egon schiele

Schiele : entre éclat et artiste maudit, fulgurance d’un talent inclassable

Artiste précoce, peintre de talent, Egon Schiele possédait un style unique que les historiens d’art ont encore aujourd’hui du mal à ranger dans un genre. Adolescent hypersensible, il a fait de ses angoisses et de son trop-plein constant d’émotion sa marque de fabrique, en peignant des tableaux très expressifs. Décédé alors qu’il était encore jeune, Egon Schiele a connu une reconnaissance éphémère de son vivant mais il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus artistes autrichiens les plus importants de son époque, aux côtés de son modèle et mentor Gustav Klimt.

I – La vie d’Egon Schiele

1. Enfance et vocation

Egon Schiele, de son nom complet Egon Leo Adolf Ludwig Schiele, est né le 12 juin 1890 à Tulln, petite ville d’Autriche située à environ trente kilomètres de Vienne. Ses deux parents, Adolf et Marie, étaient issus de familles travaillant dans le milieu ferroviaire. Le grand-père paternel d’Egon était ingénieur et il avait contribué à la construction de la ligne de chemin de fer reliant la ville de Prague à la Bavière, tandis que son grand-père maternel, Johann Soukup, avait lui aussi été un travailleur des chemins de fer. Aussi, l’un des oncles d’Egon était inspecteur des chemins de fer.

Cette implication de la famille Schiele dans le monde du chemin de fer eut plusieurs conséquences majeures sur l’enfance d’Egon. Premièrement, il fut élevé dans un milieu bourgeois puisque ses parents possédaient des actions à la Compagnie des chemins de fer de l’Etat autrichien. Deuxièmement, son père étant un employé de la fonction publique, cela lui garantissait une excellente stabilité d’emploi. La famille Schiele ne manqua jamais de rien. Ensuite, Egon Schiele commença très tôt à s’intéresser aux trains mais surtout aux croquis paternels de chemins de fer et d’architecture ferroviaire. Lui qui avait déjà montré de l’intérêt pour le dessin à l’âge de dix-huit mois passait des heures entières à dessiner des gares, des trains, des wagons et des passagers, avec une remarquable minutie.

Adolf et Marie avaient eu six enfants. Deux étaient décédés alors qu’ils n’étaient encore que des nourrissons. Une autre, prénomme Elvira, était décédée à l’âge de dix ans. Egon s’était retrouvé seul garçon de la fratrie avec une sœur plus âgée, Melanie, et une sœur plus jeune, Gertrude. Plus tard, on apprit que le père était atteint de syphilis et que les décès répétés des enfants Schiele étaient sans doute dus à cette maladie. Egon lui-même était de constitution fragile.

Puisqu’il était le seul garçon de la fratrie, son père avait placé en lui tous ses espoirs de voir l’un de ses enfants prendre le relai en tant qu’ingénieur ferroviaire, comme lui-même l’avait fait avec son propre père. Cependant, il se rendit compte bien vite qu’Egon avait une autre vocation, beaucoup moins souhaitable selon lui : le dessin.

Egon Schiele se désintéressa vite de l’école : les seules matières où il brillait étaient le dessin et la calligraphie. Il manquait les autres cours, échouait aux examens et accumulait du retard par rapport aux autres garçons de son âge. Désespéré par les multiples échecs scolaires de son fils, Adolf Schiele en vint même un jour à brûler ses carnets de dessin.

Cela n’empêcha pas Egon de rêver à une carrière d’artiste. Malgré tout, il était très proche de son père et le décès de celui-ci, alors qu’Egon n’avait que quinze ans, l’affecta profondément. Durant les années qui précédèrent sa mort, toute la famille avait vu la santé mentale et physique d’Adolf décliner à toute vitesse. Il parlait avec des interlocuteurs imaginaires et il était également en proie à des crises de colère. Lors d’une de ces crises, il jeta ses titres boursiers au feu. Il décéda en 1905 d’une paralysie qui s’était généralisée dans l’ensemble de son corps, touchant également son cerveau.

Egon fut dévasté par la mort de son père : plus tard, il qualifia cet événement de « grand drame de [sa] vie ». Mais ironiquement, c’est aussi ce drame qui lui permit enfin de réaliser son rêve, puisqu’il pouvait à présent envisager d’embrasser la carrière d’artiste que son père n’avait jamais soutenue.

2. Formation

La mort d’Adolf Schiele ne rapprocha pas Egon de sa mère Marie, bien au contraire. Celle-ci restait, selon lui, très distante. Et même si elle finit par accepter et soutenir ses ambitions de devenir artiste, Egon lui reprocha toujours de ne jamais s’être montrée suffisamment intéressée ou encourageante. En revanche, l’adolescent s’entendait très bien avec ses deux sœurs Melanie et Gertrude.

En lieu et place de ses parents, un autre adulte poussa le jeune Egon Schiele à travailler son art et à envisager d’intégrer une école spécialisée afin de devenir artiste. Il s’agissait du peintre Ludwig Karl Strauch, qui était son professeur de dessin au lycée. Celui-ci pense d’abord lui faire suivre une formation auprès d’un photographe professionnel viennois, puis il lui conseille de suivre les cours de l’Ecole des rts appliqués de Vienne. Cet établissement voit un immense talent chez Egon Schiele et lui propose d’envoyer un dossier d’inscription à l’Académie des Beaux-arts de Vienne.

A l’âge de seize ans, Egon Schiele fut admis à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, cela faisant de lui l’un des plus jeunes élèves à entrer au sein de ce prestigieux établissement scolaire.

Durant ses trois années aux Beaux-Arts, Schiele reçoit sans plaisir un enseignement strict et conservateur.

Egon Schiele étudia pendant trois ans à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. Si ces années lui permirent de beaucoup apprendre au niveau des outils, des techniques, des couleurs et des règles académiques du dessin, le jeune artiste fut néanmoins profondément déçu par son cursus aux Beaux-Arts de Vienne. L’enseignement était strict, laissait peu de place au modernisme dans le choix des sujets comme dans la manière de peindre.

Egon Schiele n’aimait pas non plus la vie à Vienne. Il était, de surcroît, pauvre. Rebelle, il montrait moins de motivation pour ses travaux d’école que pour les projets personnels qu’il peignait en-dehors des cours et dont les sujets étaient bien souvent provocateurs. Il n’avait d’ailleurs que des notes moyennes.

A la fin de son cursus, il ne venait à l’école que pour y trouver des modèles à peindre gratuitement, mais en-dehors de cela, il faisait le strict minimum pour ses cours. D’ailleurs, il obtint à ses examens de fin d’école des résultats plutôt médiocres par rapport à ce qu’il aurait pu obtenir s’il avait entièrement exploité son talent. Mais cela lui était bien égal : Egon Schiele était tout de même diplômé et il avait appris suffisamment de choses à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne pour lui permettre de suivre sa propre voie en tant qu’artiste peintre.

Alors qu’il était toujours étudiant, Egon Schiele découvrit les œuvres Gustav Klimt et le mouvement de la Sécession viennoise. Sur le modèle de la Sécession de Munich, ce mouvement se dressait contre l’art académique, cherchant à mettre en avant les toutes nouvelles formes d’art, comme l’impressionnisme et le postimpressionnisme. En 1908, le jeune artiste visita l’exposition internationale Kunstschau 1908 où étaient exposés seize tableaux de Klimt. Impressionné par son style, Egon Schiele s’en inspira dès 1909, ce qui lui permit finalement de trouver son propre style. Lui-même se surnommait « le Klimt d’argent ». Afin de marcher sur les traces de son modèle, il fonda son propre collectif d’artistes appelé « Neukunstgruppe » qui prônait l’idée que l’art nouveau n’existait pas, mais seulement les nouveaux artistes, qui étaient contraints de créer de nouvelles choses à partir de ce qui avait déjà été fait.

Plus tard, Egon Schiele participa à l’exposition Kunstschau 1909 aux côtés d’artistes célèbres comme René Matisse, Paul Gauguin ou Vincent Van Gogh. Bien que ses œuvres ne fussent pas vraiment remarquées durant l’exposition, cette expérience aura permis au jeune artiste de prendre confiance en lui. Dès la fin de l’année 1909, Egon Schiele disait qu’il s’était lui-même trouvé en tant qu’artiste et qu’il pouvait à présent se détacher de Klimt. « J’ai fait le tour de Klimt. Aujourd’hui je puis dire que je n’ai plus rien à voir avec lui ».

Cela n’empêcha pas Egon Schiele de vouer une admiration sans limite à Gustav Klimt et ce, jusqu’à la fin de sa vie. En 1910, il rencontra enfin son modèle et celui-ci devint son mentor. Il lui trouva des modèles, soutint son art et le présenta à quelques mécènes. Il fit également office pour Egon de nouvelle figure paternelle.

3. Difficile début de carrière

En s’éloignant de son modèle Gustav Klimt, Egon Schiele affirma son style qui, même s’il est difficile de le rattacher à un seul mouvement artistique, était très proche de l’expressionnisme. Il faisait alors beaucoup de dessins et d’aquarelle, mais il essayait surtout de travailler la peinture à l’huile. Encore très jeune, il avait déjà acquis de très solides bases techniques. Celles-ci lui ont permis d’exprimer avec justesse, dans ses œuvres, les sentiments contradictoires de l’adolescence, alors qu’il était lui-même encore en train de devenir un adulte.

Egon Schiele peignait de nombreux autoportraits, se montrant sous toutes les coutures, à tel point que certains disaient de lui qu’il était « narcissique » et « maniaque de sa propre personne ». Il peignait également beaucoup de nus, d’hommes comme de femmes, mais surtout de femmes. Ses très nombreux portraits de nus montraient des corps hermaphrodites, des corps de femmes dans toutes sortes de positions érotiques, parfois exhibant leurs parties intimes. Egon Schiele avait parfois avec ces femmes des relations qui allaient au-delà de celle de peintre et modèle. Provocateur et sans cesse à la recherche de nouvelles façons d’envisager la peinture de nus, Egon Schiele commença également à peindre des enfants, notamment des filles. Il répondit également à quelques commandes, mais certaines furent refusées tant sa représentation des corps dérangeait.

En 1910, son oncle maternel Leopold Czihaczek, devenu son tuteur après la mort de son père, arrêta de le soutenir financièrement. Egon Schiele avait hérité de son père une propension à dépenser l’argent trop vite : que ce soit pour des vêtements, pour des sorties et loisirs ou pour sa peinture, le jeune artiste dépensait plus qu’il ne gagnait et il fut très pauvre durant ces premières années de carrière. Lui qui souhaitait se tourner essentiellement vers la peinture à l’huile fut obligé de reprendre le dessin et l’aquarelle, deux techniques qu’il pouvait réaliser plus rapidement, puis vendre beaucoup plus facilement.

En avril 1911, Egon Schiele parvint cependant à faire organiser sa toute première exposition personnelle, au sein de la prestigieuse Galerie Miethke, l’un des plus importants centres de l’art moderne à Vienne. Malheureusement, le public ne fut pas au rendez-vous.

Egon Schiele songeait de plus en plus à quitter Vienne, une ville qu’il n’avait jamais réussi à aimer et dont il disait : « Tout est odieux ici. Tous les gens sont jaloux et faux ». Il déménagea alors à la campagne et commença à diversifier ses sujets, même s’il continuait à peindre des nus de femmes et d’enfants.

A Krumau, ville de naissance de sa propre mère, il trouva l’inspiration pour peindre des tableaux – qu’il appelait allégories – sur le thème de la maternité, parmi lesquels on retrouve notamment Femme enceinte et mort (peint en 1911, sans doute directement inspiré par sa propre mère) ou Mère aveugle (peint en 1914).

Durant cette période, il se mit également à la peinture de paysages. Curieusement, ces tableaux dégageaient systématiquement une ambiance angoissante alors que, pour la première fois depuis son entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, l’artiste était enfin heureux. Il avait quitté Vienne et vivait désormais à la campagne, au sein d’une maison charmante en bord de fleuve, aux côtés d’une femme de dix-sept ans dont il était amoureux : Wally Neuzil, qui aurait été également l’une des muses de Gustav Klimt. Dans ce nouvel environnement, Egon Schiele peignait de nombreux portraits de Wally mais aussi des nus d’enfants des quartiers voisins, qu’il faisait venir chez lui.

Egon Schiele commença bien vite à être mal considéré au sein du village. D’abord, lui qui était d’origine bourgeoise était à présent en couple avec une fille de famille pauvre et cette situation était extrêmement mal jugée. De plus, Egon et Wally n’allaient jamais à la messe et dans ce petit village où les rumeurs circulaient très vite, on se rendit bien vite compte que le peintre dessinait des enfants nus. Un jour, Egon fut surpris dans son jardin en train de dessiner une petite fille nue. Voyant venir le scandale, il prit les devants et déménagea avec Wally dans un autre village de la campagne autrichienne : Neulengbach.

Mais une fois de plus, les rumeurs à son sujet circulèrent vite au sein du village. En avril 2012, un nouveau scandale mena Egon Schiele jusqu’en prison.

Une jeune fille de treize ans se présenta un jour chez lui : elle avait fui de chez ses parents et voulait vivre avec Egon Schiele. Egon et Wally décidèrent de la garder chez eux pour la nuit et de la reconduire le lendemain matin à Vienne. Mais entre-temps, le père de la jeune fille avait déjà porté plainte pour enlèvement et viol. La police débarqua alors chez l’artiste et saisit 125 nus, dont beaucoup de sujets mineurs. Placé en détention durant trois semaines, Egon Schiele dut ensuite passer devant le tribunal : il était accusé d’enlèvement de mineure, d’incitation à la débauche et d’attentat à la pudeur et à la morale. Il encourait six mois de prison. Finalement, il n’écopa que de trois jours pour avoir produit des dessins érotiques qui auraient pu être vus par des mineurs.

Heureusement, Egon Schiele pouvait compter sur le soutien de ses amis et de Wally jusqu’à sa libération. Cependant, l’artiste fut profondément marqué par cet incident. Dès sa sortie de prison, il partit voyager puis déménagea à nouveau à Vienne dans l’espoir de donner à sa carrière un nouveau départ.

4. Reconnaissance

Après son retour à Vienne, Egon Schiele connut de plus en plus de succès en tant qu’artiste. Fortement ébranlé dans sa confiance en lui par le scandale du début 1912, l’artiste se mit à peindre des œuvres se moquant de l’ordre moral régissant la société autrichienne. Cette année, il peignit, entre autres, son très célèbre Cardinal et Nonne (Caresse), parodie du Baiser de Gustav Klimt dans laquelle il se moquait du catholicisme.

Cependant, il comprit vite que s’il voulait véritablement faire carrière, il devait prendre mieux en compte les exigences de son public. Bien que réticent à abandonner ce qui faisait son style pour se plier aux conventions de l’art, Egon Schiele consentit quand même à arrêter de dessiner des nus d’enfants et à édulcorer ses nus d’adultes. Durant cette période de prise de conscience, il se tourna également plus sérieusement vers la peinture d’allégories. Il mit également un peu de côté le dessin sur papier pour privilégier la peinture à l’huile, faisant ainsi évoluer son style.

Le scandale dans lequel l’artiste avait été impliqué à Neulengbach avait fait parler de lui à Vienne. Des galeristes et des collectionneurs étaient à présent curieux de le rencontrer. Egon Schiele exposa dans plusieurs villes allemandes, notamment Munich et Cologne, mais aussi à Paris, à Bruxelles et à Rome.

Lorsque la Première Guerre Mondiale éclata en 1914, il fut affecté à l’arrière du front, où il combattait de manière épisodique en raison de sa santé fragile. Il put donc continuer à peindre. Au début de la guerre, endetté, il s’initia à la technique de la pointe sèche, qu’il jugeait plus rentable, avant de s’en désintéresser et de retourner à la peinture et au dessin.

Fin 1914, Egon Schiele, qui commençait à renoncer à son esprit rebelle et à songer aux conventions sociales, entreprit de séduire Edith Harms, jeune fille de famille bourgeoise. Celle-ci devint sa femme en juin 1915. Dans le même temps, Egon Schiele tenta de convaincre Wally qu’il l’aimait toujours et s’était marié seulement pour obéir à l’ordre social. Il proposa à son ancienne amante de passer chaque été tous les deux mais celle-ci choisit de refuser sa proposition.

Egon et Edith n’eurent pas de voyage de noces digne de ce nom puisque le peintre fut appelé à combattre à Prague. Le début de leur mariage fut décevant pour le jeune homme, qui était jaloux et aurait souhaité que sa femme montre plus de dévotion à son égard. Durant les deux premières années de leur mariage, Egon Schiele doit jongler entre son statut de soldat (il fut entre-temps promu au grade de caporal) et son rôle de mari : il ne peignit qu’une vingtaine de tableau, dont des paysages, des nus et des portraits de guerre.

En 1917, Egon Schiele fut à nouveau affecté à Vienne et il recommença à peindre fréquemment. Cette année fut d’ailleurs l’une des plus productives de sa vie. Il dessinait des nus, qu’il n’essayait plus d’édulcorer, mais aussi des paysages, des portraits et des allégories. Il réalisait de moins en moins de portraits de sa femme Edith, qui était gênée lorsqu’elle devait poser. En revanche, Egon Schiele fit poser sa belle-sœur Adele, avec qui il eut également une relation.

La reconnaissance qu’il attendait arriva en mars 1918. Le peintre contribua à la 49ème exposition de la Sécession Viennoise à hauteur de 19 tableaux et 29 dessins. Une grande majorité de ses œuvres exposées dut vendue et un article élogieux paru à son sujet dans un journal international. A partir de ce moment-là, Egon Schiele reçut de très nombreuses commandes de portraits, d’illustrations et mêmes de décors pour le théâtre. Il gagna énormément d’argent qui lui permit de commencer sa propre collection d’art mais aussi de quitter son ancien atelier pour un nouveau, plus neuf et plus spacieux.

En avril, Edith tomba enceinte. Mais quelques mois plus tard, un événement tragique vint frapper le foyer familial : Edith contracta la grippe espagnole qui l’emporta le 28 octobre 1918. Lui aussi contaminé, Egon Schiele décéda trois jours plus tard, apprenant juste avant de s’éteindre que la guerre était finie. Il n’avait que 28 ans.

II – L’Œuvre d’Egon Schiele

Au total, Egon Schiele réalisa au cours de sa vie plus de 300 tableaux et 3000 dessins sur papier. Ses œuvres se distinguaient par leur introspection. Le peintre jouait avec les émotions en laissant paraître les plus belles comme les plus douloureuses, sans volonté d’idéaliser ses sentiments ou sa conception de la condition humaine. Bien qu’il cherchât également à être fidèle à la réalité, Egon Schiele tentait d’injecter beaucoup d’expression dans ses tableaux, que ce soit par les positions de ses modèles ou par leurs traits et leurs couleurs. Il mettait en avant des émotions plus que des détails.

1. Ses thèmes de prédilection

Au cours de sa vie, Egon Schiele peignit beaucoup de portraits et d’autoportraits. Il commença très jeune, demandant d’abord à sa famille de poser pour lui : ses sœurs, sa mère et même son oncle, devenu son tuteur après la mort de son père. Plus tard, il demanda également de poser à ses amis, des artistes, des critiques ou des collectionneurs qui louaient son talent. Fasciné, selon son très bon ami Arthur Roessler, par les marionnettes et les mimes, Egon Schiele donnait vie à ses modèles par une gestuelle très expressive, parfois ambigüe voire provocante.

Au début, il transposait ses propres sentiments, émotions et angoisses dans ses portraits. Mais plus tard, il apprit à se détacher de ses modèles et de retranscrire avec une extrême fidélité l’âme de ceux qui posaient pour lui.

Dans ses premiers portraits, Egon Schiele avait pris l’habitude de cadrer ses tableaux de manière extrêmement serrée, si bien qu’il ne laissait aucune place pour un fond ou des éléments de décor. Mais au fur et à mesure, il parvint à intégrer de mieux en mieux ses personnages dans l’espace, ajoutant une couleur ou des éléments de décors pour rendre le fond plus vivant.

Egon Schiele n’appréciait pas le dessin par nature. Puisqu’il ne souhaitait pas représenter l’exacte réalité dans ses tableaux, il préférait réaliser d’abord un dessin de ses modèles au crayon, puis reprendre le portrait plus tard en le coloriant de mémoire. C’est aussi cette technique qui lui permit de se détacher de la réalité en ajoutant de l’émotion dans ses portraits.

Egon Schiele peignait également énormément de nus. D’ailleurs beaucoup de ses portraits et autoportraits étaient des nus. Tout au long de sa carrière, le peintre ne cessa de choquer car il était loin de respecter les canons de l’Eglise qui imposait une certaine représentation des corps et surtout, la dissimulation des parties génitales. Qualifié de pornographe ou encore d’exhibitionniste, Egon Schiele peignait des corps maigres, où les os et les muscles étaient visibles sous la peau et il exposait les parties génitales de ses modèles, les représentant parfois dans des positions très ambigües. Il dessina également des couples de même sexe, nus, des images encore loin d’être acceptées par l’Eglise à cette époque.

Le peintre dessina aussi beaucoup de paysages, reconnaissables par leurs formes tortueuses et leurs couleurs sombres. Pour la plupart, ses peintures de paysages étaient réalisées de mémoire au retour de ses promenades dans la nature et représentaient des arbres effeuillés, aux couleurs de l’automne, ou des villages aux traits angoissants.

2. Son style unique

Au début de sa carrière, Egon Schiele se nourrit de diverses influences pour trouver ensuite son propre style, qui aujourd’hui ne ressemble à aucun autre. Fasciné par l’art nouveau et l’expressionnisme, il en rejeta cependant la tendance à vouloir rendre le sujet esthétique. Plutôt que de produire un tableau harmonieux ou beau, Egon Schiele voulait en faire le miroir de son hypersensibilité, de ses angoisses et de son âme d’écorché vif.

Dès le départ, Egon Schiele s’est voulu un artiste qui allait à l’encontre des tendances. Il ne voulait pas suivre de mode et il voulait encore moins peindre ce que le public attendait de lui. Pour cette raison, il ne souhaitait pas se laisser influencer par ses contemporains.

Cependant, lorsqu’il découvrir les œuvres de Gustav Klimt, Egon Schiele fut forcé de reconnaître sa fascination pour cet artiste. Il lui emprunta notamment la manière de composer ses tableaux, avant de décider en 1909 de prendre le contre-pied de tout ce qui caractérisait le style de Klimt. Ainsi, là où Klimt peignait des fonds surchargés, extrêmement décorés (notamment avec de l’or, qui lui forgea un style inimitable), Egon Schiele épurait ses fonds à l’extrême, présentant ses sujets dans un cadrage très resserré ou sur un fond blanc.

Toute sa vie, Egon Schiele travailla sur les mêmes thèmes que Gustav Klimt : la vie et la mort, l’érotisation du corps de la femme… Mais à l’opposé de son modèle, il abandonna vite l’influence de l’art nouveau et de l’art ornemental pour se tourner plutôt vers l’expressionnisme. Loin de vouloir représenter la réalité, il caricaturait ses corps à l’extrême afin d’en dégager des émotions fortes et du mouvement.

III – Quelques œuvres représentatives d’Egon Schiele

1. Autoportrait au gilet, debout, 1911

Egon Schiele a peint de nombreux autoportraits tout au long de sa carrière. S’il aimait se mettre en avant dans son œuvre, ce n’était pas tant par narcissisme que parce que la peinture était un moyen pour lui d’exorciser ses propres démons. Cet homme hypersensible avait souffert dès l’adolescence puisqu’il avait dû surmonter la maladie, puis la mort de son père et l’indifférence de sa mère. Ses autoportraits révélaient ses angoisses personnelles, qui l’ont accompagné toute sa vie. Il se peignait la plupart du temps nu, dans des poses révélatrices de son esprit tourmenté, voire torturé. Dans ces autoportraits transparaissait son propre mal-être intérieur et ces tableaux ne manquaient pas de mettre le spectateur mal à l’aise.

Autoportrait au gilet, debout est l’un des rares tableaux où Egon Schiele se représenta en costume, droit, un air de défi sur le visage. Le halo de lumière que l’on peut apercevoir derrière sa tête fait référence à l’auréole des saints, on peut ainsi penser que l’artiste a voulu se représenter en génie artistique. Cependant, il faisait dans cette œuvre tout de même allusion à la mort, l’un de ses thèmes de prédilection, à travers la légère teinte verte de sa peau, au niveau du visage mais aussi au niveau des mains. Cette couleur qui rappelle la mortalité de l’être humain s’oppose aux fleurs peintes derrières lui, au bas du tableau. Avec leurs couleurs vives, celles-ci sont symboles de vie.

2. Cardinal et Nonne (Caresse), 1912

En 1912, Egon Schiele réalisa l’un de ses tableaux les plus célèbres montrant un cardinal et une nonne à genoux l’un devant l’autre, en train de s’enlacer. Cette œuvre est une parodie du célèbre Baiser de Gustav Klimt, modèle et mentor d’Egon Schiele. Comme Gustav Klimt qui dans le Baiser s’était lui-même représenté aux côtés de sa compagne Emilie Flöge, Egon Schiele se serait lui-même représenté aux côtés de Wally. Ainsi, le tableau prend une dimension symbolique. Egon Schiele se voit comme un prêtre de l’art, accompagné par sa muse.

En-dehors de l’allusion au Baiser de Klimt, cette œuvre possède une autre dimension, satirique cette fois. En effet, en 1912, le peintre était ressorti profondément marqué du scandale qui lui avait valu la prison. Heurté dans sa confiance en lui-même en tant que personne et en tant qu’artiste, il était en colère contre la société autrichienne stricte et austère, héritée du catholicisme. D’humeur provocatrice, il peignit cette œuvre dans l’objectif de se moquer de l’Eglise et de la morale catholique. Pour cela, il représenta deux membres de la hiérarchie catholique, un cardinal et une nonne, en train de s’enlacer d’une manière qui dépasse toute morale catholique. Le titre du tableau est lui aussi évocateur. Egon Schiele a peint cette œuvre soit dans le but direct de choquer la morale catholique, soit pour dénoncer son hypocrisie. Quelle que soit son intention, il réussit en tout cas à faire parler de lui.

3. L’étreinte, 1917

Une grande partie de l’Œuvre d’Egon Schiele est consacrée à la peinture de nus. Comme dans ses autoportraits, l’artiste y exorcisait ses démons intérieurs en laissant une place extrêmement importante aux émotions. Plutôt que de représenter des corps idéalisés et de toute beauté comme le faisait par exemple Gustav Klimt dans ses portraits de femmes, Egon Schiele préférait montrer les corps humains avec tous leurs défauts, toute leur fragilité et toute leur humanité. Il peignait des corps imparfaits, torturés, où ses propres angoisses, ses propres peurs, sa détresse et son obsession pour la mort étaient visibles. Quitte à mettre son spectateur extrêmement mal à l’aise.

L’étreinte, tableau peint en 1917, fait partie de ces tableaux de nus qui dérangent au premier abord. On y voit deux corps nus enchevêtrés, celui de la femme allongée sur le dos et celui de l’homme allongé au-dessus d’elle. Les deux amants sont enlacés. Egon Schiele a resserré au maximum le cadre autour de ses deux personnages et la toile ne montre rien de plus que leurs corps et les couvertures sur lesquelles ils sont allongés. Ainsi, le tableau attire immédiatement l’attention du spectateur sur les deux corps nus.

Cette peinture souligne, comme très souvent chez Egon Schiele, le contraste entre la vie et la mort. Dans la position des corps, on devine le désir et l’énergie des deux personnages qui sont bel et bien vivants. Mais à travers la maigreur de l’homme, la saillance de ses muscles et de ses os ainsi que la teinte verdâtre de leurs peaux, on devine la fragilité de l’être humain et sa mortalité.

4. La Famille, 1918

La Famille fut la dernière œuvre peinte par Egon Schiele. Aujourd’hui, elle possède une dimension tragique puisque le peintre s’y est représenté aux côtés de sa future famille : sa femme Edith et leur enfant qui n’était pas encore né. Et pourtant, Edith est décédée peu après, emportant avec elle son futur bébé. La mère et le fils furent suivis, quelques jours plus tard seulement, de leur père. Egon Schiele n’aura jamais eu la chance de connaître la famille qu’il aura peinte juste avant sa mort.

Dans ce tableau, l’artiste a représenté le père et la mère nus, tandis que le bébé est emmailloté dans un linge. Lui-même apparaît comme protecteur, dans le rôle du père de famille, tandis que sa femme apparaît comme fatiguée, le regard dans le vague, le corps encore marqué par la grossesse. Logiquement, Egon Schiele a représenté sa famille telle qu’elle l’aurait été peu de temps après la naissance de l’enfant.