Autoportrait de Vivian Maier

Vivian Maier : le mystère d’une photographe anonyme devenue une star iconique

Vivian Maier est aujourd’hui l’une des plus grandes photographes de rue américaine. Et pourtant, elle était complètement anonyme de son vivant ! Cette femme originaire de France mais née à New York exerça la profession de gouvernante pour enfants tout au long de sa vie. Elle pratiquait la photographie à titre amateur et ne développa qu’une infime proportion de ses négatifs. Découverte en 2008, plusieurs mois avant son décès, Vivian Maier fut immédiatement propulsée au titre de photographe exceptionnelle, aux côtés de Robert Doisneau ou Robert Frank. Très secrète, parlant très peu de sa vie, Vivian Maier a laissé derrière elle une immense part de mystère qui fascine l’opinion publique.

I – La vie de Vivian Maier

De son vivant, Vivian Maier était une parfaite inconnue. Sa biographie fut reconstituée après la découverte posthume de son travail, grâce à de nombreux documents retrouvés ainsi que des témoignages de personnes qui l’avaient connue.

1. Son enfance

Vivian Maier est née le 1er février 1926 à New York.

Sa mère, Marie Jaussaud, était française. Née dans la petite commune de Saint-Julien-en-Champsaur dans les Alpes, elle emménagea aux Etats-Unis durant son adolescence. Elle y rejoignit de la famille qui avait déjà émigré avant elle. Là-bas, elle rencontra Charles Maier, un américain d’origine autrichienne qui travaillait dans une droguerie de New York. Elle l’épousa, obtint la nationalité américaine et eut avec lui deux enfants : Charles, né en 1920, et Vivian. En 1929, le couple se sépara, laissant le frère à ses grands-parents paternels et la sœur à sa mère.

Après la séparation, Marie Maier partit vivre chez son amie Jeanne Bertrand. Elle aussi était une Française originaire des Hautes-Alpes et résidant à New York. Mais surtout, elle était une photographe de renom. En 1902, elle avait fait la première page du Boston Globe, qui l’avait décrite comme « l’une des meilleures photographes du Connecticut ». C’est elle qui initia Marie Maier et la jeune Vivian à la photographie.

Vers 1932 ou 1933, alors que Vivian Maier était âgée de six ans, sa mère rentra en France en compagnie de Jeanne Bertrand. La petite fille passa alors plusieurs années heureuses dans la région du Champsaur, où elle apprit à parler français. Sa mère Marie immortalisa cette période de sa vie par de nombreuses photographies.

Selon les témoignages recueillis par ceux qui l’ont connue durant ce séjour français, Vivian Maier était une petite fille modèle. Toujours très bien habillée, elle se distinguait des autres enfants par ses vêtements de couleur quel que soit le jour de la semaine. Vivian faisait des envieux parmi ses camarades car elle était la seule petite fille du village à avoir chez elle un ballon de basketball. Surtout, on remarquait Vivian et Marie car cette dernière ne se séparait jamais de son appareil photo.

Le 1er août 1938, la mère et la fille prirent le bateau pour retourner à New York, où Vivian vécut durant son adolescence et le début de sa vingtaine. Après l’école, elle ne suivit pas d’études supérieures. Elle se lança tout de suite dans le monde du travail avec un emploi de vendeuse au sein d’une boutique.

2. L’héritage familial

En 1948, Vivian Maier hérita d’une belle somme d’argent de sa grand-mère maternelle, Eugénie Jaussaud. Celle-ci lui avait légué un tiers de ses économies. Puis, en 1950, alors qu’elle était âgée de presque 25 ans, Vivian apprit qu’elle avait également hérité d’un bien immobilier de sa grand-tante Marie-Florentine Jaussaud. Puisqu’elle souhaitait rester aux Etats-Unis, elle décida de le vendre aux enchères. Mais pour cela, elle devait être en France. Elle prit à nouveau le bateau et retourna dans sa région natale des Hautes-Alpes. Là-bas, elle visita sa famille maternelle et voyagea dans la région, portant toujours deux appareils photo en bandoulière. Depuis son départ aux Etats-Unis en 1938, elle n’avait pas perdu son français. Elle comprenait même le patois de sa région.

Sa famille découvrit alors une jeune femme sûre d’elle, indépendante et qui ne laissait personne lui dicter sa conduite. Après avoir réglé la vente de la maison, Vivian Maier partit explorer la vallée du Champsaur en vélo, seule, durant deux ans. D’ailleurs, elle voyagea énormément tout au long de sa vie et à chaque fois, elle prit de nombreuses photos, capturant l’âme des villes où elle transitait. Si elle nous intrigue autant aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle avait l’habitude de changer régulièrement son nom lorsqu’elle voyageait. Pourquoi ? Nous ne saurons probablement jamais la réponse à cette question. Cela fait partie du mystère Vivian Maier qui fascine tant les photographes mais aussi le public.

C’est grâce à l’argent hérité de sa grand-mère que Vivian Maier put autant voyager au cours de sa vie. Mais surtout, cet argent lui permit de s’offrir son tout premier appareil photo Rolleiflex. A l’époque, le Rolleiflex était considéré comme du matériel d’excellente qualité et il était très plébiscité par les photographes professionnels.

3. Vivian Maier, la gouvernante pour enfants

Revenue à New York, Vivian Maier prit un emploi en tant que gouvernante pour enfants au sein d’une famille de Southampton. Ce travail lui offrit beaucoup de temps libre durant lequel elle s’adonnait à sa passion pour la photographie. Elle resta au sein de cette famille pendant plusieurs années puis elle déménagea à Chicago. Elle avait alors trente ans.

Une fois arrivée à Chicago, Vivian Maier fut engagée comme nourrice par la famille Gensburg. Les parents, Nancy et Avron Gensburg, avaient besoin de quelqu’un pour s’occuper de leurs trois enfants, tous des garçons : John, Lane et Matthew. Si gouvernante pour enfants n’était pas le métier rêvé de Vivian Maier, celle-ci aimait la liberté qu’il lui offrait. Au sein de la famille Gensburg, elle disposait de sa propre salle de bain, qu’elle avait transformée en chambre noire pour développer ses photographies. Dès qu’elle avait du temps libre, elle sortait pour parcourir les rues de Chicago. Son Rolleiflex autour du cou, elle immortalisait sur sa pellicule la vie quotidienne des chicagoans, hommes et femmes, adultes, vieillards et enfants, travailleurs et mendiants, riches et pauvres.

En 1959, la photographe amatrice partit pour un long voyage autour du monde qui dura six mois. La famille Gensburg trouva quelqu’un pour la remplacer et accepta de l’engager à nouveau à son retour. Vivian Maier visita seule le Canada, l’Inde, l’Egypte, le Yémen ou encore la Thaïlande. Elle retourna également en France dans le Champsaur. Puis elle regagna les Etats-Unis pour travailler à nouveau au service des Gensburg. Elle resta finalement dix-sept ans avec eux.

Vivian Maier était une femme très secrète. Pourtant très proche de la famille Gensburg, elle leur parla très peu de sa famille ou même de sa propre vie. Nancy et Avron Gensburg ne surent ainsi jamais où leur nourrice était allée durant ces six mois de voyage autour du monde. Vivian Maier ne montrait pas ses photographies. D’ailleurs, elle n’en développait que très peu. Elle accumulait le reste, toujours sous forme de pellicules, dans des cartons qu’elle transportait avec elle lorsqu’elle déménageait.

Au terme de dix-sept ans passés au sein de la famille Gensburg, les trois enfants n’avaient plus besoin d’une nourrice. Vivian Maier prit toutes ses affaires et quitta leur maison. Elle transita de famille en famille et travailla notamment pour l’animateur Phil Donahue durant un an. Se servant de son appareil photo Kodak et de son Leica, elle passa du noir et blanc à la couleur. Cependant, elle ne développa jamais aucune de ces photographies en couleurs.

Marie Maier décéda en 1975. Vivian avait 49 ans. Elle se consola dans la photographie, continuant à exercer son métier de nourrice en même temps.

En 1987, Vivian Maier fut engagée par le professeur de mathématiques Zalman Usiskin. Lors de l’entretien d’embauche, elle aurait déclaré : « Je dois vous avouer que je viens avec ma vie, et ma vie est dans des cartons ». Lorsqu’elle emménagea chez Zalman et Karen Usiskin, elle emmena effectivement avec elle près de 200 cartons remplis de photographies, de matériel photo et de négatifs encore non développés. Elle resta chez eux pendant un an, puis elle déménagea à nouveau avec ses affaires.

En 1989, elle fut engagée par Frederico Bayleander pour s’occuper de sa fille Chiara, atteinte d’un handicap mental. Vivian Maier vécut avec la famille Bayleander jusqu’en 1993 et elle se lia d’amitié avec Chiara, qui elle aussi l’appréciait beaucoup.

4. Ses dernières années

Alors qu’elle devenait plus âgée, Vivian Maier connut également des difficultés financières croissantes. A la fin des années 1990, elle fit entreposer ses affaires dans un garde-meuble et emménagea dans un petit appartement en banlieue de Chicago. Avec les années qui passaient, elle était restée en contact avec les trois fils Gensburg, qui avaient un excellent souvenir d’elle en tant que nourrice. Elle avait été invitée aux événements importants concernant la famille, comme les remises de diplômes ou les mariages. Soucieux de s’occuper d’elle comme elle-même l’avait fait pour eux des décennies plus tôt, les frères Gensburg lui trouvèrent un appartement de meilleure qualité et lui rendirent souvent visite.

En 2007, Vivian Maier ne put continuer à payer le garde meuble dans lequel elle avait fait entreposer tout son matériel de photographie ainsi que ses négatifs et ses pellicules. Toutes ses affaires furent alors mises en vente aux enchères. Loin de se douter qu’il s’agissait d’un véritable trésor, le collectionneur John Maloof en acheta une partie cette même année.

Suite à un accident en 2008, Vivian Maier se retrouva à l’hôpital, où les fils Gensburg vinrent lui rendre visite régulièrement, veillant à ce qu’elle reçoive les soins qu’elle méritait. Ils la firent ensuite placer dans une maison de retraite médicalisée. Elle décéda cinq mois plus tard, le 20 avril 2009. Ce sont les frères Gensburg qui organisèrent et payèrent ses obsèques. Ils dispersèrent ses cendres dans un bois où elle les emmenait souvent se promener pour cueillir des fraises.

II –Reconnaissance posthume de Vivian Maier

1. La découverte de ses œuvres

A la fin de l’année 2007, lorsque Vivian Maier ne put plus assurer financièrement le stockage de ses archives photographiques en garde-meuble, celles-ci furent vendues aux enchères à Chicago par le commissaire-priseur Roger Gunderson. Trois acheteurs acquirent chacun une partie des affaires collectées par Vivian Maier tout au long de sa vie et stockées dans ce garde-meuble. Parmi ces personnes, un jeune agent immobilier du nom de John Maloof acheta près de 30 000 photographies pour la modique somme de 400 dollars américains. John Maloof avait alors vingt-six ans. Fils d’un brocanteur, il avait une véritable passion pour l’histoire, les archives et les photographies anciennes. Il était d’ailleurs le président d’une association chicagoane qui s’intéressait de près à l’histoire de la ville et de l’Etat.

L’année suivante, alors que John Maloof et son association étaient à la recherche de matériel ancien pour écrire un livre historique, le jeune homme ressortit le lot de photographies acheté aux enchères en 2007. Il avait l’espoir d’y trouver des photographies anciennes qui témoigneraient de l’histoire chicagoane. A la place, il trouva 30 000 photographies en noir et blanc, situées entre le reportage et l’œuvre d’art, témoignant de la vie quotidienne des habitants de Chicago au XXème siècle.

John Maloof ne s’y connaissait pas vraiment en photographie, mais ces clichés le marquèrent instantanément. D’abord, il fut frappé par l’émotion qui s’en dégageait. Ensuite, il fut touché par leur visée documentaire. C’est photographies étaient en effet de véritables instantanés de la vie des enfants, des femmes, des vieillards, des mendiants ou des Noirs au sein d’une mégapole américaine.

Parmi ces photographies, John Maloof découvrit aussi une partie de l’identité de l’auteur, grâce à ses nombreux autoportraits. C’était une femme. Sur ses autoportraits, on la voit toujours coiffée de la même manière, les cheveux courts, l’appareil photo pendu autour du cou, vêtue sans artifices. Fasciné par ses photographies, John Maloof voulut en savoir plus sur cette artiste de talent, qui n’avait pourtant jamais développé ses négatifs.

2. A la recherche de la photographe

John Maloof contacta la maison de ventes aux enchères pour avoir quelques renseignements. Lorsqu’il demanda où et comment il pourrait contacter la personne qui avait mis ces affaires au garde-meuble, on lui répondit qu’elle était à présent âgée et malade, qu’elle était à l’hôpital et qu’elle ne devait en aucun cas être dérangée par un étranger. Il demanda à connaître son nom, mais on ne put le lui donner. John Maloof n’insista pas.

Plus tard, il découvrit son nom écrit à la main sur l’une des enveloppes contenues dans les cartons qu’il avait achetées. Aussitôt, il tenta sa chance sur Google mais il ne trouva rien. Vivian Maier était bel et bien une inconnue : le jeune collectionneur était apparemment le seul à savoir qu’elle était aussi une artiste avec un immense talent.

Il contacta alors les autres acquéreurs afin de leur racheter ce qu’ils possédaient qui avait appartenu à Vivian Maier. Il parvint à racheter environ neuf dixièmes du contenu du garde-meuble de l’artiste : le reste appartient encore aujourd’hui à Jeffrey Goldstein, lui aussi collectionneur. Après avoir tout racheté, il commença à développer chacun des négatifs, l’un après l’autre. Il en possédait alors près de 120 000 au total.

Encore une fois, John Maloof fut surpris par la qualité des photographies de Vivian Maier, à tel point qu’il les proposa aux plus grands musées du monde, du MoMA de New York à la Tate Modern Gallery de Londres. Malheureusement, sans le consentement de l’artiste, les institutions refusèrent d’exposer les œuvres. Mais John Maloof voulait toujours que le monde entier puisse admirer, comme lui, l’incroyable talent de Vivian Maier. Il numérisa alors les photographies de l’artiste et les diffusa sur le web, à travers un blog et les réseaux sociaux. Il vendit également des négatifs sur Internet, notamment sur eBay où elles lui rapportèrent près de 80 dollars américains.

Avec cet argent et certaines de ses économies, il monta lui-même une exposition au centre culturel de Chicago. Cet événement permit de faire connaître Vivian Maier et la propulsa au rang d’icône. Le galeriste Howard Greenberg, qui a l’habitude d’exposer les meilleures photographes tels qu’Henri Cartier-Bresson, Francis Capa ou Man Ray, se passionna pour le travail de Vivian Maier et l’histoire de sa découverte.

Comme John Maloof, les galeristes, les collectionneurs et le public voulurent en savoir plus sur la femme derrière ces clichés. Ils se posaient toutes sortes de questions. Qui était-elle ? Pourquoi n’avait-elle jamais publié ses photos ? Etait-elle toujours vivante ? Avait-elle des descendants ou des héritiers qui pourraient vouloir les droits sur ses photographies ? Et surtout, comment avait-elle pu rester inconnue avec autant de talent ?

Au printemps 2009, John Maloof tenta une nouvelle fois d’interroger Google, dans l’espoir d’avoir plus de succès que lors de sa précédente recherche. Il trouva un avis de décès récent de quelques jours, disant que Vivian Maier venait de décéder à l’âge de 83 ans. Cet avis de décès la présentait comme une personne altruiste et toujours prête à tendre la main pour aider les autres.

John Maloof commença alors une longue enquête pour connaître la vie de Vivian Maier. Il apprit qu’elle avait un frère, lui aussi décédé sans enfants. Finalement, il parvint à retrouver sa famille française, dans le Champsaur. En 2010, il débarqua dans la région dans l’idée de tourner un film sur Vivian Maier. Il rencontra ainsi son cousin Sylvain Jaussaud et sa femme, Rosette. Ceux-ci furent ravis d’aider John Maloof à retracer la vie et la personnalité de leur cousine : ils lui racontèrent tout ce dont ils se souvenaient à propos d’elle. Ils lui parlèrent de son voyage solitaire, en vélo, dans les Alpes, mais aussi de la manière dont elle avait géré la vente de la maison qui lui avait été léguée. Ils lui parlèrent des appareils photos qu’elle emmenait toujours partout, pendus autour de son cou ou portés en bandoulière. Sylvain et Rosette Jaussaud créèrent une association appelée « Vivian Maier et le Champsaur », avec pour président John Maloof.

Ces recherches amenèrent le collectionneur américain à lire une lettre écrite par Vivian Maier au début des années 1960, alors qu’elle était aux Etats-Unis. Dans cette lettre, elle demandait à l’un de ses amis de travailler pour elle, en développant les nombreux négatifs qu’elle avait accumulés. L’interlocuteur, Amédée Simon, aurait refusé une telle charge de travail, s’en sentant incapable. C’est suite à ce refus que Vivian Maier prit la décision de développer elle-même ses négatifs, au sein d’un laboratoire photo aménagé par ses propres soins dans sa salle de bain privée chez la famille Gensburg. Si cette lettre attira l’attention de John Maloof, c’est aussi parce que l’artiste y apparaissait consciente de son talent de photographe. Elle écrivit en effet : « J’ai des piles de photos – quand je dis des piles, c’est vraiment des piles – et je pense qu’elles ne sont vraiment pas mal ».

D’après ce que l’on sait, Vivian Maier aurait pu s’inspirer de grands photographes de rue de son époque, tels qu’Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau ou encore Brassaï. Mais elle ne cherchait pas à les imiter. Au contraire, elle gardait son propre style artistique. Si elle n’a jamais montré ses photographies à personne, c’est probablement parce que leur diffusion ne l’intéressait pas. Elle voulait seulement faire des photos. Elle photographiait pour elle-même et non pour un musée, ni pour un journal.

Ou bien, l’explication est tout simplement d’ordre pratique. Après avoir quitté la famille Gensburg, Vivian Maier n’eut plus la possibilité d’aménager son propre laboratoire photo. Elle développait quelques photos lorsqu’elle en avait les moyens, mais cela fut rare. Autrement, elle accumulait ses négatifs, sans savoir si un jour elle finirait par les développer.

Aux Etats-Unis aussi, John Maloof partit à la recherche des personnes qui avaient connu Vivian Maier, dont les membres de la famille Gensburg. Au total, il mena près de soixante interviews qui lui permirent d’en savoir plus sur sa vie mais aussi sur sa personnalité.

3. Reconnaissance publique de Vivian Maier

Vivian Maier devint rapidement une véritable légende. Outre la qualité indéniable de ses clichés, c’est aussi son histoire, sa personnalité secrète et sa découverte posthume qui fascinent l’opinion publique.

John Maloof s’attribua lui-même la mission de protéger, de conserver et de diffuser les photographies de Vivian Maier. Il créa un site web consacré à l’artiste et à son Œuvre, où il parle notamment de ses recherches pour retrouver l’artiste et de ce qu’il avait appris sur sa vie et sur sa personnalité.

Il produisit un film intitulé Finding Vivian Maier, consacré au mystère de sa vie, qui parut en 2013. L’année suivante, il publia également un livre de photographies de l’artiste intitulé Vivian Maier : Street photographer.

De son côté, le collectionneur Jeffrey Goldstein, qui détient pour sa part un dixième des affaires originellement laissées par Vivian Maier dans son garde-meuble de Chicago, a lui aussi créé un site web consacré à la photographe désormais célèbre. Il publia en 2012 le livre de photographies Vivian Maier : Out of the shadows.

Aujourd’hui, Vivian Maier est une photographe incontournable, à tel point qu’une rue de Paris porte maintenant son nom. Ses œuvres sont exposées et vendues à travers le monde entier, des Etats-Unis à Paris.

4. Le paradoxe de la publication posthume

Cependant, la découverte et la reconnaissance posthumes de Vivian Maier posent un certain problème sur le plan éditorial. Comme c’est toujours le cas pour un artiste découvert à titre posthume, ce n’est pas elle qui a sélectionné les photographies qui ont été tirés, puis exposées. Vivian Maier n’a même pas choisi de les développer. En outre, John Maloof n’étant pas son héritier, sa sélection n’a pas de réelle légitimité. C’est pour cette raison que le collectionneur se heurta au refus des grands musées américains et européens lorsqu’il leur proposa les photographies de Vivian Maier. Face à l’absence de descendance de la photographe, aucun successeur de ses œuvres n’a été officiellement désigné à l’heure qu’il est.

III – Les photographies de Vivian Maier

On estime que tout au long de sa vie, Vivian Maier a pris environ 150 000 photographies. Elle n’en n’a développé que très peu. Au total, près de 120 000 négatifs sont restés dans ses cartons, voyageant de famille en famille avant de finir au sein d’un garde-meuble, qui les vendit aux enchères.

1. De la street photography au journalisme amateur

Vivian Maier était une femme cultivée. Elle aimait se rendre à des expositions d’art. Elle sortait au musée et au cinéma. Elle lisait beaucoup de journaux. Friande de faits divers, elle collectionnait des coupures de journaux parmi ses archives personnelles, mais elle gardait aussi de vieux journaux, qui s’amoncelaient en piles interminables dans sa chambre. Où qu’elle soit, ses employeurs avaient toujours remarqué que ces piles étaient si nombreuses qu’elles rendaient difficile la circulation à l’intérieur de la pièce. Dans l’une des chambres que Vivian Maier occupait lorsqu’elle était nourrice, le plancher ploya littéralement sous le poids des journaux et il resta ainsi même après son départ.

Puisqu’elle visitait des musées et puisqu’elle lisait des revues et livres de photographies, Vivian Maier avait très probablement entendu parler de la street photography : des artistes comme Lisette Model, Diane Arbus ou Robert Frank l’ont certainement influencée dans son travail. Comme Robert Franck, elle était une artiste qui aimait jouer avec les cadrages, les jeux de miroirs et de reflets, les premiers plans, les lignes géométriques, les ombres et les lumières. Comme Lisette Model, elle se faisait aussi journaliste, capturant le quotidien de ses contemporains, immortalisant sur le vif des scènes de rue qui tenaient du fait divers. La pauvreté, la misère, les accidents de la circulation… rien n’échappait à l’objectif de son Rolleiflex ou de sa caméra Super 8. Parfois, elle jouait le rôle du journaliste en interrogeant les gens sur des sujets d’actualité.

2. Les autoportraits de Vivian Maier

L’autoportrait est un thème de prédilection chez Vivian Maier. De nombreuses photographies la montrent souvent de face, parfois de profil, son appareil photo dans les mains ou pendu au cou, la plupart du temps placé au niveau de sa poitrine. Sur ces photographies, l’artiste a l’air sérieux, peut-être concentré. Sur quelques (rares) photographies, elle sourit, mais sur les autres, elle reste impassible, le regard fixe, une barrette retenant ses cheveux courts.

Ses autoportraits sont extrêmement créatifs. On voit son reflet dans un miroir, sa silhouette se reflétant dans une vitrine, son ombre projetée sur un mur. N’importe quel objet reflétant est sujet à un autoportrait : l’artiste ne manque pas d’imagination et elle a un œil artistique aiguisé. Même si sa posture sévère et son regard impassible ne révèlent pas grand-chose de sa personnalité, ils donnent au spectateur l’impression de connaître l’artiste et de regarder le monde à travers ses yeux.

3. Les enfants

Parmi les photographies de Vivian Maier, on retrouve aussi énormément de photos d’enfants, un autre de ses thèmes favoris. Vivian Maier était nourrice, elle côtoyait donc les enfants tous les jours. Leur innocence et leur spontanéité étaient une vraie mine d’or pour cette photographe du quotidien. Sur ses photographies, les enfants dansent, jouent, pleurent, posent avec ou sans elle, en famille ou entre frère et sœurs. Souvent, ils sont pris sur le vif, parfois à leur insu. Vivian Maier adorait les enfants et ceux-ci faisaient indubitablement partie de sa vie, que ce soit en tant que nounou ou en tant que photographe.