de diverses influences pour mûrir son propre style. Parmi ces expositions, certaines étaient consacrées à l’art impressionniste, qui fascinait de plus en plus le jeune peintre. Paul Klee admirait notamment leur maîtrise de la lumière et leur recherche constante de tonalités dans les couleurs.

3. Le Cavalier Bleu

Après avoir laissé de côté ses dessins en noir et blanc à la plume et à l’encre pour s’essayer à la peinture sur verre inversé, Paul Klee fit à nouveau évoluer son style. Il s’intéressa à l’eau-forte, une technique de gravure utilisant un acide chimique pour dessiner sur une plaque de métal.

Au cours de l’année 1910, Paul Klee exposa pour la première fois ses œuvres au sein de plusieurs lieux en Suisse : le Musée des Beaux-arts de Berne, le Kunsthaus (musée des beaux-arts) de Zurich et une galerie d’art à Winterthur. Sur un total de 56 œuvres exposées, la plus grande majorité était des eaux fortes.

L’année suivante, l’exposition du Musée des beaux-arts de Berne fut déplacée à Bâle. Paul Klee rencontra le peintre et illustrateur autrichien Alfred Kubin. Celui-ci acheta l’un de ses tableaux et lui proposa d’illustrer une version du conte philosophique Candide de Voltaire, projet qui lui prit quelques années. Dans la version imprimée finale, cette édition de Candide comporte 26 illustrations faites par Paul Klee.

En 1911 à Munich, l’artiste retrouva l’un de ses anciens camarades d’école, Wassily Kandinsky, avec qui il n’avait jamais discuté à l’époque. Cette fois-ci, les deux artistes se lièrent d’amitié. Deux ans plus tôt, Kandinsky avait fondé un collectif d’artistes baptisé « Nouvelle association des artistes munichois », qui prônait l’expression et la diffusion des nouvelles formes modernes d’art : néo-impressionnisme, expressionnisme, art nouveau… En 1911, Kandinsky et Franz Marc, peintre expressionniste qui faisait lui aussi partie de la Nouvelle association des artistes munichois, quittèrent le collectif pour fonder un autre groupe fortement inspiré par le mouvement expressionniste : Le Cavalier bleu (Der blaue Reiter). Le peintre allemand August Macke et Alfred Kubin se joignirent à eux.

Le Cavalier Bleu organisa une première exposition de ses œuvres le 8 décembre 1911. D’autres artistes, extérieurs au groupe, comme Robert Delaunay ou le Douanier Rousseau, furent invités à exposer lors de ce premier événement. C’est ainsi que Paul Klee découvrit les œuvres de Robert Delaunay, qui l’inspireront fortement par la suite dans son travail des couleurs. Cette exposition fut d’abord mise en place à Munich, puis dans d’autres villes d’Allemagne et d’Europe, notamment Berlin, Cologne, Hambourg, Budapest, Helsinki et Oslo.

En février 1912, Le Cavalier Bleu organisa une seconde exposition à Munich, au sein de l’atelier du marchand d’art allemand Hans Goltz, féru d’art moderne. Cet événement accueillit plus de 315 œuvres d’artistes modernes de tous les horizons. En plus des œuvres des membres allemands du Cavalier Bleu (Franz Marc, August Macke), l’exposition montrait les œuvres d’artistes français (Robert Delaunay, Georges Braque, André Derain qui était l’une des figures majeures du fauvisme…), espagnols (Pablo Picasso) ou encore russes (Kandinsky, Alexej von Jawlensky). Cette fois-ci, Paul Klee participa lui aussi à l’exposition du Cavalier Bleu, en tant qu’invité puisqu’il ne se considérait pas comme membre du groupe.

En parallèle de la seconde exposition, Le Cavalier Bleu publia un almanach réunissant plusieurs textes traitant de l’art moderne, écrits par des artistes, qui expliquaient leur conception de l’art.

Après la seconde exposition du Cavalier Bleu, Paul Klee partit à Paris, où il se lia d’amitié avec Robert Delaunay. Les deux artistes eurent de longues discussions sur la lumière en peinture, sujet qui les fascinait l’un comme l’autre. En 1913, Paul Klee traduisit en allemand un texte de Robert Delaunay intitulé « De la lumière », qui détaillait justement ces réflexions sur le rôle de la lumière en peinture.

L’année suivante, Paul Klee partit voyager en Tunisie avec August Macke et un autre ami artiste, le peintre et vitrailliste suisse Louis-René Moilliet. Ce voyage marqua un tournant majeur dans sa carrière. Depuis son séjour en Italie plus de dix ans plus tôt, Paul Klee n’avait cessé d’étudier la couleur, recherchant le moyen de la mettre en avant dans ses œuvres. Grâce à sa découverte des impressionnistes et ses discussions avec Robert Delaunay, il avait compris que la couleur allait de pair, systématiquement, avec la lumière. Il était conscient que sans la maîtrise de la lumière et des tonalités, il ne pourrait maîtriser la couleur.

Mais c’est en Tunisie qu’il eut l’intime conviction d’avoir enfin compris tout cela. Dans ce pays où le soleil est omniprésent, il eut comme un déclic qui allait influencer sa démarche artistique durant tout le reste de sa carrière. Dans son journal, il écrivit qu’il avait eu la « révélation de la couleur ». Il nota : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre ». Avant son voyage en Tunisie, Paul Klee avait toujours eu l’impression d’être en quête constante d’inspiration et sans arrêt en train d’apprendre, de se former et de chercher son style. Mais durant son voyage, il sentit que l’inspiration lui était venue et qu’il avait enfin trouvé le sens qu’il voulait donner à son art.

4. La Première Guerre Mondiale

La Première Guerre Mondiale éclata le 28 juillet 1914 avec l’assassinat à Sarajevo du prince François-Ferdinand d’Autriche, héritier de l’Empereur d’Autriche-Hongrie, et son épouse. Cet événement mit fin aux activités du Cavalier Bleu, qui avait pourtant de nombreux projets, notamment la publication d’un second almanach. En effet, Kandinsky fut contraint de rentrer dans son pays d’origine, la Russie, tandis qu’August Macke et Franz Marc furent appelés sous les drapeaux, où ils perdirent malheureusement la vie, respectivement en 1914 et 1916.

Quant à Paul Klee, il rentra à Berne dès qu’il entendit parler de la déclaration de guerre, mais il revint ensuite à Munich. Profondément marqué par le décès de ses deux amis sur le champ de bataille, l’artiste rejetait férocement la guerre. Il remarqua alors une explosion de l’art abstrait, qu’il expliquait en ces termes : « Plus le monde devient effrayant […] plus l’art devient abstrait, tandis qu’un monde heureux fait s’épanouir un art réaliste ». Lui-même peignait des œuvres à mi-chemin entre le figuratif et l’abstrait : dans La Chapelle (1917) ou dans Fleurs célestes au-dessus de la maison jaune (La maison élue) (1917), il représentait des paysages mais ceux-ci frisaient l’abstrait avec des formes et couleurs qui s’éloignaient de la réalité.

Durant la première moitié de la guerre, son statut d’artiste permit à Paul Klee de ne pas être appelé à combattre, il put donc continuer à exercer son art chez lui, à Munich. Mais en 1916, il fut appelé à rejoindre la réserve militaire des forces armées allemandes. Grâce à son statut de réserviste, il ne combattait pas dans les tranchées et surtout, il bénéficiait de beaucoup de temps libre, durant lequel il pouvait continuer à peindre. Il fut notamment affecté au sein d’une école d’aviation allemande, où il était chargé de peindre des avions de camouflage. Lui qui avait toujours aimé expérimenter différentes techniques et différents support pour son art, il réutilisait également la toile d’avion comme support pour sa peinture : Fleurs célestes au-dessus de la maison jaune (La maison élue) par exemple fut peinte à l’aquarelle sur une toile d’avion.

Durant la Première Guerre Mondiale, Paul Klee eut donc l’opportunité de continuer à exposer et vendre ses œuvres. En 1917, une exposition lui fut consacrée au sein d’une galerie d’art de Berlin et cet événement se solda par un vif succès. Le journal de la Bourse de Berlin publia peu après un article très flatteur à propos de Paul Klee, que l’on considérait alors comme le digne successeur de Franz Marc. Cette époque fut l’apogée de sa carrière en termes de notoriété et de ventes. En effet, certaines familles riches avaient pu gagner une fortune depuis le début de la guerre (grâce à la vente d’armes notamment) et elles investissaient ensuite cet argent dans l’achat d’œuvres d’art moderne. L’exposition de 1917 à Berlin avait permis à Paul Klee de vendre beaucoup de tableaux. Ensuite, le bouche-à-oreille mais aussi la critique publiée dans le journal de la Bourse lui permirent de continuer à vendre.

En parallèle de ce succès, Paul Klee fut également critiqué. Ses détracteurs appuyaient notamment que Paul Klee ne devait son succès et sa carrière qu’à la guerre et que si elle n’avait pas eu lieu, il serait sans doute resté anonyme. On lui reprochait également de faire preuve d’une trop grande indifférence face à la guerre et ses conséquences sur la population et l’économie du pays, alors que lui-même l’avait vivement rejetée en 1915. En réalité, il n’en était rien. Paul Klee avait été profondément affecté par la mort de ses amis et lorsqu’il correspondait avec Kandinsky, il n’hésitait pas à exprimer ses inquiétudes concernant la guerre et l’avenir du pays, bien qu’il fût persuadé, comme une grande partie du peuple allemand, que la victoire de l’Allemagne serait rapide.

5. Le Bauhaus

Suite à la Première Guerre Mondiale, la République des conseils de Bavière fut proclamée en Allemagne. A ce moment-là, Paul Klee songeait déjà à se tourner vers l’enseignement. A la fin de l’année 1918, il écrivit un traité sur la théorie de l’art et quelques mois plus tard, il se proposa pour enseigner au sein d’une école de beaux-arts berlinoise. Malheureusement, sa candidature fut refusée. Paul Klee loua un atelier dans le château Suresnes de Munich où, entre 1919 et 1920, il produisit de l’art à profusion, s’essayant à de nouvelles techniques et disciplines, comme les pastels ou la sculpture. En 1920, il exposa à nouveau ses œuvres au sein de la galerie d’art d’Hans Goltz : au total, l’exposition présentait 160 œuvres de Paul Klee.

Le 1er décembre 1920, Paul Klee fut nommé pour enseigner au sein du Bauhaus, l’institut des arts et métiers de Weimar. Il y enseigna d’abord la peinture sur verre, puis l’art du tissage et enfin, le directeur de l’établissement, Walter Gropius, lui fit confiance en lui attribuant le statut de « maître ». Paul Klee enseignait la peinture et bénéficiait également d’un atelier privé au sein de l’établissement, tout cela pour un très bon salaire. L’artiste centrait principalement ses cours sur les principes de l’art abstrait. Il resta professeur au Bauhaus durant dix ans et ses étudiants se disaient satisfaits de son enseignement.

Durant cette période, Paul Klee collabora de nouveau avec Kandinsky, avec qui il donna plusieurs cours sur la théorie de l’art, et il produisit également de nombreux écrits issus de ses cours et conférences.

Au cœur de son enseignement au Bauhaus, Paul Klee abordait la notion de « rythme pictural » qui définit toute son œuvre. Lorsqu’il peignait, il s’inspirait de son premier amour, la musique. Il composait sa toile comme on composerait une œuvre musicale, en représentant dans les formes et les couleurs le rythme de la musique, les mouvements du chef d’orchestre mais aussi toute la musicalité que l’on retrouve dans la nature, comme par exemple le rythme des vagues et des marées.

Suite à divers conflits, notamment entre Walter Gropius et Johannes Itten, l’un des enseignants, le Bauhaus de Weimar ferma ses portes et se réimplanta à Dessau-Rosslau en 1925. Paul Klee, sa femme Lily et son fils Félix emménagèrent avec Kandinsky. Dans les années qui suivirent, Paul Klee exposa ses œuvres à plusieurs reprises, notamment au sein de la Galerie d’Hans Goltz à Munich et au sein de la Galerie Vavin-Raspail à Paris. L’artiste voyagea également plusieurs fois, en France et en Italie. Puis en 1931, il quitta le Bauhaus pour enseigner à l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf. Cette même année, il exposa plus de 250 œuvres à Düsseldorf.

6. Dernières années

Avec la montée au pouvoir d’Hitler, la vie de Paul Klee changea radicalement. Il était considéré comme « juif galicien » et sous ce motif, il fut licencié de son poste à l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf. Son domicile fut sujet à perquisition et désormais, on lui demandait un « certificat d’aryanité » pour exposer ses tableaux à Berlin.

En 1933, l’hôtel de ville de Dresde accueillit une exposition d’art dit « art dégénéré », par opposition à l’art dit « art racial pur » qui, lui, était approuvé par le régime nazi. Les œuvres d’art concernées étaient avant tout des œuvres d’artistes d’avant-garde, qui étaient qualifiés de « malades mentaux ». Au sein de cette exposition, 17 tableaux étaient de Paul Klee. Entre 1933 et 1937, l’exposition tourna dans toute l’Allemagne et Paul Klee devint l’une des figures majeures de l’« art dégénéré ».

En parallèle, les toiles de Paul Klee furent interdites d’exposition en Allemagne, en-dehors des expositions d’art dégénéré qui étaient mises en place pour ridiculiser les artistes et pour définir ce à quoi l’art ne devrait pas ressembler. 102 tableaux de Paul Klee déjà exposés dans des musées furent retirés. Paul Klee décida alors de quitter l’Allemagne pour retourner à Berne en attendant la fin du régime nazi.

En octobre 1933, il commença à répertorier l’ensemble de ses œuvres au sein d’un catalogue qui ne cessera d’évoluer au fil du temps. Il continuait également à peindre. Dans les œuvres qu’il réalisa à cette époque, il retranscrivait sa déception et sa tristesse face au régime nazi qui lui avait arraché sa valeur en tant qu’artiste et l’avait contraint à quitter son pays. C’est particulièrement visible dans sa toile Rayé de la liste, peinte en 1933.

En 1935, Paul Klee apprit qu’il souffrait de sclérodermie, une maladie dermatologique rare pour laquelle il n’existait malheureusement aucun traitement. Son moral chuta drastiquement avec la peur de la mort. En 1936, il ne peignit presque plus : en un an, il n’avait créé que 25 nouvelles toiles. Mais l’année suivante, il se remit à peindre, faisant évoluer son style, représentant ses angoisses et sa peur de mourir dans des tableaux comme Explosion de peur III et Cimetière (1939).

En 1939, Paul Klee demanda à être naturalisé en Suisse. Bien qu’il ait vécu à Berne durant cinq ans d’affilée avant de faire sa demande, et malgré le fait qu’il soit né à Berne, le processus fut extrêmement long et compliqué. L’artiste fut obligé de subir divers interrogatoires relatifs à son travail d’artiste et à ses œuvres, qui étaient jugées trop atypiques et qui étaient associées au socialisme. Finalement, il décéda quelques jours avant d’obtenir la nationalité suisse.

En 2005, la ville de Berne a ouvert un musée entièrement consacré à l’œuvre de Paul Klee, dont le bâtiment a été construit par l’architecte Renzo Piano, auteur également du Centre Pompidou à Paris. Ce musée appelé Zentrum Paul Klee renferme plus de 4000 œuvres de Paul Klee : peintures, aquarelles, dessins ou encore marionnettes fabriquées par l’artiste pour son fils Félix. Il contient également plusieurs collections personnelles de l’artiste : sa collection de plantes, minéraux et coquillages, ses manuscrits (de journaux, notamment) et sa collection personnelle d’œuvres d’art peintes et offertes par ses amis, dont Franz Marc et Wassily Kandinsky.

II – L’Œuvre de Paul Klee

1. L’art selon Paul Klee

Paul Klee aimait comparer l’artiste à un Dieu créateur. Dans l’ouvrage collectif Confession créatrice publié en 1920, Paul Klee explique que l’artiste, à l’instar de Dieu, se détache du terrestre, des hommes et de la société pour créer, dans son œuvre, une nouvelle dimension de la réalité que l’on connaît. Ainsi, une œuvre a, selon Paul Klee, la vocation de rendre visible une réalité que seul le peintre saura restituer, grâce à sa force créatrice. Une œuvre d’art ne doit donc pas se contenter d’imiter la réalité telle que les hommes la voient, elle doit dépasser cette réalité. Pour appuyer cette théorie, Paul Klee écrivit dans Confession créatrice : « L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse […] à l’abstraction ».

Paul Klee partait du principe que, pour représenter cette nouvelle dimension de la réalité, une œuvre d’art prend son point de départ dans la nature. Ainsi, Paul Klee écrivait dans son journal : « Avec le zèle d’une abeille, je récolte dans la nature les formes et les perspectives ». Il avait également pris des notes, toujours dans son journal, pour résumer les étapes qu’il suivait lorsqu’il créait une œuvre d’art : « Genèse d’un travail. 1) Dessiner rigoureusement d’après nature […] 2) Renverser le dessin, en faire ressortir au gré du sentiment les lignes principales. 3) Rétablir la feuille dans sa position normale puis harmoniser (1) la nature avec (2) le tableau » (1908).

2. Un art entre figuratif et abstrait

Ce qui fait l’originalité des œuvres de Paul Klee est sans doute leur capacité à naviguer aisément entre l’art figuratif et l’art abstrait, qui sont pourtant deux notions contraires. En effet, Paul Klee ne se considérait pas comme un précurseur de l’art abstrait, contrairement à Wassily Kandinsky et Kasimir Malevitch. Il ne considérait même pas comme un peintre abstrait. Cependant, il contribua de manière phénoménale, à travers ses œuvres, au développement de l’art abstrait au XXème siècle.

D’un point de vue technique, Paul Klee n’était effectivement pas un peintre abstrait au sens où l’entendaient les artistes modernes du XXème siècle. Tandis que les peintres abstraits ne cherchaient en aucun cas à représenter le réel, Paul Klee en revanche se basait sur une représentation de la nature lorsqu’il peignait. Les peintres abstraits utilisaient l’abstraction comme une fin, Paul Klee l’utilisait comme un moyen qui lui permettrait d’exprimer sa propre vision, ses sentiments face à un paysage, par exemple. Paul Klee concevait son art comme on écrit un poème ou de la musique : il partait d’une vision réelle et la « déformait », à l’aide de formes, de lignes et de couleurs, pour la montrer sous un jour différent au spectateur. Il l’écrivait lui-même : pour peindre une œuvre d’art, il avait d’abord besoin de « dessiner rigoureusement d’après nature » avant de « renverser le dessin, en faire ressortir au gré du sentiment les lignes principales ».

Les résultats de cette démarche artistique spécifique sont des tableaux qui, du premier regard, ressemblent à de l’art abstrait, bien que ce ne soit pas le cas. Malgré lui, Paul Klee aura donc influencé un bon nombre d’artistes modernes et contemporains qui se revendiquent abstraits.

3. Une œuvre riche et variée

Tout au long de sa vie et de sa carrière, Paul Klee ne cessa jamais d’expérimenter, faisant preuve d’une curiosité artistique et d’une soif d’apprendre sans limite. Tant au niveau des supports que des techniques, il aura acquis tout au long de sa vie une riche connaissance des arts plastiques, qui finit par le conduire vers son propre style.

Au total, Paul Klee a produit plus de 10 000 peintures et 4 877 dessins durant sa vie. Mais il a également réalisé des sculptures, des gravures et des lithographies. Paul Klee est venu à l’art par le dessin, qu’il produisait en noir et blanc, souvent à l’encre de Chine, sur divers supports. C’est lorsqu’il rejoignit l’atelier d’Heinrich Knirr en 1898 qu’il apprit à manier le pinceau. En 1902, il écrivit dans son journal qu’il s’essayait parfois à la peinture à l’huile, discipline qu’il ne maîtrisait pas encore tout à fait. Il ajoutait alors : « Je ne vais pas au-delà de certaines expérimentations techniques. Certainement encore tout à fait au début ou même avant le début ! ».

Entre 1905 et 1916, Paul Klee se concentra sur une autre technique artistique que peu de ses contemporains utilisaient : la peinture sous verre. Durant cette période, il réalisa 64 peintures sous verre. Fasciné par le verre comme support d’œuvre d’art, Paul Klee n’hésita pas, tout au long de sa carrière, à expérimenter sur le verre, testant sur ce support les connaissances qu’il avait acquises en peinture mais aussi en gravure. Des caricatures aux représentations de paysages, en noir et blanc ou en couleurs, Paul Klee a testé l’utilisation du verre en art sous toutes ses coutures.

Paul Klee fit également évoluer sa maîtrise de l’aquarelle tout au long de sa vie. Peu assuré dans le maniement des couleurs au départ, il commença par n’utiliser que des tons de gris dans ses dessins à l’aquarelle. Ce n’est que vers 1910 qu’il commença à inclure d’autres couleurs. En 1914, durant son voyage en Tunisie, il eut une véritable révélation concernant la couleur et c’est à ce moment-là qu’il peignit ses premières œuvres en couleur notables à l’aquarelle.

Vers 1912, après avoir durant de longues années travaillé la peinture sous verre et l’aquarelle, Paul Klee reprit la peinture à l’huile. Encore une fois, ce fut seulement après son voyage en Tunisie qu’il commença à produire des peintures dont il était satisfait, et qui, par le jeu des formes et des couleurs, traduisaient réellement ce qu’il souhaitait transmettre au spectateur.

Du début à la fin de sa vie, Paul Klee travailla sur une infinité de supports, expérimentant sans cesse. En-dehors du verre, il testait toutes sortes de matériaux : papier, carton, toile, jute, gaze, coton, soie, toile d’avion ou encore bois. Il n’imposait aucune limite à ses expérimentations et à sa créativité. Il peignait également avec divers outils : le pinceau, mais aussi le couteau, le tampon ou la spatule. Du fait de l’utilisation des textiles, ses œuvres étaient rarement peintes sur une surface lisse, ce qui une fois de plus en faisait l’originalité.

Aussi, Paul Klee utilisa la technique de pulvérisation, à l’aide d’une brosse qu’il frottait contre une grille ou une plaque de tôle perforée, bien avant qu’elle ne devint populaire. Ainsi, il avait déjà fait ses premiers essais avant 1920. Puis, au cours de la décennie suivante, il apprivoisa la technique de la peinture à la colle, qui consistait à utiliser de la colle comme liant, à la place de l’eau ou de l’huile, donnant une peinture très épaisse. Paul Klee utilisait cette technique notamment pour peindre des couleurs. L’artiste avait aussi la particularité de peindre des œuvres recto-verso, ce que très peu d’artistes de son époque faisaient. Au total, il produisit près de 550 peintures recto-verso au cours de sa vie.

Enfin, Paul Klee avait l’habitude de retravailler ses œuvres à postériori en s’aidant de ciseaux : il découpait ses peintures ou ses aquarelles en plusieurs morceaux, qu’il réagençait et recollait ensuite pour recréer une nouvelle œuvre.

III – Quelques œuvres représentatives de Paul Klee

1. Senecio, 1922

Cette œuvre est une peinture à l’huile réalisée sur toile. Dans ses peintures, Paul Klee ne cherchait pas à représenter la réalité telle qu’elle l’était, mais telle qu’elle pourrait l’être : c’était d’autant plus le cas dans ses portraits, qu’il préférait appeler « physionomies ». Le titre Senecio (terme qui en latin signifie « vieillard ») indique que Paul Klee a peint dans ce tableau un vieil homme. L’œuvre est parfois aussi intitulée « Portrait d’un homme qui devient sénile ».

Pour réaliser ce portrait, Paul Klee s’est tourné vers le cubisme, qui avec ses formes géométriques d’apparence simple, possède une dimension enfantine. La sénilité renvoie en quelque sorte à l’enfance et pour exprimer cette idée, Paul Klee a intégré à son portrait des formes géométriques qui font penser aux jeux de l’enfance : le ballon (la tête), les billes (les yeux) et les cubes (le nez, le cou).

On retrouve également dans cette œuvre une allusion aux masques africains, que les artistes de l’époque venaient de découvrir et qui avaient spécifiquement marqué le cubisme.

Dans cette œuvre, Paul Klee a choisi d’utiliser des couleurs chaudes : le rouge, l’orange et le jaune prédominent, donnant au tableau une luminosité et une intensité exceptionnelles.

2. Le feu le soir, 1929

Le feu le soir est également une peinture à l’huile sur toile. Paul Klee réalisa cette œuvre en 1929, au retour d’un voyage d’un mois au cours duquel il avait découvert l’Egypte. Inspiré par les paysages qu’il avait vus, notamment au coucher du soleil et de nuit, Paul Klee entama à son retour un travail sur les couleurs qui l’avaient marqué. Le feu le soir est un tableau aux tons majoritairement sombres : l’artiste a voulu y évoquer un coucher de soleil en mettant en avant le contraste entre les ombres et les lumières.

3. Ad Parnassum, 1932

Entre 1931 et 1932, alors qu’il enseignait à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, Paul Klee s’essaya au style pointilliste inventé plus de cinquante ans auparavant par les néo-impressionnistes Paul Signac et Georges Seurat. Il réalisa alors l’un de ses plus célèbres tableaux, Ad Parnassum. Le titre de cette œuvre peut être une référence au Mont Parnasse, qui dans la mythologie grecque est le temple d’Apollon, dieu des arts et notamment de la musique, ou bien il peut être le raccourci de l’expression « Cradus ad Parnassum », le titre d’un fameux traité du XVème siècle sur la musique. Quoi qu’il en soit, cette œuvre possède un lien fort avec la musique et l’idée de polyphonie, la superposition de plusieurs voix ou instruments qui sont différents lorsqu’on les prend à part mais qui créent une harmonie lorsqu’ils sont réunis.

Paul Klee est effectivement parti de l’idée de polyphonie pour créer ce tableau qui superpose les couches de peintures et les couleurs. Ainsi, il peignit d’abord une première couche qui représentait, sur l’ensemble de la toile, des carrés de couleurs, comme il le faisait couramment dans ses œuvres. Puis, par-dessus, il apposa une autre couche de peinture par petits points réguliers (selon le principe du pointillisme) et ajouta des lignes droites et lignes courbes. Pour Paul Klee, les surfaces peintes étaient des harmonies et les lignes étaient des mélodies. Les couleurs fonctionnaient quant à elle comme des polyphonies.

Ad Parnassum est loin d’être le seul tableau de Paul Klee qui est une métaphore de la composition musicale. Dans ses cours de peintures donnés au Bauhaus, Paul Klee enseignait que la peinture était, comme la musique, une question de rythmes, d’harmonies, d’intensité et de variations. Il utilisait couramment le vocabulaire technique de la composition musicale : fugue, syncope, polyphonie… C’était comme cela qu’il voyait la peinture et cela se ressent dans nombre de ses œuvres.

4. Révolution du Viaduc, 1937

Après avoir laissé la peinture de côté pour se concentrer sur sa santé, Paul Klee se remit à peindre en 1937 et l’une des œuvres à laquelle il consacra le plus de temps fut Révolution du viaduc. L’artiste réalisa cinq versions de cette œuvre et finalement, il ne prit pas la peine de la faire exposer. Cependant, lors d’une rétrospective de l’Œuvre de Paul Klee à Berne en 1940, ce tableau fut redécouvert et enfin montré au public.

Du fait de son titre, ce tableau a toujours été considéré comme une œuvre politiquement engagée. Certains critiques ont considéré que l’aspect désordonné et menaçant des douze ponts représentés symbolisait les mouvements totalitaires. Mais l’étude des précédentes versions de Paul Klee fit changer les critiques de perspective. En effet, l’avant-dernière version de Révolution du viaduc avait été intitulée Arches de pont qui se singularisent. Ce tableau est vraisemblablement une métaphore de la révolution. Un pont possède habituellement des arches conformes les unes aux autres, présentant la même hauteur et la même courbure d’arcade. Ici, les arches se détachent du pont pour affirmer leur identité personnelle et leur anti-conformité : ainsi, Paul Klee a dessiné des arches de différentes tailles et de différentes couleurs, qui semblent se dresser contre l’ordre établi et l’obligation de conformité à laquelle elles ne veulent plus obéir.