un dimanche sur l'île de la grande jatte

Qu’est-ce que le pointillisme ?

A la fin du XIXème siècle est apparu en France une toute nouvelle manière de peindre : le pointillisme. Tantôt ridiculisé, tantôt considéré comme un courant artistique d’avant-garde surpassant l’impressionnisme, le pointillisme aura laissé une trace indélébile sur l’histoire de la peinture. Aujourd’hui, ce courant artistique continue d’influencer des artistes contemporains partout dans le monde et il n’est pas prêt d’être oublié.

I – Qu’est-ce que le pointillisme ?

1. Un mouvement artistique hérité de l’impressionnisme

Le pointillisme est un courant artistique qui toucha presque exclusivement le domaine de la peinture. Né dans les années 1880 en France, il prit ses racines dans le mouvement impressionniste. Les peintres impressionnistes prônaient, entre autres, la décomposition des couleurs par le biais de traits de pinceau visibles. Cette technique est particulièrement frappante dans le Bal du Moulin de la Galette d’Auguste Renoir ou encore La Seine au point du jour d’Alfred Sisley. Si les impressionnistes décomposaient les couleurs sur la toile, c’était avant tout pour donner plus de luminosité à leur œuvre. Et effectivement, on remarque que les tableaux impressionnistes ont une lumière beaucoup plus riche, souvent beaucoup plus réelle que les tableaux classiques.

2. Les grands principes du pointillisme

Le pointillisme porte plusieurs noms : néo-impressionnisme, peinture à points… Quelle que soit l’appellation que l’on choisit de lui donner, le principe reste le même.

En premier lieu, le peintre pointilliste utilise seulement des couleurs pures. Cela signifie que les couleurs ne sont jamais mélangées sur la palette avant d’être appliquées sur la toile.

Deuxièmement, ces couleurs sont appliquées par de petites touches : soit des points, soit des traits. Lorsqu’on observe une toile pointilliste de très près, on peut distinctement voir chaque coup de pinceau et chaque couleur indépendamment des autres. Mais lorsqu’on regarde la toile de loin, les couleurs primaires se mêlent aux espaces blancs entre les points et c’est cela qui créé les nuances de couleurs. C’est là la différence majeure entre une peinture classique et une peinture pointilliste : ce n’est pas le peintre qui mélange les couleurs mais le spectateur.

Troisièmement, la technique du pointillisme permet d’introduire plus de lumière dans une toile. Il existe deux raisons à cela.

D’abord, les pigments ne sont pas au préalable mélangés sur la palette : la synthèse soustractive des couleurs ne s’opère donc pas. En effet, la théorie de la synthèse soustractive des couleurs énonce qu’en mélangeant plusieurs couleurs du spectre, une partie de la lumière est absorbée dans le processus. Plus on mélange de couleurs, plus le résultat se rapprochera du noir. Les couleurs d’un tableau pointilliste sont pures, elles n’ont pas subi de perte de lumière avant d’être appliquées sur la toile. Elles sont donc, logiquement, plus lumineuses.

Ensuite, dans un tableau pointilliste, le peintre laisse des espaces blancs entre chaque point ou chaque trait. C’est d’ailleurs l’une des différences majeures entre l’impressionnisme et le pointillisme : dans la peinture impressionniste, les traits de pinceaux sont visibles mais il n’y a pas de séparation entre eux, tandis que dans la peinture pointilliste, on peut distinguer la toile blanche sous la peinture à points. Ces espaces blancs ont beau être invisibles de loin, ils sont tout de même perçus, inconsciemment, par l’œil du spectateur. Leur présence permet d’ajouter de la lumière aux couleurs et ainsi de rendre chaque nuance encore plus lumineuse.

Les peintres pointillistes maîtrisaient donc la lumière par le travail des couleurs. Celles-ci étaient également pour eux un vecteur d’émotion, au même titre que le mouvement des traits et des lignes de points. Ainsi, dans un tableau pointilliste, les lignes horizontales évoquent le calme et la tranquillité. Les lignes montantes associées aux couleurs claires et chaudes évoquent la joie ou d’autres émotions positives. Les lignes descendantes associées aux couleurs foncées et froides évoquent la mélancolie ou d’autres émotions négatives.

Pour finir, le pointillisme se caractérise par l’utilisation presqu’exclusive de peinture à l’huile. Cela s’explique par les propriétés mêmes de la peinture à l’huile : celle-ci est épaisse et elle ne coule pas, ce qui en fait la peinture idéale pour peindre par petites touches.

3. Pointillisme ou divisionnisme ?

Le pointillisme est souvent confondu avec le divisionnisme mais en réalité, ces deux notions sont différentes.

Le pointillisme est né dans les années 1880 sous le pinceau de Georges Seurat et Paul Signac, les deux précurseurs majeurs du mouvement. C’est en 1886 que le terme « pointillisme » fut utilisé pour la première fois, dans un article de critique d’art. Bien qu’il fût à l’origine un terme péjoratif, il fut par la suite communément adopté pour désigner ce mouvement néo-impressionniste.

Le divisionnisme est né peu après, suite à la publication de traités scientifiques sur les couleurs, notamment par le chimiste français Michel-Eugène Chevreul et le physicien américain Ogden Rood. Le pointillisme s’appuie plutôt sur le maniement du pinceau et le style spécifique des artistes, tandis que le divisionnisme est une approche plus scientifique qui s’appuie sur les théories de l’organisation des couleurs. Le divisionnisme est donc, en quelques sortes, une version théorisée ou une version scientifique du pointillisme.

II – Une brève histoire du pointillisme

Le pointillisme est né au cours de la décennie 1880 sous l’impulsion des artistes-peintres français Georges Seurat et Paul Signac. Les deux artistes s’inspirèrent largement du mouvement impressionniste. En réalité, le pointillisme était en quelques sortes une continuité de l’impressionnisme, un moyen d’aller plus loin dans la théorie impressionniste et de la moderniser. C’est autour de 1886 que les deux artistes développèrent leur technique, la présentant comme un nouveau courant artistique à part entière. Le tableau Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat, exposé pour la première fois en 1886, est considéré comme l’une des premières œuvres qui incarna le mouvement pointilliste.

un dimanche sur l'île de la grande jatte
Un dimanche sur l’île de la grande jatte, George Seurat

Les réactions face à ce nouveau courant furent mitigées. Certains peintres impressionnistes s’empressèrent d’adopter cette nouvelle technique, comme par exemple Camille Pissarro qui devint par la suite l’un des chefs de file du mouvement pointilliste. D’autres peintres rejetèrent le pointillisme dès sa création, comme par exemple Edgar Degas.

Du côté des critiques, l’accueil fut là aussi mitigé. En 1886, le critique d’art Arsène Alexandre qualifia ce nouveau courant de « pointillisme », un terme qui se voulait moqueur voire méprisant. Un autre critique d’art parla également de « confettisme ». En revanche, d’autres critiques ou marchands d’art soutinrent ce mouvement dès ses débuts, comme par exemple le critique Félix Fénéon, qui inventa en 1886 le terme « néo-impressionnisme » pour parler du pointillisme. Il partageait la vision des artistes eux-mêmes, qui prônaient le pointillisme comme un mouvement d’avant-garde s’inscrivant dans la continuité de l’impressionnisme.

Si le pointillisme est né autour de 1880 en France, il s’est diffusé en Belgique dès 1883, grâce au Groupe des XX, un collectif d’artistes d’avant-garde fondé par le critique d’art belge Octave Maus. Dès 1884, Les XX organisèrent de nombreux salons en Belgique, au cours desquels ils invitaient des artistes impressionnistes et pointillistes à exposer. En 1887, ils invitèrent Georges Seurat et d’autres artistes pointillistes parisiens, qui purent ainsi se forger une notoriété à l’extérieur des frontières françaises. Le pointillisme gagna également l’Italie, où des artistes comme Giuseppe Pellizza da Volpedo, Giovanni Segantini, Emilio Longoni ou encore Angelo Morbelli adoptèrent ses principes et techniques.

En France, de plus en plus d’artistes adoptèrent la technique du pointillisme, comme par exemple Robert Delaunay, Henri Matisse, Vincent Van Gogh et Paul Gauguin.

Après le décès de Georges Seurat en 1891, le pointillisme évolua : les peintres néo-impressionnistes peignaient à l’aide de points, traits et taches de couleur de taille de plus en plus grosse. En 1899, Paul Signac publia un manifeste du pointillisme intitulé D’Eugène Delacroix au néo impressionnisme.

Le tournant du XXème siècle marqua la fin du courant pointilliste. Cependant, ses techniques et principes continuèrent à influencer par la suite bon nombre d’artistes, comme par exemple les fauvistes et les expressionnistes.

III – Les principaux représentants du pointillisme

1. Georges Seurat

Né en 1859, Georges Seurat fut d’abord un peintre impressionniste avant de devenir l’un des artistes les plus reconnus du mouvement pointilliste. Il étudia à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris auprès de l’artiste et professeur Henri Lehman, qui était lui-même un élève de Jean-Auguste-Dominique Ingres. Au cours de ses études, il s’intéressa à l’art italien et aux peintures françaises du XVIIème siècle, des styles qui continuèrent de l’influencer même lorsqu’il se rapprocha du mouvement impressionniste, puis lorsqu’il créa, avec Paul Signac, le courant pointilliste.

Parmi ses œuvres les plus célèbres, on compte notamment Une baignade à Asnières ou encore Un dimanche après-midi à l’Île de la Grande Jatte, qu’il peignit entre 1884 et 1886 sur l’île de la Jatte. Ce paysage parisien inspira de nombreux autres artistes avant et après lui, notamment Claude Monet, Alfred Sisley et Vincent Van Gogh.

2. Paul Signac

Né en 1863, Paul Signac fut avec Georges Seurat l’initiateur du mouvement pointilliste et son chef de file. A l’âge de dix-huit ans, l’artiste abandonna les études qu’il avait commencées en architecture pour se tourner vers la peinture. S’intéressant au mouvement impressionniste mais aussi au travail des couleurs, il basa sa technique pointilliste sur ces deux influences. En 1927, il résuma ses recherches sur les couleurs dans un traité sur la peinture à l’aquarelle intitulé Jongkind.

Durant plusieurs années de sa vie, Paul Signac vécut en Provence et notamment à Saint-Tropez. Inspiré par la lumière du sud de la France, il peignit plusieurs vues de Saint-Tropez, d’Antibes et de Marseille. Mais l’un de ses tableaux les plus marquants reste probablement le Portrait de Félix Fénéon peint entre 1890 et 1891, dont le titre original est Sur l’émail d’un fond rythmique de mesures et d’angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Fénéon en 1890. Cette œuvre est remarquable par ses nombreuses couleurs vives, quelque chose que l’on n’a pas vraiment l’habitude de voir dans les peintures pointillistes représentant des paysages et vues urbaines.

3. Camille Pissarro

Né en 1830, Camille Pissarro était le plus âgé des peintres pointillistes. D’origine danoise et française, il fut d’abord un peintre impressionniste reconnu avant de faire évoluer sa peinture vers le néo-impressionnisme. Durant sa jeunesse, il étudia la peinture auprès de Gustave Courbet et Jean-Baptiste-Camille Corot. Plus tard, il travailla avec Georges Seurat et Paul Signac et adopta leurs techniques pointillistes. Considéré comme un père par les peintres néo-impressionnistes, il fut le seul à être exposé à chacune des expositions néo-impressionnistes organisées entre 1874 et 1886.

4. Henri-Edmond Cross

Né à Douai sous le nom d’Henri-Edmond-Joseph Delacroix, l’artiste changea son nom pour Henri-Edmond Cross lorsqu’il emménagea à Paris en 1881. Il souhaitait ainsi se différencier du peintre Eugène Delacroix, déjà reconnu à l’époque. Henri-Edmond Cross étudia lui aussi à l’école des Beaux-Arts de Paris.

Au début de sa carrière, il s’intéressa au naturalisme, mais en 1891, il rencontra les peintres néo-impressionnistes qui devinrent pour lui des amis mais aussi une source d’inspiration. Il adopta alors le style pointilliste. Aujourd’hui, il est surtout connu pour ses peintures de paysages dans le style néo-impressionniste. Mais il adopta aussi bien d’autres techniques au cours de sa carrière, notamment la lithographie et la peinture à l’aquarelle.

Au tournant du XXème siècle, le peintre quitta Paris pour s’installer en Provence, où les paysages l’inspiraient par leurs couleurs et leur lumière. Il peignit ainsi des paysages d’Antibes, d’Hyères ou encore de Cagnes et il voyagea également à Venise. Parmi ses œuvres les plus connues, on retient La Seine devant le Trocadéro, Rio San Trovaso, Venise ou encore Les îles d’Or (Les îles d’Hyères, Var).

5. Georges Lemmen

Né en Belgique, Georges Lemmen fit partie dès 1888 du Groupe des XX fondé à Bruxelles. Grâce à cela, il put rencontrer les artistes pointillistes français, notamment Georges Seurat, qui eurent une immense influence sur son travail. Il fut également inspiré par les travaux d’Edgar Degas et d’Henri de Toulouse-Lautrec. Tout au long de sa carrière, il peignit de nombreux portraits et paysages néo-impressionnistes. Cependant, il était un artiste complet qui, au cours de sa vie, s’intéressa aussi à bien d’autres techniques artistiques, notamment la céramique, l’illustration pour la littérature et la réalisation d’affiches. L’un de ses tableaux les plus connus est La plage à Heist, peint en 1891 à l’huile sur un panneau de bois. Aujourd’hui, cette toile est exposée au Musée d’Orsay.

6. Maximilien Luce

Né en 1858 à Paris, Maximilien Luce s’intéressa d’abord, comme beaucoup de ses pairs, à la peinture impressionniste avant de se tourner vers le néo-impressionnisme. Dès l’âge de 14 ans, il devint apprenti graveur sur bois auprès du maître artisan Henri-Théophile Hildebrand. En parallèle, il étudia également le dessin et la peinture. Il se rendit compte bien vite qu’avec le développement d’autres moyens d’impression modernes comme la photographie, on délaissait de plus en plus la gravure sur bois. L’artiste se tourna donc vers la peinture impressionniste, puis vers le néo-impressionnisme. Il partageait avec les artistes pointillistes une même vision de l’économie et de la politique. Aujourd’hui, on retient ses peintures mais aussi son engagement politique : activiste anarchiste, Maximilien Luce produisit, entre autres, des illustrations pour la presse socialiste. A la fin de sa carrière, il se désintéressa de la politique et se détourna du pointillisme, revenant à un style impressionniste.

Son style pointilliste est reconnaissable par des couleurs souvent froides ou sombres. Au cours de sa vie, il peignit beaucoup de vues de Paris, notamment la Cathédrale de Notre-Dame ou les rues de la capitale, mais aussi plusieurs toiles plus engagées telles que son œuvre intitulée Une rue de Paris en mai 1871, qui se réfère à la « Semaine Sanglante » de la Commune de Paris durant la guerre civile de 1870.

7. Charles Angrand

Né en 1854, Charles Angrand étudia à l’école municipale des Beaux-Arts de Rouen, puis emménagea à Paris. Là-bas, il fit la rencontre de Paul Signac et de Georges Seurat. Ce dernier devint par la suite un très bon ami mais aussi un admirateur de son travail. A Paris, Charles Angrand s’intéressa aux théories scientifiques des couleurs et adopta la technique du pointillisme. Cependant, après le décès de Georges Seurat, il abandonna complètement son style pointilliste, préférant produire des dessins en monochrome. Aujourd’hui, ses tableaux néo-impressionnistes sont exposés dans le monde entier, du Musée d’Orsay de Paris à l’Art Institute de Chicago, en passant par le Museum of Fine Arts de Boston.

Son Œuvre pointilliste comprend des peintures d’architecture rouennaise (Le Pont de pierre, 1881), des scènes urbaines (Couple dans la rue, 1887) mais aussi beaucoup de paysages ruraux (Les moissonneurs, 1892).