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Qu’est-ce que le street art ?

Né comme un art contestataire puis déclaré illégal, le street art brille pourtant aujourd’hui sur la scène du marché de l’art. Souvent confondu avec l’art du tag ou du graffiti, le street art y est bel et bien apparenté mais il est une discipline artistique à part entière, qui possède ses propres outils, ses propres techniques et ses propres artistes pionniers.

 I – Qu’est-ce que le street art ?

1. Attention aux abus de langage !

La définition du street art fait souvent l’objet d’un abus de langage qui vient directement de la traduction littérale de l’anglais au français. En effet, « street art » serait littéralement traduit en français par le terme « art de la rue » ou « art urbain ». De ce fait, on englobe souvent dans le terme « street art » toutes les formes existantes d’art qui prennent naissance dans la rue, à l’intérieur de l’espace que l’on qualifie de « public » : un mur, un banc, un lampadaire, un panneau de signalisation, un portail…

Ainsi, un tag ou un graffiti seront considérés comme du street art, alors qu’en réalité, il n’en est rien. Le tag, le graffiti et le street art sont trois courants artistiques bien distincts, que l’on peut en revanche rassembler dans le terme générique d’« arts urbains ».

2. Tag, graffiti, street art : quelle différence ?

Le tag est la forme d’art urbain que vous verrez le plus couramment. Il s’agit d’une signature, la plupart du temps réalisée en un seul trait à l’aide d’une bombe de peinture aérosol. Le tag ne s’adresse pas au grand public, mais aux initiés. Ses lettres sont souvent illisibles et de ce fait, le spectateur non-initié y voit un mot tracé à la va-vite, alors qu’en réalité, l’auteur du tag a souvent mis du soin à mettre au point sa signature. Le tag peut servir à signer une œuvre d’art comme un graffiti, mais il peut aussi être dessiné seul. Il peut être un prénom, un surnom ou encore un mot.

Le graffiti est également un moyen pour l’auteur de laisser son nom ou sa marque sur les murs publics mais il est beaucoup plus travaillé que le tag. En effet, là où le tag est tracé d’un seul trait, avec une seule couleur, le graffiti fait jouer les couleurs, les formes, les volumes et les tailles. En ce sens, il s’apparente plutôt à l’art du lettrage, au même titre que la calligraphie, par exemple. Il est surtout réalisé à l’aide d’une bombe de peinture aérosol, de peinture appliquée au pinceau ou au rouleau ou à la craie. Le graffiti parle à plus de spectateurs, initiés ou non, puisque l’intention de l’auteur y est plus visible que dans le tag. Cependant, il reste tout de même très codifié et apprécié surtout par les initiés.

Techniquement, le street art regroupe toutes les disciplines de l’art urbain qui ne sont ni du tag, ni du graffiti. Ainsi, l’artiste américain John Fekner donne la définition suivante du street art : « Tout art né dans la rue qui n’est pas du graffiti ».

3. Le street art, un art grand public

Le terme « street art » pris comme un concept artistique est né aux alentours de 2010, au moment de la sortie du film « Faites le mur ! » réalisé et produit par l’artiste Banksy. Dans ce film, l’artiste dénonçait la médiatisation autour du street art et la commercialisation d’un art qui au départ, se voulait tout sauf populaire.

Et pourtant, le street art est bien cela aujourd’hui : un art ouvert et accessible au grand public. C’est d’ailleurs le principal point qui le distingue du graffiti.

En effet, le graffiti est fait par les graffeurs pour les graffeurs. C’est un art communautaire qui s’adresse aux initiés, avec une série de codes connus uniquement par les initiés : c’est pour cette raison qu’il est si difficile pour les non-initiés d’accrocher totalement à cette forme d’art. Le graffiti est considéré par la loi comme illégal, les graffeurs agissent donc dans une démarche de rébellion. Ils se considèrent comme auteurs de vandalisme, c’est d’ailleurs pour cette raison que leur signature est si peu lisible pour le grand public. En revanche, au sein d’une communauté de graffeurs, chaque auteur reconnaît les autres. Il y a une forme de compétition au sein de chaque communauté de graffeurs : celui qui sera le plus visible dans la rue, sans forcément de visée esthétique ou de démarche artistique réfléchie, sera considéré comme le meilleur graffeur.

Le street art n’obéit pas à des règles aussi strictes. Il n’y a pas cette idée de communauté de niche : le street art est accessible à tout le monde, que ce soit en tant qu’artiste ou en tant que spectateur. Le street art est né après le tag et le graffiti mais il s’en est fortement inspiré. Cependant, les graffeurs agissent dans l’illégalité, dans des fins de vandalisme et de rébellion, tandis que les artistes de street art agissent dans une démarche artistique et dans une visée esthétique.

En revanche, le street art a beau être ouvert au grand public, il n’est pas systématiquement un art qui cherche à plaire à tout le monde. En effet, beaucoup d’artistes de street art reprennent les codes du graffiti en cherchant, par leurs peintures, à provoquer l’opinion publique. D’ailleurs, le street art est interdit par la loi dans certains pays et l’artiste peut encourir une forte amende ou bien la prison. Cependant, beaucoup d’artistes de street art, comme dans le tag et le graffiti, sont motivés par l’interdiction.

En outre, le fait de peindre dans les lieux publics et dans la rue rend le street art beaucoup plus visible que les autres formes d’art. Certains artistes en profitent pour exprimer, à travers leur art, un engagement : politique, écologique, sociétal… Mais cet engagement n’est pas systématique : contrairement à ce que l’on entend (trop) souvent dire, un artiste n’a pas besoin d’être engagé pour produire du street art !

Bien qu’il soit souvent considéré comme une forme dérivée du tag et du graffiti, le street art est un courant artistique à part entière. Ses inspirations sont infinies : de la bande-dessinée au pop-art, en passant par le cinéma, la publicité, l’art abstrait ou les illusions d’optique, les artistes de street art peuvent reprendre n’importe quel courant et n’importe quelle discipline artistique pour créer leur œuvre.

En résumé, il est indispensable de ne plus confondre street art et graffiti. Les graffeurs forment une communauté volontairement fermée aux non-initiés et ils ne souhaitent en aucun cas être associé au street art. Le contraire est également vrai : le street art se veut ouvert au public et accessible à tous. Il prend plusieurs formes et ses motivations sont multiples. Les artistes de street art ne souhaitent en aucun cas être « réduits » à l’art de niche qu’est le graffiti.

II – Les différentes techniques et outils du street art

En street art, les outils principalement utilisés pour réaliser une œuvre sont la bombe aérosol, la peinture, le pochoir et l’affiche. Mais il existe encore bien d’autres outils puisque le street art s’est énormément diversifié avec le temps et qu’aujourd’hui, il se décline en une grande variété de techniques artistiques.

Petit tour d’horizon des techniques de street art les plus utilisées à travers le monde, en-dehors des traditionnelles peintures et bombes aérosol.

1. Le pochoir

La technique du pochoir est apparue dans le début des années 1980, notamment à Paris. Des artistes comme Banksy ou les Français Blek le Rat, Jef Aerosol et EZK ont adopté le pochoir pour se démarquer des autres artistes, qui réalisaient des graffitis. Cette technique leur a permis d’inventer leur propre style et de le rendre populaire : le public aimait la précision apportée par la technique du pochoir, qui permettait de réaliser du figuratif et de faire passer des messages forts.

Cette technique consiste à découper sur un support rigide (du carton ou encore une plaque de plastique, de bois ou de métal) une figure, un dessin ou une inscription. Ensuite, l’artiste pose le pochoir contre le mur et applique de la peinture par-dessus à l’aide d’un rouleau ou d’une bombe aérosol. Lorsqu’il retire le pochoir, le dessin reste sur le mur et il ne reste plus à l’artiste qu’à apposer sa signature.

La technique du pochoir possède plusieurs avantages : d’abord, une fois que l’artiste a obtenu son pochoir, il peut reproduire son œuvre telle quelle plusieurs fois, à différents endroits. Ensuite, le dessin est réalisé très rapidement et très facilement grâce au pochoir. Enfin, le pochoir est léger et peu encombrant : il se transporte facilement d’une rue à une autre.

2. L’art du sticker

Comme son nom l’indique, l’art du sticker est une technique qui utilise des autocollants pour réaliser une œuvre d’art ou faire passer un message engagé. Ces autocollants peuvent représenter un dessin à visée esthétique, caricaturale ou satirique, ou bien un logo, une marque ou un message. La pose de stickers dans l’espace public fut utilisée pour la première fois par des militants politiques d’extrême-gauche. Aujourd’hui, les artistes de street art se sont réappropriés cette technique mais beaucoup l’utilisent encore pour faire passer un message social ou diffuser une opinion politique.

L’art du sticker possède l’avantage indéniable d’être très facilement réalisable, rapidement et sans être vu. En effet, cette pratique est illégale puisqu’elle est considérée comme de l’« affichage sauvage ». L’autre avantage du sticker est qu’il est, comme le pochoir, facilement transportable et reproductible à l’infini. L’artiste pourra donc coller son œuvre à plusieurs endroits de la ville et la rendre ainsi beaucoup plus visible. Enfin, un autre avantage du sticker est qu’il abîme peu la surface sur laquelle il a été posé, contrairement à la bombe aérosol et à la peinture, qui sont plus difficile à retirer et peuvent détériorer le support public utilisé.

3. L’art de l’affiche

La technique de l’affiche consiste à coller des affiches dans la rue à l’aide de colle, sur un support en papier, en carton ou en plastique. Ces affiches sont la plupart du temps réalisées à la main ou bien imprimées en sérigraphie. Les artistes utilisent des supports assez épais afin d’éviter qu’ils ne se détruisent trop vite, lorsqu’ils sont humidifiés par la colle ou bien exposés aux aléas de la météo. Mais certains artistes choisissent volontairement de créer des œuvres à caractère très éphémère en utilisant des supports plus fragiles comme du papier journal. En France, l’art de l’affiche est interdite : elle est considéré par la loi comme une infraction pénale.

4. Le Tape art

Apparu aux Etats-Unis en 1989, la technique du Tape art fut pour la première fois utilisée par l’artiste ukrainien Mark Khaisman alors qu’il venait d’emménager sur le continent. Mais c’est le hollandais Max Zorn qui popularisa cette technique grâce à ses portraits réalisés sur des lampadaires à l’aide de scotch. Effectivement, le Tape art est comme son nom l’indique une technique qui consiste à utiliser du ruban adhésif pour créer une œuvre d’art sur un mur ou du mobilier urbain. Il existe deux types de Tape art.

Le « brown tape art » utilise le ruban adhésif brun que l’on retrouve dans le secteur de l’emballage. Grâce à la superposition des couches, l’artiste donne vie à son œuvre par le jeu des nuances et des teintes.

Le « duct tape art » utilise du ruban adhésif toilé de couleur grise ou noir, traditionnellement utilisé dans la maçonnerie. Facilement maniable, fortement adhésif et imperméable, ce matériau est parfait pour une utilisation en extérieur : il n’est donc pas étonnant que les artistes de street art aient songé à le reprendre.

5. Le LED art

Les artistes pratiquant le LED art utilisent des diodes électroluminescentes (LED) pour réaliser une œuvre d’art lumineuse et donc plus visible de loin. Le LED art peut être une peinture, une installation de rue ou encore un affichage LED. Le LED art est la majorité du temps une œuvre temporaire. Cette technique fut inventée en 2006 à New York par le collectif d’artistes Graffiti Research Lab et elle possède de nombreux avantages. D’abord, les diodes électroluminescentes ne coûtent pas cher. Ensuite, le caractère lumineux de l’œuvre permet d’attirer plus facilement l’attention des passants, mais aussi d’ajouter caractère et originalité à une œuvre pour qu’elle ait un meilleur impact.

6. Les installations de rue

Plus récent, l’installation de rue est une œuvre en trois dimensions qui ne nécessite pas de support. Elle est réalisée dans l’espace public : dans une rue, sur une place… L’installation de rue s’apparente à la sculpture : l’artiste agit dans le but de mettre en scène l’espace urbain et faire intervenir le public. L’un des premiers artistes à se faire connaître avec ses installations de rue fut l’artiste américain Mark Jenkins. Ses personnages au comportement parfois dérangeant ont fait réfléchir les habitants des grandes villes du monde entier.

7. Les projections vidéo

Plus récemment, les artistes d’avant-garde ont commencé à utiliser en street art la technique du mapping vidéo, qui consiste à projeter de la lumière ou des images vidéo sur un mur ou n’importe quelle structure en relief présente dans la rue. Essentiellement nocturne et surtout éphémère, cette technique a l’avantage de ne pas détériorer son support. L’œuvre peut être statique ou mouvante. L’artiste français Julien Nonnon est l’un des artistes de street art les plus connus dans la technique du vidéo mapping.

8. La mosaïque

Certains artistes de street art utilisent l’art de la mosaïque. La mosaïque est un matériau conçu pour l’extérieur, il est donc résistant aux aléas de la météo et aux intempéries, ce qui le rend idéal pour le street art. L’artiste le plus connu dans cette technique est sans doute Invader, qui réalise du pixel art sur les murs des villes du monde entier grâce à la mosaïque. Son style est facilement reconnaissable puisque la plupart de ses œuvres sont directement inspirées de jeux vidéo.

9. Le tricot urbain

Appelé « yarn bombing » en anglais, le tricot urbain consiste à recouvrir du mobilier urbain d’une création faite à partir de fil : tricot, tissage, crochet, tapisserie etc. Ainsi, les artistes réalisent du tricot urbain sur des lampadaires, des bancs publics, des ponts, des sculptures publiques ou encore des barrières, portails et troncs d’arbres. La démarche des artistes est d’égayer, grâce à des couleurs et des motifs joyeux, le quotidien des passants qui empruntent chaque jour le même trajet. Le tricot urbain est une manière artistique d’habiller du mobilier urbain pour le personnaliser mais aussi surprendre et amuser le spectateur. Par exemple, si vous voyez un tronc d’arbre habillé d’un pull, pas de doutes : c’est bien du « yarn bombing » ! Certaines œuvres de tricot urbain sont commandées par la ville mais d’autres sont réalisées à l’initiative de l’artiste, même si c’est illégal dans un grand nombre de pays.

III – Histoire du street art

1. Les origines du street art

Si l’art pariétal a toujours existé, comme en témoignent les peintures rupestres, hiéroglyphes et pétroglyphes, ce n’est qu’au XIXème siècle que les arts graphiques commencèrent à s’inviter dans la rue (à savoir, l’espace public, la voie publique et le mobilier urbain). A cette époque, on commença à imprimer des affiches, majoritairement publicitaires, que l’on collait sur les murs des villes. En France, la loi du 29 février 1881 sur la presse rendit légal le libre affichage. A partir de cette date, l’affichage se popularisa rapidement. Certaines affiches publicitaires, comme celles du Moulin Rouge à Paris, étaient de véritables œuvres d’art : par exemple, les peintres Toulouse-Lautrec et Pierre Bonnard furent chargés de peindre des affiches.

Mais à cette époque, on était encore loin du street art que l’on connaît aujourd’hui et qui ne se revendique absolument pas de la publicité ! Le street art comme art contestataire prend son origine dans les mouvements de revendications sociales, politiques et économiques. Ainsi, dès les années 1910, le Mexique puis la Russie virent fleurir sur leurs murs des peintures contestataires ou propagandistes. Les mouvements contestataires adoptèrent la rue comme terrain d’expression et c’est encore vrai aujourd’hui.

Cependant, les historiens s’accordent à dire que le street art tel qu’on le connaît est né aux Etats-Unis dans les années 1960, plus précisément à Philadelphie. Sans doute inspiré par la capacité d’être facilement visible par tous de l’art publicitaire et des messages contestataires, l’artiste Cornbread décida de déclarer son amour à une certaine Cynthia en recouvrant les murs de la ville de l’inscription : « Cornbread loves Cynthia ». Au même moment, un autre artiste se faisant appeler Cool Earl pratiquait lui aussi le « graffiti writing » à Philadelphie. Peu à peu, de plus en plus d’artistes de Philadelphie se laissèrent tenter par cette pratique et à la fin des années 1960, elle gagna la ville de New York.

Dans les années 1970, les murs de la ville de New York étaient saturés par la publicité. Le réseau de transports en commun se développait rapidement et de nouveaux bâtiments étaient construits en masse, donnant aux graffeurs de plus en plus d’espace pour s’exprimer. Au même moment furent commercialisées les bombes de peinture aérosol, destinées à peindre la carrosserie des véhicules. Mais pour les graffeurs, c’était surtout un outil facilement transportable et dont l’utilisation était aussi simple que rapide. Les premiers graffeurs à New York agissaient dans le but de « vandaliser » l’espace public, que ce soit les murs de la ville ou les vitres et parois des métros. Parmi les graffeurs new-yorkais les plus connus à cette époque, on retrouve par exemple Taki 183, Blade One, Quik, Phase 2 ou encore Futura 2000.

En Europe, le street art apparut également sous ses premières formes dans les années 1960. A Berlin, le Mur devint un terrain d’expression infini, que ce soit pour protester, pour laisser une trace de son passage ou pour exprimer son talent artistique. En France, les premiers exemples de street art furent les silhouettes tracées à la bombe au Trou des Halles de Paris par l’artiste Gérard Zlotykamien (1963) et les affiches réalisées au pochoir par Ernest Pignon-Ernest pour protester contre les missiles nucléaires (1966). Ces deux initiatives furent prises en toute illégalité, dans une démarche rebelle et contestataire.

C’est dans les années 1980 que le street art prit véritablement son envol en France, avec des artistes aujourd’hui mondialement célèbres comme Blek le Rat ou Jérôme Mesnager.

A cette époque, le street art se diversifia pour commencer à adopter des formes inédites, suivant de nouvelles techniques. Aux Etats-Unis mais aussi en Europe, les artistes commencèrent à adopter les techniques du pochoir, du sticker, de l’affiche et, plus tard, des installations de rue et des projections vidéo. Au fil du temps, les œuvres devinrent également de plus en plus pérennes, grâce à l’adoption de nouveaux outils et de nouveaux supports de meilleure qualité.

2. De l’interdiction légale du street art…

En 1980, l’histoire du street art connut un tournant décisif puisque la ville de New York décida d’interdire les graffitis et tous autres types d’art public dans les rues. Les amendes infligées aux graffeurs étaient de plus en plus élevées et ceux-ci durent donc trouver de nouveaux moyens d’exercer leur art dans le secret, par exemple en choisissant soigneusement des endroits peu fréquentés ou peu contrôlés. Cette interdiction légale eut cependant trois conséquences positives sur l’évolution du street art.

D’abord, de nouvelles techniques se développèrent et devinrent extrêmement populaires auprès des artistes parce qu’elles permettaient de réaliser son œuvre discrètement, rapidement et sans se faire repérer par les autorités : par exemple, les techniques du pochoir ou du sticker présentaient cet avantage de taille.

Ensuite, l’interdiction légale du street art fut pour certains artistes une source de motivation qui les poussa à avoir encore plus envie d’exercer leur art et d’expérimenter. En effet, à cette époque encore, la grande majorité des artistes de street art se revendiquaient d’un certain mode de vie rebelle et contestataire : ils se considéraient comme des « vandales » dont la pratique s’opposait aux règles établies par la société. Pour ces artistes, agir à l’encontre des lois faisait justement parti du mode de vie qu’ils prônaient.

Enfin, l’interdiction d’exercer leur art dans les rues poussa des grands noms du street art new-yorkais, comme Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat, à ouvrir leurs propres galeries d’art pour pouvoir exposer leurs œuvres en toute légalité. C’est précisément cela qui permit par la suite de démocratiser le street art et d’en faire un art aujourd’hui « institutionnalisé » et accepté par les municipalités et les musées publics.

Au même moment où le street art devenait légalement interdit à New York, il connut un immense essor de l’autre côté de l’Atlantique. En France, le street art connut son apogée dans les années 1980 et 1990 : à Paris, des milliers de tags, graffiti et œuvres de street art envahirent les murs des rues, les bâtiments publics mais aussi les wagons des trains de la RATP et de la SNCF. Mais en 1994, une loi stipula que « le fait de tracer des inscriptions, des signes ou des dessins, sans autorisation préalable, sur les façades, les véhicules, les voies publiques ou le mobilier urbain » serait puni d’une amende si elle avait occasionné un « dommage léger », et d’une peine d’emprisonnement avec amende si elle avait occasionné la dégradation, la détérioration ou la destruction du support.

En 2002, les peines encourues furent à nouveau renforcées par une modification de l’article L 322-1 du code pénal. En 2009, la SNCF et la RATP saisirent la justice afin de porter plainte contre près de 56 graffeurs. Les deux sociétés de transport reportèrent des dégradations graves et réclamèrent 1,8 millions d’euros de dommages et intérêts, ainsi que des peines d’emprisonnement. La Cour d’appel décida finalement de classifier les dégradations comme « légères », de diviser les dommages et intérêts demandés par dix et de remplacer les peines d’emprisonnement par du sursis allant de 3 à 14 mois.

En 2014 également, la RATP intenta un procès contre l’artiste franco-suisse M. CHAT, qui avait peint ses célèbres portraits de chats sur un panneau public de la Gare du Nord à Paris. L’artiste écopa de trois mois d’emprisonnement et une amende de 500€.

Malgré ces deux procès extrêmement médiatisés, et beaucoup d’autres dont on entendit moins parler, les artistes n’ont pas pour autant arrêté d’exercer leur art dans les rues, allant à l’encontre des lois et faisant fi des peines qu’ils pouvaient encourir.

La France ne fut pas le seul pays européen qui interdit le street art alors qu’il était en pleine apogée. Barcelone, ville incontournable du street art, prononça son interdiction légale en 2006 : désormais, tout artiste exerçant dans la rue sans une autorisation préalable de la municipalité encoure une amende allant jusqu’à 3000€ ! Une fois de plus, cette loi n’arrêta pas les artistes de street art.

3. …à sa reconnaissance sur le marché de l’art

Puisque le street art avait été interdit un peu partout dans le monde, les artistes décidèrent de le déplacer de la rue aux galeries d’art, afin de bénéficier d’un public en toute légalité. De New York à Berlin, en passant par Londres, Barcelone et Paris, le street art se fit ainsi connaître auprès des collectionneurs d’art.

Si cette initiative permit au street art de faire son entrée sur le marché de l’art, elle le transforma aussi en une discipline artistique institutionnalisée et cela était loin de plaire à certains artistes qui y voyaient une dénaturation de l’essence même du street art.

Désormais reconnu sur le marché de l’art, le street art fut peu à peu accepté par les institutions : les municipalités aménagent maintenant sur leurs murs des espaces spécifiquement réservés au street art. Elles passent commande auprès d’artistes qui peuvent donc à présent exercer leur art dans la rue en toute légalité. La SNCF et la RATP ne poursuivent plus les auteurs des graffitis et fresques peintes sur leurs wagons et surtout, le street art s’invite aussi dans les musées !

En 2016, le Musée ART42 entièrement consacré au street art ouvrit ses portes à Paris. En octobre 2018, la Fédération de l’art urbain fut créée en France avec l’approbation et l’aide du ministère de la culture.

Dans les salles de ventes aux enchères, le street art rapporte aujourd’hui des milliards de dollars. En 2019, Jean-Michel Basquiat a permis à lui seul de rapporter 93,8 millions de dollars tandis que l’artiste new-yorkais KAWS a lui permis de rapporter 90,3 millions de dollars. Parmi les artistes les plus cotés sur le marché du street art, on retrouve également Banksy et Keith Haring, qui en 2019 ont rapporté 25 millions de dollars chacun dans les salles de ventes aux enchères. Les grandes maisons de vente aux enchères comme Sotheby’s ou Christie’s s’arrachent des œuvres de street art qui valent des millions : ainsi, l’œuvre de Banksy intitulée « Game Changer » s’est vendue à près de 20 millions d’euros chez Christie’s en 2020 !

IV – Les artistes de street art les plus reconnus

1. Banksy

Banksy est l’un des premiers noms qui viennent à l’esprit quand on parle de street art. Malgré sa célébrité, cet artiste a jusqu’à présent réussi à garder son identité secrète. On suppose qu’il est britannique et originaire de la ville de Bristol en Angleterre et l’on suppose que son véritable nom est Robert (ou Robin) Banks. Cependant, ce ne sont que des suppositions et à l’heure qu’il est, nous ne savons toujours pas qui est Banksy.

Pourtant, ses œuvres sont connues dans le monde entier ! Elles se démarquent par leur caractère politique ou social : Banksy est effectivement un artiste engagé qui aime prendre parti ou défendre une cause à travers son art. Ainsi, l’artiste a dénoncé les violences faites aux Palestiniens à Gaza et Jérusalem, mais aussi l’homophobie, la société de consommation et les guerres. L’une de ses œuvres les plus fortes est sans doute « Napalm », qui représente une petite fille vietnamienne irradiée au napalm durant la Guerre du Vietnam, tenant par la main Mickey Mouse et Ronald McDonald, les deux symboles de la société de consommation et du capitalisme américain. Banksy réalise ses œuvres principalement au pochoir et à la peinture.

Napalm, Banksy, 1994
Napalm, Banksy, 1994

Outre le mystère qui entoure son identité et la profondeur de ses œuvres, Banksy doit également sa célébrité à son incroyable sens du marketing et son amour de la provocation. En 2004, il dispersa lors du Carnaval de Notting Hill de faux billets à l’effigie de Lady Di, sur lesquels l’inscription « Bank of England » avait été remplacée par « Banksy of England ». L’année suivante, il entra par effraction dans plusieurs musées du monde pour y exposer ses propres œuvres, qui furent d’ailleurs laissées plusieurs jours avant qu’on ne s’aperçoive qu’elles y avaient été placées sans autorisation. En 2018, lors de la vente aux enchères de « Girl With a Balloon », l’une de ses plus célèbres œuvres, chez Sotheby’s, il posta sur le web une vidéo le montrant en train de déchirer le tableau en le passant dans une déchiqueteuse. Il renomma ensuite l’œuvre « Love is in the bin ».

2. Jean-Michel Basquiat

La vie et la carrière de Jean-Michel Basquiat furent très courtes, mais encore aujourd’hui, il est l’un des artistes de street art les plus reconnus dans le monde. Né à Brooklyn en 1960, cet artiste d’origine portoricaine et haïtienne découvrit l’univers des graffeurs à l’âge de seize ans. Abandonnant ses études, il se consacra au graffiti, qu’il réalisait à Manhattan sous le pseudonyme « SAMO ». Au cours des années 1970, il rencontra Andy Warhol qui le prit sous son aile : il devint ainsi l’un des figures artistiques emblématiques de l’East Village à New York.

En 1981, un article élogieux parla de lui dans le magazine Artforum : Jean-Michel Basquiat devint alors une référence pour les galeristes et les marchands d’art, qui cherchaient à tout prix à exposer ou acheter ses œuvres. Mais lorsqu’Andy Warhol décéda en 1987, Jean-Michel Basquiat s’enfonça dans la drogue. Il fut retrouvé mort dans son appartement en 1988, probablement des suites d’une overdose.

Cela n’empêcha pas Jean-Michel Basquiat de devenir aujourd’hui l’un des artistes les plus cotés du marché de l’art. En 2017, l’une de ses œuvres se vendit 110,5 millions de dollars : un record !

3. Shepard Fairey

Né aux Etats-Unis en 1970, Shepard Fairey s’est fait connaître en 1989 lorsqu’il créa avec des amis un autocollant à l’effigie du lutteur français André Roussimoff indiquant : « André le Géant a une bande de potes, 7 pieds 4 pouces, 520 livres ». Cette blague destinée à la communauté des skateurs américains fut reprise ensuite dans tout l’est des Etats-Unis, puis dans d’autres pays du monde. Shepard Fairey commença alors à se faire un nom au sein de la contreculture hip-hop.

Le grand public le découvrit en 2008, grâce à son affiche représentant Barack Obama et intitulée « Hope ». Depuis, sa notoriété n’a cessé de s’accroître et il a été déclaré par l’Institut d’Art Contemporain de Boston « l’un des artistes de rue les plus influents aujourd’hui ». On retrouve aujourd’hui ses œuvres dans de nombreux musées du monde entier, de Los Angeles à Londres, en passant par New York et Washington.

4. Jef Aérosol

Né à Nantes en 1957, l’artiste Jean-François Perroy est aujourd’hui connu sous le pseudonyme de Jef Aérosol. Il fut l’un des premiers artistes de street art en France : dès 1982, il utilisait déjà la technique du pochoir pour peindre des personnalités comme Bob Dylan, John Lennon, Serge Gainsbourg ou encore Jimi Hendrix, mais aussi des personnages anonymes comme des musiciens de rue ou des enfants. Sur chacune de ses peintures, il apposait à côté de sa signature une flèche rouge désormais célèbre, dont on ne connaît cependant toujours pas la signification.

Au cours de sa carrière, l’artiste français a peint sur les murs des villes du monde entier, aux Etats-Unis, en Europe mais aussi en Asie et au Moyen-Orient. Il a également réalisé beaucoup de commandes publiques et fait l’objet de diverses expositions dans des musées et galeries français et internationaux.

Aujourd’hui, il est considéré comme l’un des pionniers du street art en France et comme l’un des artistes les plus influents depuis les années 1980.

5. Keith Haring

Les œuvres de l’artiste américain Keith Haring se distinguent par leur simplicité. Dans le but de rendre son art accessible au plus grand nombre, l’artiste s’est inspiré de la bande dessinée et du dessin animé pour prendre le parti de dessiner des formes simplifiées, avec des traits épais et beaucoup de couleurs.

Keith Haring étudia à l’Ecole des Arts Visuels de New-York. Durant ses études, il se déplaçait dans la ville pour laisser une trace de son passage sur les métros et panneaux d’affichage new-yorkais. Il acquit vite un grand succès aux Etats-Unis, qui se répercuta jusqu’en Europe. En 1986, le Musée du Checkpoint Charlie à Berlin lui proposa de peindre une portion du mur. Keith Haring y dessina ses célèbres personnages simplifiés, aux contours rouges sur un fond jaune. Malheureusement, cette portion du Mur du Berlin n’existe plus aujourd’hui.

Comme Banksy, Keith Haring s’est beaucoup engagé, à travers son art, dans les questions politiques et sociales de son époque. Il défendit notamment les droits des homosexuels et l’abolition de l’Apartheid.