Mont Fuji d'Hokusai

Qu’est-ce que le japonisme ?

Le japonisme est un mouvement artistique né en France dans les années 1860 et qui se serait propagé en Europe jusqu’à la fin du XIXème siècle. Il se nourrit de l’influence de la culture japonaise sur les arts occidentaux tels que la peinture, les arts décoratifs, la littérature ou la musique.

I – Une brève histoire du japonisme en France

1. Le contexte

Afin de comprendre l’émergence du japonisme en France, il est important de resituer le contexte de l’époque.

Depuis la fin du XVIIème siècle, le Japon était gouverné par un régime militaire dont la figure d’autorité était le Shogun. Celui-ci siégeait dans la capitale, Edo (maintenant Tokyo). Ce gouvernement avait permis de rétablir durablement la paix dans le pays, après des siècles marqués par les guerres civiles et claniques. Il avait également permis un important développement de la culture japonaise à l’intérieur du pays. Pour ces raisons, le gouvernement dirigé par le Shogun n’avait jamais été remplacé, et ce jusqu’au milieu du XIXème siècle.

Cependant, ce gouvernement avait aussi entraîné un certain isolement du Japon sur le plan international. Par peur des influences étrangères et notamment des missionnaires chrétiens, le Japon s’était refermé sur lui-même, commerçant rarement avec des pays étrangers et encore moins avec les pays occidentaux. En juillet 1853, le commodore américain Matthew Perry débarqua au Japon dans l’idée de proposer aux Japonais d’ouvrir leur commerce à l’international et notamment aux Etats-Unis. Face à la menace que représentait l’armement américain, le Japon fut contraint d’accepter et signa le 31 mars 1854 le traité de Kanagawa stipulant l’ouverture de nouveaux ports au commerce international.

Le processus d’ouverture du Japon était alors lancé. Dans les années qui suivirent, d’autres traités furent signés et le Japon ouvrit son commerce au reste du monde, notamment la France en 1858.

2. La diffusion de la culture japonaise en France

Dès les années 1860, la France découvrit la civilisation japonaise et surtout son art. Cette découverte provoqua un véritable chamboulement dans toutes les disciplines artistiques. Pour résumer l’importance de cette découverte, l’auteur Raymond Isay a comparé l’ouverture internationale du Japon à « la découverte d’un continent esthétique nouveau ». Quant à l’écrivain Emile Zola, il écrivit dans Au Bonheur des Dames (1883) : « Quatre ans venaient de suffire au Japon pour attirer toute la clientèle artistique de Paris ».

En 1867 puis en 1878, le Japon participa à l’Exposition Universelle de Paris. Ce fut l’occasion pour les artistes parisiens de découvrir la culture nippone et ses œuvres d’art, notamment les fameuses estampes sur bois Ukiyo-e. Par le biais des importations commerciales, les Français découvrirent toute une kyrielle d’objets venus du Japon, qu’ils n’avaient jusqu’à présent jamais vus : des éventails, des paravents, des soieries et porcelaines, des laques et peintures… Tous ses objets nouveaux et exotiques mais surtout les fameuses estampes japonaises passionnèrent de nombreux collectionneurs, les artistes-peintres et les écrivains.

En 1872, le collectionneur et critique Philippe Burty fut le premier à poser un nom sur cet engouement pour le Japon dans la sphère artistique. Dans un article publié dans le magazine Renaissance littéraire et artistique, il utilisa le terme « japonisme » que l’on a gardé aujourd’hui. On parle également d’« art japonesque ».

3. Le japonisme et les impressionnistes

Parmi les artistes parisiens qui se prirent d’une passion pour la culture japonaise, on compte notamment Claude Monet. Fortement marqué par les estampes Ukiyo-e, il les collectionna jusqu’à sa mort. Sa collection comportait alors 231 estampes au total.

A l’époque où la France découvrit la culture japonaise, l’impressionnisme en était toujours à ses premiers balbutiements. L’engouement pour les estampes japonaises chez Claude Monet et d’autres peintres contribua à forger les bases de la théorie impressionniste. Les artistes empruntèrent divers éléments aux estampes japonaises : des compositions asymétriques, l’aplatissement de l’espace, l’absence de volume et de modelé et surtout, les couleurs vives, plus décoratives que réalistes.

Claude Monet, Edouard Manet, Edgar Degas ou encore Vincent Van Gogh puisèrent leur inspiration parmi les œuvres de grands maîtres de l’estampe japonaise comme Katsushika Hokusai, auteur de la très célèbre Vague. Comme ces maîtres, les impressionnistes s’emparèrent de sujets jusqu’ici mis de côté en peinture : la nature, les paysages, le quotidien de leurs contemporains.

L’univers des geishas influença également les impressionnistes, qui demandaient souvent à leurs modèles de porter un accessoire japonais comme un kimono ou une ombrelle. Les porcelaines japonaises mais aussi les éventails et les paravents, éléments de décoration associés à l’image de la geisha, s’invitèrent de plus en plus à l’arrière-plan des toiles impressionnistes.

Claude Monet n’était d’ailleurs pas le seul à collectionner les estampes japonaises. Edgar Degas en achetait régulièrement lui aussi. Quant à Vincent Van Gogh, il était un collectionneur passionné et un véritable connaisseur. A la fin de sa vie, il avait réuni plus de 400 estampes au sein de sa collection.

Claude Monet fut, en revanche, le seul peintre impressionniste à aller jusqu’à faire planter son propre jardin japonais dans sa maison-atelier de Giverny. Pour cela, il fit planter des saules pleureurs, une forêt de bambous, des ginkgos ainsi que des cerisiers du Japon. Il fit importer des plantes spécialement du Japon, comme par exemple des lys et des pivoines offertes par la princesse japonaise Matsukata, qui lui avait rendu visite à Giverny. Il recouvrit les bassins de son jardin d’eau de nymphéas blancs et roses et les fit enjamber par un pont de couleur verte rappelant l’architecture des ponts japonais. Lorsque l’on se promène aujourd’hui dans ces allées du jardin de Giverny, on a l’impression d’être transporté au Japon !

4. Le mouvement Nabi

A la fin des années 1880, tandis que l’impressionnisme prenait de l’ampleur, un autre courant artistique vit le jour en France : le mouvement Nabi. C’est certainement l’un des courants artistiques qui fut le plus fortement influencé par l’art japonais. Ainsi, le style des Nabis se caractérise par une simplification extrême des formes, des lignes courbes, une perspective très peu prononcée et des aplats de couleurs vives. En s’inspirant des kakemonos japonais, les Nabis adoptèrent également de nouveaux formats, travaillant parfois sur des toiles verticales longues et fines.

Le mouvement Nabi est né sous l’impulsion de Paul Sérusier, dont l’œuvre Le Talisman constitue le point de départ de la théorie Nabi. Paul Sérusier raconta que Paul Gauguin lui aurait « dicté » la manière de peintre cette œuvre. Selon Maurice Denis, un autre artiste-clé du mouvement Nabi : « Comment voyez-vous cet arbre, avait dit Gauguin devant un coin du Bois d’Amour : il est vert. Mettez donc du vert, le plus beau vert de votre palette; et cette ombre, plutôt bleue? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible ».

II – Le japonisme dans les arts

1. Le japonisme dans les arts décoratifs

Si l’art japonais s’est véritablement diffusé et popularisé après l’ouverture du Japon à l’international, il faut savoir qu’il existait déjà, avant cette date, des œuvres d’art japonaises en France.

Ainsi, dès 1855, le magasin La Porte Chinoise ouvrit ses portes rue Vivienne à Paris. Cette boutique vendait déjà des objets et œuvres d’art japonais, aux côtés d’objets chinois et indiens. C’est ici que les Frères Goncourt ou encore Baudelaire achetèrent des estampes japonaises, en 1860 et 1861 respectivement.

Dès 1856, le céramiste et graveur Félix Bracquemond trouva un volume des Mangas d’Hokusai dans l’atelier de son imprimeur. Celui-ci s’était servi du recueil d’estampes pour caler des porcelaines. Marqué par les dessins et l’univers d’Hokusai, Félix Bracquemond peignit les figures animales trouvées dans les estampes du maître sur un service de porcelaine. C’est la première fois que la culture japonaise fit irruption dans les arts décoratifs en France.

Dès lors, les objets japonais firent de nombreux adeptes. Les boutiques d’objets décoratifs tels que la porcelaine, les éventails ou les paravents fleurirent dans la capitale. L’art décoratif japonais se vendait également lors des ventes aux enchères et lors des Expositions Universelles. Dans les années 1870 et 1880, les collectionneurs voyageaient au Japon et en revenaient avec de nombreux objets japonais. Cet engouement atteignit également les ébénistes et orfèvres, qui commencèrent à fabriquer des meubles inspirés du style japonais.

En 1883, le Japonais Hayashi Tadamasa installé à Paris fonda une entreprise d’importation d’objets décoratifs et d’œuvres d’art, du Japon à la France. Il apporta une énorme contribution à la diffusion de la culture japonaise en France, non seulement à travers cette entreprise, mais aussi grâce à sa participation à de nombreux écrits sur son pays d’origine.

2. Le japonisme en peinture

L’arrivée des estampes japonaises dans le monde occidental bouleversa la peinture. Ces œuvres nouvelles et exotiques firent l’objet de très nombreuses expositions, particulièrement à Paris. Les galeries d’art, les musées (le Musée des Arts décoratifs et, plus tard, le Musée Guimet) mais aussi l’Ecole des Beaux-arts de Paris organisèrent leurs propres expositions entièrement consacrées aux estampes japonaises et aux objets d’art japonais.

En quelques décennies, la culture japonaise révolutionna l’art occidental et notamment la peinture. En effet, nombreux furent les artistes-peintres qui se découvrirent une véritable passion pour cet art exotique. James McNeill Whistler, James Tissot, Auguste Rodin, Henri Fantin-Latour, Mary Cassatt mais aussi Claude Monet, Edouard Manet et Vincent Van Gogh collectionnèrent les estampes japonaises et s’en inspirèrent pour enrichir leur propre style et réinventer leur vision de l’art moderne.

Le japonisme participa ainsi à la naissance de l’impressionnisme et du mouvement Nabi, aujourd’hui considérés comme deux courants artistiques majeurs de la fin du XIXème siècle.

3. Le japonisme en littérature

Le japonisme influença également les écrivains et les poètes. Comme dans la peinture, les écrivains de l’époque avaient la volonté de se poser en rupture avec les injonctions du classicisme. Le japonisme les charma par sa nouveauté et sa différence. Des poètes comme Charles Baudelaire, Victor Hugo et Stéphane Mallarmé reprirent les thèmes abordés dans l’art japonais, comme par exemple la célébration de la nature. De même, leur style fut directement influencé par la sensibilité et la sobriété des poésies japonaises traduites en français, comme les tankas et les haïkus, deux types de poèmes japonais extrêmement courts.

De plus en plus, il fut aussi question du Japon, de sa culture et de ses personnages dans les œuvres des écrivains. Par exemple, dans A l’ombre des jeunes filles en fleur, Marcel Proust décrit le personnage d’Odette comme une geisha européenne, dont la chambre à coucher renferme des soies japonaises, une lanterne japonaise ou encore des éventails. De même, Emile Zola ou encore Pierre Loti s’inspiraient fortement de l’esthétique japonaise dans leurs œuvres.

4. Le japonisme dans la musique

Les opéras et ballets furent également touchés par le japonisme. Comme les poètes, les musiciens s’inspirèrent des poésies japonaises courtes, dont ils appréciaient le minimalisme. Dans l’opéra, on s’éloigna peu à peu des longs textes déclamés pour adopter un style plus épuré.

Le Japon et sa culture étaient présents dans la forme, mais aussi dans le thème des opéras, ballets, musiques classiques et musiques de chambre. Ainsi, dès 1871, Camille Saint-Saëns écrivit l’opéra La Princesse jaune qui mettait une estampe japonaise au centre de son intrigue. Durant la fin du XIXème siècle et toute la première moitié du XXème siècle, des centaines d’opéras et de musiques suivirent dans cette voie.

III – Quelques œuvres représentatives du japonisme

1. L’admiratrice du Japon, Gustave Leonard de Jonghe

Né en 1829 à Courtrai en Belgique, Gustave Léonard de Jonghe apprit la peinture auprès de son père, qui était peintre paysagiste. Pui il entra à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Dès l’âge de 19 ans, le peintre belge participa à ses premières expositions en Belgique, avant de partir s’installer à Paris.

Connu pour ses portraits de femmes issues de la bourgeoisie, Gustave Léonard de Jonghe aimait peindre des intérieurs truffés de détails. Inspiré par la mode du japonisme, il peignit L’Admiratrice du Japon vers 1865. Dans ce tableau, l’influence de la culture japonaise est indéniable. Le kimono porté par le modèle, le paravent peint, le cacatoès, le linge de soie pendu en haut du paravent, le service de porcelaine et l’éventail jeté au sol dont autant de détails qui démontrent les connaissances du peintre en matière de culture nippone.

2. La Japonaise, Claude Monet

Collectionneur passionné d’estampes japonaises et visiteur fréquent de La Porte Chinoise, Claude Monet a lui aussi contribué au mouvement du japonisme en peinture, avec notamment La Japonaise qui date de 1876. Exposé cette même année lors de la seconde exposition des impressionnistes, ce tableau mesurant 231,8 sur 142,3 cm ne passa pas inaperçu ! Malheureusement, il ne fut pas vendu à l’issue de l’exposition. A la fin de sa vie, Claude Monet décida de renier cette œuvre qui est pourtant aujourd’hui l’un des plus grands chefs-d’œuvre du japonisme.

Selon l’artiste, le modèle serait son épouse Camille Doncieux. Malgré le titre, le personnage n’est donc pas une Japonaise mais, selon les termes du peintre, « une parisienne costumée en japonaise ». Celle-ci apparaît vêtue d’un kimono et entourée d’éventails.

Pour réaliser cette œuvre, Claude Monet s’est éloigné des techniques impressionnistes pour se rapprocher du style d’Hiroshige, célèbre artiste japonais dont les estampes faisaient de nombreux adeptes au sein du Paris de l’époque.

3. Portrait d’Émile Zola, Edouard Manet

En 1863, Edouard Manet peignit l’une de ses œuvres les plus connues aujourd’hui : Olympia. Exposée lors du Salon de peinture et de sculpture de 1865 à Paris, cette œuvre provoqua un immense scandale. Comme cela s’était déjà produit avec Le Déjeuner sur l’herbe en 1863, la critique de l’époque s’attaqua vivement à la représentation de la nudité féminine par le peintre, jugée provocatrice. Heureusement, le peintre fut soutenu par certaines personnalités de l’époque et notamment par l’écrivain Emile Zola, qui l’avait déjà défendu lors du premier scandale déclenché par Le Déjeuner sur l’herbe.

En 1868, Edouard Manet rendit hommage à son ami en réalisant son portrait, sobrement intitulé Portrait d’Emile Zola. Dans ce tableau, le peintre n’hésita pas à mettre en avant la passion de l’écrivain pour la culture japonaise. Ainsi, il reproduisit sur la toile l’une des estampes de sa propre collection représentant un lutteur de sumo. Il peignit également, à gauche du portrait, un paravent.

Même sa manière de peindre fut inspirée des estampes japonaises alors très en vogue. En effet, il peignit la redingote d’Emile Zola à l’aide d’un aplat de couleur noire gommant tout modelé ou volume, comme le faisaient les maîtres japonais dans leurs estampes.

4. La fille en kimono blanc, George Hendrik Breitner

Né en 1857 à Rotterdam, George Hendrik Breitner était un peintre impressionniste néerlandais plutôt connu de son vivant. Il aurait notamment influencé le travail de Piet Mondrian et de Vincent Van Gogh.

Comme beaucoup de ses contemporains, George Hendrik Breitner ne resta pas à l’écart de l’engouement porté à la culture japonaise en France et en Europe. En 1893, il commença à peindre toute une série de portraits représentant son modèle Geesje Kwak vêtue de kimonos japonais. Connue sous le nom de Série des filles en kimono, cette suite de tableaux comporte quatre toiles peintes entre 1893 et 1894 : La boucle d’oreille, Fille en kimono rouge au miroir, Fille en kimono blanc et Fille en kimono rouge. Fille en kimono blanc, peinte en 1894, est l’œuvre la plus connue de la série : elle est aujourd’hui exposée au sein du Rijksmuseum d’Amsterdam.

George Hendrik Breitner prit d’abord des photographies de son modèle vêtu d’un kimono blanc et il peignit à partir de ces photographies. Dans cette toile, on devine l’influence des estampes japonaises, notamment à travers les couleurs et la quasi-absence de perspective.

5. Les Trente-six vues de la Tour Eiffel, Henri Rivière

Né à Paris en 1864, l’artiste français Henri Rivière s’intéressa tour à tour au dessin, à la peinture, à la gravure, à l’eau forte, à l’estampe et à la lithographie. Fortement marqué par l’Œuvre du maître japonais Hokusai, il souhaita rendre hommage à sa série d’estampes Trente-Six vues du Mont Fuji, qui mettait en scène la fameuse montagne japonaise sous toutes les coutures.

Ainsi, Henri Rivière publia à son tour, en 1902, un recueil de lithographies en couleurs représentant plusieurs vues de Paris, avec la présence récurrente de la Tour Eiffel. Ce recueil, intitulé Trente-six vues de la Tour Eiffel, fut tiré en 500 exemplaires. Aujourd’hui, il s’agit d’une œuvre majeure du japonisme.

6. Japonaiseries : Pruniers en fleur, Van Gogh

Vincent Van Gogh était, comme Claude Monet, un amoureux de la culture japonaise et un frénétique collectionneur d’estampes. Parmi sa collection, il comptait la Pruneraie à Kameido d’Hiroshige, qui lui inspira son œuvre Japonaiseries : Pruniers en fleur, peinte durant l’été 1887.

Parmi les œuvres de Vincent Van Gogh, ce tableau se différencie radicalement par son style et ses couleurs. Avec sa perspective aplatie, ses aplats de couleurs et surtout son thème, très cher à la culture nippone, Japonaiseries : Pruniers en fleur pourrait tout à fait être l’une des estampes d’Hiroshige.